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  • En Syrie, une expérience de démocratie directe (Basta)

    Syrian Kurds

    Egalitaire et multiconfessionnelle tient tête à l’Etat islamique

    Les médias occidentaux relaient abondamment les décapitations, les appels au meurtre et les exactions perpétrés par Daech, le pseudo « Etat islamique ». Pourtant, face à cette barbarie, les populations kurdes, arabes ou yézidis de la région de Rojava, au nord de la Syrie, mettent en oeuvre un autre modèle de société, émancipateur, égalitaire, multiconfessionnel, et très démocratique. Une expérience qui pourrait même servir d’inspiration pour ramener la paix dans la région. En attendant, les Kurdes et leurs voisins combattent pour défendre cette utopie concrète, sans véritable soutien international. Entretien avec des chercheurs et activistes qui en reviennent.

    Les raisons d’espérer sont rares en provenance de Syrie. Mais en janvier 2015, le monde découvre, ébahi, les images de femmes kurdes en treillis qui participent à la résistance puis à la libération de la ville syrienne de Kobané. Un mouvement démocratique et anti-patriarcal vient de défaire les forces ultra-réactionnaires de l’État islamique, victorieuses ailleurs. Deux modèles de société radicalement différents se font face. Car le Kurdistan syrien fait l’expérience depuis 2011 d’une révolution démocratique inédite.

    Assez vite débarrassé des forces du régime de Bachar el-Assad, le mouvement de libération kurde y a développé une organisation politique basée sur la démocratie directe, l’organisation en communes et la libération des femmes. Malgré la guerre, les attaques de l’État islamique (EI), l’embargo turc, sur fond d’indifférence de la communauté internationale, la région poursuit la mise en pratique de ce confédéralisme démocratique, un modèle de société multiconfessionnelle et multi-ethnique, sans État, pour l’émancipation de tous. Entretien avec Ercan Ayboğa et Michael Knapp, co-auteurs de Revolution in Rojava, ouvrage d’enquête militante sur cette révolution en cours au milieu du chaos syrien.

    Basta ! : Ce qui se passe depuis 2011 dans la région syrienne de Rojava (au nord de la Syrie, à la frontière avec la Turquie), représente-t-il le contre-modèle absolu de la violence de l’État islamique ?

    Ercan Ayboğa [1] : L’État islamique représente la ligne la plus réactionnaire qui existe aujourd’hui et en Syrie et au Moyen Orient, plus réactionnaire encore qu’Al-Qaïda, et le pôle le plus opposé au mouvement de Rojava. Il y a d’un côté le modèle de société de Rojava, une démarche démocratique et émancipatrice, et de l’autre, l’EI, extrêmement réactionnaire, hiérarchique, misogyne, absolument anti-démocratique, violent, et qui exploite les populations.

    Michael Knapp : Rojava ressemble évidemment à une antithèse de l’EI. Mais c’est beaucoup plus profond. L’EI est aussi l’expression du jeu des forces présentes au Moyen Orient. Rétrospectivement, vu de l’Occident, on peut avoir l’impression que le mouvement de Rojava est né en opposition à l’EI. Mais en fait, c’est plutôt l’EI qui a été renforcé par des puissances comme la Turquie, entre autres pour détruire ce projet de Rojava.

    Comment le projet démocratique du mouvement kurde s’est-il mis en place en Syrie, malgré la guerre civile ? Un compromis a-t-il dû être passé avec le régime de Bachar el-Assad ?

    Michael Knapp : Quand la guerre civile a commencé en Syrie, le mouvement kurde n’a pas voulu s’allier à l’opposition. Il soutenait bien évidemment l’opposition démocratique, celle qui misait sur une sortie de crise politique et pas sur une escalade de la violence. Mais il voyait aussi que les forces d’opposition étaient soutenues par la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar et les pays occidentaux. C’est pour ça que le mouvement kurde a décidé de prendre une troisième voie.

    Du point de vue militaire, les forces combattantes d’autodéfense kurdes sont allées encercler les casernes du régime et leur ont dit : soit vous partez, soit on vous combat. Souvent, les soldats du régime se sont retirés relativement pacifiquement, pensant que les forces kurdes n’allaient pas combattre aux côtés de l’Armée syrienne libre. Le régime a donc préféré poster ses soldats ailleurs. Même s’il y a eu des combats autour des puits de pétrole. C’est dans ce vacuum que le modèle de Rojava a pu prendre naissance.

    Les membres de la coalition nationale syrienne et de l’armée syrienne libre reprochent parfois aux structures d’auto-organisation de la région de collaborer avec le régime. Mais il faut comprendre que le mouvement kurde suit un principe d’autodéfense légitime et de primat de la politique civile. Cela veut dire qu’aussi longtemps qu’on n’est pas attaqué, il faut tout résoudre politiquement. C’est aussi la politique suivie par la guérilla du Nord-Kurdistan (Kurdistan turc).

    Comment s’organise maintenant la vie politique dans la région ?

    Michael Knapp : C’est complexe et dynamique à la fois. L’organisation s’adapte aux besoins. Les assemblées des conseils sont le moteur de tout. Il y a plusieurs niveaux de conseils : de rue, de quartier, de la ville… Chaque niveau envoie ensuite des représentants dans les structures du niveau supérieur : des conseils de rue aux conseil de quartiers, des conseils de quartiers aux conseils des villes, puis vers les conseils des cantons et jusqu’au conseil populaire de Rojava. Les communautés s’organisent aussi en commissions à ces différentes niveaux, pour la sécurité, l’économie, la justice…

    Les commissions forment comme des ministères au niveau de la région. Les conseils sont toujours doubles, avec un conseil mixte et un conseil des femmes. Le conseil des femmes a droit de veto. Et dans tous les conseils mixtes, il y a une règle de parité, un quota de 40 % au moins pour chaque genre, et le principe d’une double direction, élue, avec une femme et un homme. Si dans une ville, il y a une communauté yézidie ou des communautés arabes, par exemple, ils ont aussi droit à une co-présidence dans les conseils. On a donc souvent une présidence de conseil triple voire quadruple.

    Parallèlement aux conseils, il existe un parlement, parce qu’il y a encore des gens qui sont membres de partis et qui doivent aussi pouvoir s’organiser et être représentés. Dans ce parlement, il y a les partis, mais une partie des sièges sont réservés à des organisations de la société civile, associations de défense des droits de l’homme, de la communauté yézidie… Malheureusement, il n’a pas encore été possible de tenir des élections au niveau de toute la région pour désigner par le vote les membres de ce Parlement, à cause de la guerre.

    D’où vient ce modèle de l’auto-organisation et de confédération démocratique ?

    Ercan Ayboğa : Des structures d’auto-organisation communalistes sont nées au Nord-Kurdistan, en Turquie, en 2007-2008. Ces expériences se sont ensuite transmises à Rojava à partir de 2011. Le projet de confédération lui-même vient du KCK (Union des communautés du Kurdistan), une branche du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) créée en 2005. L’idée était de démocratiser le mouvement de libération kurde, de s’éloigner d’une structure de parti pour aller vers un mouvement porté par la société toute entière. Le mouvement a profité des héritages historiques comme la Commune de Paris (1871), mais surtout du mouvement zapatiste au Mexique. Avant, le PKK avait une démarche marxiste-léniniste. Le parti a lancé des discussions sur le « confédéralisme » démocratique au début des années 2000.

    L’écologie joue-t-elle un rôle dans ce mouvement ?

    Michael Knapp : L’écologie en est un point central. Pour développer le projet du confédéralisme démocratique, Öcalan (le leader du PKK, emprisonné en Turquie depuis 1999) s’est saisi du principe de l’écologie sociale du militant américain Murray Bookchin. Avec l’idée que le capitalisme est un système qui conduit à la destruction de la planète, et qu’il faut donc construire une économie basée sur une production régionale, écologique et décentralisée.

    Quelles sont les structures d’émancipation des femmes à Rojava, à côté des conseils de femmes et des brigades féminines des forces d’auto-défense ?

    Ercan Ayboğa : Dans chaque ville, il y a une maison des femmes. C’est un centre politique, mais aussi un centre de conseil, avec des séminaires, des cours, du soutien. Il y a aussi de nombreuses coopératives de femmes, des boulangeries, des coopératives textiles, de produits laitiers…

    Michael Knapp : Le mouvement de libération des femmes profite aussi aux autres communautés, par exemple aux communautés suryoyes (chrétiens) et arabes. Sur la zone près de la frontière irakienne, il y avait des groupes arabes très conservateurs mais qui sont entrés en conflit avec l’EI et ont demandé aux unités kurdes des les aider à s’en libérer. Du coup, beaucoup se sont joints au mouvement. J’ai vu des unités de formations de ces hommes. Il ne s’agissait pas seulement de savoir-faire militaire, mais aussi de discussions sur les droits des femmes et sur la démocratie directe.

    Nous avons aussi rencontré des jeunes femmes des communautés arabes qui ont rallié les forces combattantes d’autodéfense [2]. Elles nous ont dit qu’il y a deux ans, elles ne sortaient pas de leur maison, et maintenant, elles protègent la frontière les armes à la main. Ce modèle de confédéralisme démocratique n’est pas identitaire. C’est pour ça qu’on peut espérer qu’à plus grande échelle, il puisse aussi représenter un modèle de résolution des conflits ailleurs au Moyen Orient.

    Comment s’organise l’économie ?

    Michael Knapp : C’est très difficile notamment à cause de l’embargo imposé par la Turquie. Dans le canton de Jazirah par exemple [La région de Rojava a été découpée en trois cantons : Kobané, Jazirah et Afrin, ndlr] il y a, comme ressources, du pétrole et des céréales. Mais il n’y a pas de raffinerie et presque pas de moulins. Nous avons vu des silos assez pleins pour nourrir toute la Syrie pendant dix ans. Mais les céréales ne peuvent pas être transformés sur place. Une économie collectivisée se développe pourtant, avec des coopératives, qui raffinent, comme elles peuvent, le pétrole, des coopératives agricoles…

    Ercan Ayboğa : Les coopératives jouent un rôle toujours plus important à Rojava. Elles sont soutenues par les conseils. Mais l’économie privée est aussi possible, ce n’est pas interdit.

    Le mouvement reçoit-il des soutiens de l’étranger, du Kurdistan turc, irakien, ou de la communauté internationale ?

    Ercan Ayboğa : Il y a quelques médicaments et des outils qui arrivent du Nord-Kurdistan, en Turquie. Mais la Turquie ne laisse passer que peu de choses. Le soutien du Nord-Kurdistan reste néanmoins très important. Les administrations auto-organisées du Nord-Kurdistan soutiennent vraiment Rojava. La ville de Diyarbakir a par exemple envoyé à Kobané des machines de construction, des ingénieurs, un soutien technique. Mais pas officiellement. Sinon, de l’aide arrive d’ailleurs, d’ONG, mais c’est très peu. La communauté internationale dit qu’elle a besoin de l’autorisation du gouvernement syrien pour envoyer de l’aide vers Rojava. Mais les gens à Rojava attendent évidemment plus de soutien international parce qu’ils considèrent qu’ils combattent pour l’ensemble du monde démocratique.

    Michael Knapp : Rojava n’a presque pas de moyens financiers, et ne reçoit pas d’aide humanitaire. La communauté internationale dit que le problème, c’est que ce n’est pas un État. Manifestement, aux yeux de la communauté internationale, le système d’auto-organisation de Rojava n’a pas à être soutenu.

    Pourtant, les forces combattantes kurdes d’autodéfense ont à leur actifs plusieurs succès militaires contre le pseudo État islamique...

    Michael Knapp : Dans ces forces d’autodéfense, les gens combattent pour survivre, pour des convictions, et pour un projet de société. Certains ont longtemps combattu au Nord-Kurdistan auparavant. Ils ont déjà beaucoup d’expérience militaire. Mais leur armement est vraiment modeste, en comparaison à celui de l’EI par exemple.

    Recueilli par Rachel Knaebel 10 juillet 2015

    Notes

    [1Ercan Ayboğa, activiste, et Michael Knapp, historien, sont les co-auteurs, avec Anja Flach, ethnologue, de Revolution in Rojava, paru en allemand chez VSA Verlag en février 2015.

    [2Pour les hommes comme pour les femmes, l’âge minimum pour rallier les forces d’autodéfense est de 18 ans.

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  • Blocage de la loi sur les violences faites aux femmes (Algeria Watch)

    Des associations montent au créneau

    Le projet de loi sur les violences faites aux femmes a fait sortir de sa léthargie le mouvement associatif féminin. Plusieurs associations, à leur tête le réseau Wassila, ont décidé d’unir leurs forces pour faire pression sur le pouvoir afin qu’il assume ses engagements.

    La loi contre les violences faites aux femmes, adoptée en mars dernier par l’Assemblée populaire nationale (ANP), n’est toujours pas programmée au Conseil de la nation. Pourtant, le projet a été transmis aux membres de la Chambre haute du Parlement pour débat et approbation. D’aucuns s’interrogent sur sa non-programmation au Sénat alors que la commission des affaires juridiques l’a examinée en présence des experts ?

    Douze associations, militant pour l’émancipation de la femme, la défense et l’égalité de ses droits, sa protection, l’aide aux femmes et enfants victimes de violences…, s’inquiètent de ce retard et du silence de cette institution et ont envisagé d’agir en interpellant toutes les instances concernées par le phénomène de la violence qui prend de l’ampleur dans notre société. A cet effet, une lettre argumentée et signée par toutes les associations féminines sera adressée aux différentes institutions.

    Dans cette missive, il sera d’abord demandé au Conseil de la nation de programmer et de voter le plus rapidement cette loi. Il est également détaillé et argumenté les raisons d’une telle urgence. Les signataires expliquent que cette loi a été proposée après les nombreuses demandes des associations pour lutter contre ces violences qui détruisent les femmes et les familles. «Aujourd’hui, notre inquiétude est grande en constatant qu’aucune date n’a été fixée pour son étude, alors que nombre de lois votées par l’APN bien après ont déjà été adoptées par le Conseil de la nation», déplorent ces associations.

    La violence à l’égard des femmes provoque chaque année des décès, des milliers de blessées, sans compter les traumatisées à vie. «Les femmes attendent cette loi qui les encouragera à se protéger, sinon on est en situation de non-assistance à personne en danger. Des femmes osent maintenant déclarer cette violence, ne pas les prendre en charge, c’est les laisser offertes à l’arbitraire et aux représailles des agresseurs», affirment Mme Djerbal, membre du réseau Wassila.

    De son avis, et c’est ce qui est mentionné dans la lettre, la banalisation et la grande tolérance de la société face à cette violence ont fait qu’elle est devenue le modèle d’impunité pour toutes les autres formes de violence. Que ce soit dans la famille, à l’école, dans la rue, au travail, la violence contre les femmes provoque des traumatismes profonds, qui compromettent le bon fonctionnement de la famille et de la société. Cette loi, rappelle Mme Djerbal, a pour but de sanctionner les agresseurs, de dissuader les hommes violents, car si cette violence n’est pas prévenue, encadrée par un texte de loi et des mesures concrètes pour l’appliquer, on perpétue et aggrave le désordre social.

    «Malgré la clause du pardon qui risque d’être obtenu par des pressions sur une victime fragilisée psychologiquement et matériellement par la peur de se retrouver à la rue, nous avons estimé que cette loi est un premier pas pour les victimes, en attendant les mesures concrètes de leur prise en charge», affirment les militantes des droits des femmes. Celles-ci interpellent l’Etat et lui rappellent que la réduction et l’éradication de la violence contre les femmes est de sa responsabilité, avec d’abord une sanction juridique claire, une loi et des mesures d’accompagnement institutionnelles connues et efficaces, effectivement appliquées.

    Nabila Amir El Watan, 7 juillet 2015

    http://www.algeria-watch.org/fr/article/femmes/associations_creneau.htm

  • Algérie : rencontre sur la Loi sur les violences faites aux femmes (Essf)

    La loi sur les violences faites aux femmes, adoptée en mars dernier par l’Assemblée populaire nationale, et transmise, depuis, au Conseil de la nation pour débat et adoption, a été le thème d’une rencontre du mouvement associatif, hier, à la maison de la Presse Tahar Djaout d’Alger.

    La loi sur les violences faites aux femmes, adoptée en mars dernier par l’Assemblée populaire nationale, et transmise, depuis, au Conseil de la nation pour débat et adoption, a été le thème d’une rencontre du mouvement associatif, hier, à la maison de la Presse Tahar Djaout d’Alger, où pas moins de 12 associations nationales de protection des droits de la femme se sont regroupées.

    Intervenant à cette occasion, Mme Nafissa Lahrèche, présidente de l’Association femmes en communication, a indiqué qu’aucune date n’a été fixée par le Conseil de la nation pour l’examen et l’adoption de loi contre les violences faites aux femmes. Et d’ajouter que « cette loi a été proposée suite aux nombreuses demandes d’associations de femmes pour lutter contre ce phénomène qui ne cesse de prendre des dimensions inquiétantes dans notre société ». Prenant la parole, Mme Soumia Salhi, de l’Association pour l’émancipation des femmes, a mis l’accent sur l’importance de mise en application de cette loi qui a pour but de prévenir toutes les formes de violence à l’égard des femmes, en sanctionnant les agresseurs, précisant que tout les jours, plusieurs femmes victimes de violence souffrent en silence. « Selon une étude réalisée en 2006 par le ministère de la Solidarité nationale, une femme sur 10 révèle avoir été violentée durant sa vie », a précisé Mme Salhi, ajoutant que « les violences engendrent, chaque année, des décès et des milliers de blessées, sans compter les traumatisées à vie ».

    Pour elle, les statistiques des différents corps de la sécurité démontrent la triste réalité. « 6.984 cas de violence faite aux femmes ont été enregistrés par les services de la DGSN, durant les neuf premiers mois de l’année 2014, dont 27 décès », a-t-elle indiqué. Mme Salhi a fait savoir que d’après le bilan des services de la Sûreté nationale, les problèmes familiaux viennent en tête de liste des actes de violence contre les femmes, avec 4.113 cas pour les six premiers mois de l’année, soit 58% des cas. Soulignant le rôle des médias pour faire face à toute forme de violences à l’encontre des femmes, la présidente de l’Association femmes en communication a estimé, elle, que cette loi qui constitue une réelle protection contre ce fléau qui représente une cause principale de dislocation de la cellule familiale. En effet, le projet de loi complétant le code pénal introduit les notions de « harcèlement dans les lieux publics », et de « harcèlement moral conjugal », prévoyant de lourdes sanctions pour réprimer les abus. Des sanctions allant jusqu’à 20 ans pour les coups et blessures volontaires portés par le conjoint sur son épouse.

    D’autres sanctions ont été également prévues contre les contraintes exercées sur les femmes par les maris afin de disposer de leurs ressources financières, oscillant entre six mois et un an de prison.

    Les sanctions contre les époux coupables de violence contre leurs conjoint « ayant entraîné une incapacité temporaire, un handicap permanent ou une amputation » ont été durcies. Des sanctions sont également prévues contre l’abandon de l’épouse « enceinte ou non » et contre les pressions ou intimidations visant à priver l’épouse de ses biens. Le projet de loi énonce par ailleurs des « sanctions » à l’encontre de l’auteur d’agression « sexuelle » contre la femme. Les sanctions sont « aggravées si le prévenu est un parent de la victime ou si celle-ci est mineur, handicapée ou enceinte ».

    Kamélia Hadjib

    * « Loi sur les violences faites aux femmes : Un phénomène qui interpelle la société ». El Moudjahid, PUBLIE LE : 08-07-2015 | 0:00 :
    http://www.elmoudjahid.com/fr/actualites/80360

    http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35382

  • L’état d’urgence décrétée enTunisie : Réponse au discours du président de la République (Essf)

    *

    
Le Front Populaire a rendu publique une déclaration en réponse au discours du président de la République Béji Caïd Essebsi à propos de sa décision de décréter l’état d’urgence dans le pays :

    Le chef de l’Etat s’est adressé le samedi soir 3 juillet 2015 au peuple tunisien annonçant à la fin de son discours qu’après avoir consulté le président de l’Assemblée des représentants du peuple et le chef du gouvernement, il a décrété l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire de la République pour une période de trente jours, conformément à l’ordonnance n° 50 de 1978. Le chef de l’Etat a justifié sa décision par la dégradation de la situation économique et sociale, et notamment par le grand nombre de grèves et de protestations populaires et l’accroissement des dangers sécuritaires qui menacent la stabilité du pays, allant jusqu’à prétexter qu’il suffit d’un nouvel attentat comme celui de Sousse pour que l’Etat s’écroule.

    Tout en rappelant :
- sa position de principe sur le terrorisme, dont il a été premier à subir les affres par l’assassinat de deux de ses dirigeants, à savoir les martyrs Chokri Belaïd et Hadj Mohamed Brahmi ;
- son appel anticipé à la nécessité de tenir une conférence nationale pour définir une stratégie nationale pour lutter contre le terrorisme ;
et à prendre des mesures urgentes, sérieuses et efficaces, comme ébauche préliminaire à cette stratégie, sans toutefois porter atteinte à la liberté des Tunisiennes et des Tunisiens et à leurs droits ;

    Le Front populaire estime qu’il est nécessaire d’émettre les remarques suivantes sur le discours du chef de l’Etat et sa décision de décréter l’état d’urgence :

    1 - Le chef de l’Etat n’a pas été convaincant dans son discours, survenu après environ une semaine de l’attentat de Sousse, car il n’a pas démontré l’existence de motifs nouveaux et exceptionnels qui imposent au pouvoir de décréter l’état d’urgence. Au contraire les justifications qu’il a avancées ne constituent pas des faits nouveaux et ne nécessitent pas obligatoirement une décision exceptionnelle. Elles nécessitent plutôt des mesures visant à améliorer l’état de préparation des forces armées et des appareils de sécurité intérieure pour remédier aux manquements et aux défaillances qui ont été les causes réelles principales des pertes terribles causées par presque la totalité des opérations terroristes ayant frappé les forces armées et de sécurité ou des civils (Bardo, Sousse). Ces manquements et défaillances ne seront pas réglés par la mise en œuvre de l’état d’urgence.

    2 - Que le chef de l’Etat consacre la première partie de son discours à étaler les difficultés de la situation économique et sociale et focalise sur les « désagréments » des mouvements sociaux et des grèves, en jugeant la majorité de ces mouvements d’« illégitimes » et par conséquent les plaçant dans la case de la « désobéissance civile », cela signifie qu’il met les luttes et les mouvements sociaux en tête des motivations de sa décision de décréter l’état d’urgence, les priorisant sur les raisons sécuritaires, et même sur le terrorisme. Ceci dénote d’une attitude grave qui fait l’amalgame entre le terrorisme et les luttes sociales, en vue de criminaliser ces dernières.

    3 - Le chef de l’Etat qui, abusivement, fait porter au mouvement social la responsabilité dans la dégradation de la situation sécuritaire, le considérant comme une cause directe de la décision de décréter l’état d’urgence, n’a pas pipé mot sur la responsabilité des gouvernements successifs, y compris surtout le gouvernement de son parti et de ses alliés d’Ennahda, dans l’état d’effondrement économique et social du pays, et dans la détérioration de la situation sécuritaire, conséquences de choix impopulaires et antinationaux qui ne répondent pas aux exigences de la situation, notamment en matière des questions sociales et sécuritaires.

    4 – Lorsque le chef de l’Etat souligne dans son discours qu’aucune atteinte ne sera portée à la liberté de la presse, en exigeant que l’exercice de cette liberté ne devra pas « troubler la situation » ou « rendre difficile le processus de la lutte contre le terrorisme », il laisse échapper un indice d’un possible durcissement du contrôle de la liberté d’expression et la presse. Aussi faut-il comprendre que s’engager à ne pas porter atteinte à la seule liberté de la presse ne veut pas dire que les autres libertés seront à l’abri de toute atteinte.

    5 – Le fait de s’appuyer sur la loi 50-1978, publiée le 26 janvier de 1978, pour décréter l’état d’urgence est de mauvais augure quand on connait les conditions dans lesquelles cette loi a été adoptée (la grève générale décrétée par l’Union générale tunisienne du travail pour se défendre et défendre les travailleurs, et durant laquelle des dizaines de martyrs sont morts par les balles des forces de sécurité et des milices du parti Destour). Une loi considérée à l’époque contraire à la Constitution, et forcément à la nouvelle Constitution de la Tunisie à laquelle le chef de l’Etat ne fait aucune référence dans son discours, ce qui nourrit les doutes sur la constitutionnalité de la décision prise.

    6- Les allégations du chef de l’Etat qu’un nouvel attentat similaire à celui de Sousse peut mener à « l’effondrement de l’Etat » sont irresponsables et inacceptables, parce qu’elles tendent à faire peur aux Tunisiennes et aux Tunisiens et à les amener à accepter l’état d’urgence, ou plutôt à troquer leur liberté contre la sécurité. La Tunisie et son peuple sont très forts, impossible de les faire s’ébranler par des attentats terroristes. Plus encore ils sont capables d’affronter et de vaincre les forces et les groupes qui ont perpétré ou soutenu des attenants ou ceux qui les protègent, à condition de déterminer les causes véritables qui ont empêché et empêchent toujours d’affronter le terrorisme avec l’efficacité qui s’impose, malgré les efforts déployés par les forces de sécurité et l’armée.

    7- Le Front populaire, tout en étant conscient qu’affronter le terrorisme exige des efforts exceptionnels, souligne que ces efforts manqueront d’efficacité s’ils se limitent aux aspects de sécurité et ne s’intègrent pas dans une stratégie nationale globale qui prend en compte toutes les dimensions économique, sociale, politique, culturelle, religieuse et diplomatique de la question.


    Comme ébauche préliminaire à cette stratégie il faut :


    - établir la vérité sur l’assassinat des deux martyrs Chokri Belaïd et Hadj Mohamed Brahmi et tous les martyrs des forces de sécurité ;


    - revoir les nominations ;

    
- enquêter sur les appareils de sécurité parallèles ;


    - dissoudre les associations suspectes et faire face aux gangs de la contrebande ;


    - juger tous ceux qui sont impliqués dans le terrorisme, par leur indulgence à son égard ou par la protection qu’ils lui assurent.

    8- Le Front populaire, qui a toujours milité pour maintenir l’unité du peuple tunisien et fait face à toutes les tentatives de briser cette unité, rejette catégoriquement les faux appels à l’unité nationale qui cachent mal l’échec de la coalition au pouvoir, de par sa composition hybride et ses choix impopulaires, à apporter des solutions aux problèmes du pays, y compris la lutte contre le terrorisme. Des appels qui par ailleurs brouillent les réalités concernant les circonstances dans lesquelles le terrorisme a pris racine et s’est développé dans notre pays, tout en exonérant le gouvernement de la troïka dirigé par Ennahda de ses responsabilités y afférentes.

    9- Le Front populaire sera toujours avec les revendications et les luttes légitimesde toutes les catégories sociales et populaires rejetant tout amalgame avec le terrorisme. Le Front populaire sera aussi aux côtés des travailleuses et des travailleurs des médias qui font leur travail d’informer et d’éclairer les Tunisiennes et les Tunisiens, rejetant tout ce qui pourrait les empêcher de l’accomplir. Le Front populaire est convaincu que le terrorisme ne peut être vaincu par le retour à la tyrannie, et que le peuple tunisien est capable de le vaincre tout en jouissant de sa la liberté, de ses droits et de sa dignité.

    10 – Pour toutes ces considérations, le Front populaire estime que cette décision est hâtive, injustifiée et par conséquent inefficace pour affronter le phénomène du terrorisme. Aussi est-elle incompatible avec la Constitution (notamment les articles 49 et 80) et peut mettre davantage en péril les secteurs du tourisme du commerce et l’économie dans son ensemble.

    Le Front populaire demande le retrait de cette décision et d’envisager immédiatement d’autres alternatives pour lutter contre le phénomène du terrorisme.

    
Le Conseil des secrétaires généraux du Front populaire


    Tunis, le 7 juillet 2015* Traduit de l’arabe par Rafik Khalfaoui.

    http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35383