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Egypte

  • Violences faites aux femmes en Egypte : quand un régime se dit féministe et persécute les féministes (TV 5 Monde)

    "Ne te tais pas", un mot d'ordre répété au Caire, comme ce 14 juin 2014, par des manifestantes, lors d'un sitting organisé par des organisations féministes, demandent le respect du corps des femmes et de leurs droits.

    "Ne te tais pas", un mot d'ordre répété au Caire, comme ce 14 juin 2014, par des manifestantes, lors d'un sitting organisé par des organisations féministes, demandent le respect du corps des femmes et de leurs droits.(c) Vinciane Jacquet
     

    En Égypte, en ce début 2017, il devient de plus en plus difficile de critiquer le gouvernement, singulièrement quand on est féministe. Les autorités égyptiennes semblent déterminées à éliminer non pas les violences faites aux femmes dans les espaces publics et privés mais les activistes qui les dénoncent. Rencontre avec des résistantes

    En Egypte, en ce début d’année 2017, c’est toute la société civile qui est durement malmenée. Et les féministes telles que Mozn Hassan, et son organisation Nazra (regard en arabe), ainsi qu’Azza Soliman, pivot du CEWLA (Center for Egyptian Women’s Legal Assistance - centre pour une assistance juridique aux Egyptiennes), goûtent à ce feu répressif. Malgré le travail essentiel qu’elles mènent pour combattre les violences faites aux femmes, et le soutien qu’elles apportent aux victimes depuis des années, ces militantes sont décrites comme des “espionnes”, des personnes qui “mettent en danger la sécurité du pays”, et incitent à la “libération irresponsable” des femmes.

    Le régime de Sissi et son féminisme à géométrie variable

    Azza Soliman est avocate, et membre actif du conseil d’administration du CEWLA. La police égyptienne la connaît bien. Activiste pour le droit des femmes depuis 1994, elle se fait arrêter dès 1995 pour être venue en aide à des femmes torturées par des officiers car elles étaient les épouses d’islamistes. “Ici, nous aidons toutes les femmes, peu importe leur religion, leur appartenance politique, leur origine”, assène-t-elle. La même année, après sa libération, elle fonde le Centre d’assistance légale pour les femmes égyptiennes (CEWLA). Puis en 1995, Azza Soliman est accusée de salir l’image de l’Égypte - un prétexte présent parmi les chefs d’accusation visant les journalistes -, pour avoir parlé lors de conférences internationales, des viols et agressions envers les femmes.

    Rien n’a changé aujourd’hui. Si ce n’est que le régime de Sissi est encore plus conservateur que les précédents
    Azza Soliman, avocate

    Cette femme, née dans une "fratrie" de cinq soeurs, a été poussée par sa famille à faire des études. Son combat pour les femmes l'a menée à témoigner dans une affaire qui a bouleversé l'Egypte et au delà, le monde entier : le 24 janvier 2015, la jeune poétesse Shaimaa al-Sabbagh était abattue par la police lors d'une manifestation alors qu’elle voulait simplement déposer une couronne de fleurs en mémoire des victimes de la révolution égyptienne du 25 janvier 2011. Son agonie avait été filmée.

    Pour tous ces combats, Azza Soliman est systématiquement harcelée par les autorités, entravée dans sa liberté de mouvement, empêchée de voyager, de sortir du pays par exemple. 

     

    Rien n’a changé aujourd’hui. Si ce n’est que le régime de Sissi est encore plus conservateur que les précédents”, se lamente l’avocate. “Ils utilisent le discours religieux, le même que celui des salafistes, à des fins politiques, dans le but de séduire et rassurer les démocraties occidentales”.

    Volontaires contre les agressions sexuelles

    Mozn Hassan est une activiste féministe à l’origine de "Nazra for Feminist Studies", organisation qu’elle a créée en 2005 et dirige toujours. La militante a étudié à l'université du Caire où elle a reçu un master en droit international des droits de l'Homme en 2002, puis un second en 2005, délivré par l'université américaine du Caire, dans le même domaine. Féministe bien avant la révolution, elle avait soutenu  une thèse sur "les interprétations légales du droit au divorce, de la polygamie et des mouvements féministes égyptiens". Nazra est donc davantage un accomplissement, plutôt qu'une vocation brutale née de la place Tahrir et de ses émeutes. Mozn avait en effet été très active au sein de plusieurs organisations en Égypte des années durant. Elle a également été une chercheuse engagée à l'Université américaine au Caire sur des projets portant sur la Shari’a (ensemble de règles dicté par l'Islam), la justice pénale et les droits humains dans la région Moyen-Orient/Afrique du Nord.

    Nazra a documenté et dénoncé depuis sa création un nombre effarant d’agressions physiques et sexuelles, et soutenu des milliers de femmes. En 2011, elle recrute des volontaires pour protéger les manifestantes pendant les rassemblements populaires qui accompagnent la révolution. L’organisation propose soutien psychologique et légal, ainsi que des soins médicaux. Elle encourage les Egyptiennes à prendre part à la vie politique, et mène une coalition pour inclure les droits des femmes dans la constitution de 2014 ainsi que les violences sexuelles dans le code pénal.

    Le 11 janvier 2017, un tribunal a ordonné le gel des avoirs personnels de Mozn, ainsi que ceux de Nazra, dans le cadre de l’affaire dite des “ONGs financées par l’étranger”, suspectées de comploter contre le gouvernement. Le gel de leurs avoirs personnels les empêche de subvenir à leurs besoins quotidiens en interdisant l’utilisation de l’argent en banque. “Je ne suis pas surprise du verdict”, avoue Mozn Hassan. “Mais c’est la première fois qu’une organisation enregistrée au Ministère de la solidarité sociale et approuvée par lui fait les frais d’une condamnation et d’un gel de ses avoirs”.

    Ils savent mieux que les femmes, ce qui est bon pour les femmes
    Mozn Hassan, féministe égyptienne

    Azza Soliman, accusée dans la même affaire, a vu ses avoirs personnels gelés, ainsi que ceux de son cabinet. Mais CEWLA, son organisation, est sauve. Personne n’arrive à décrypter le pourquoi de cette différence. Cette nouvelle étape dans l’escalade répressive est inédite, mais suit la rhétorique du gouvernement contre les mouvements indépendants. L’Etat veut s’arroger le monopole de la protection des femmes. Les protéger à leur manière, sans interférence des membres de la société civile, car “ils savent mieux que les femmes, ce qui est bon pour les femmes”, se moque Mozn. Sans surprise, les dictateurs sont des patriarches aux valeurs abusives et rétrogrades, et au discours féministe lorsque cela les arrange.

    Les attaques contre Mozn Hassan et Azza Soliman visent à effrayer les autres féministes qui luttent contre le système patriarcal, à les décourager, à anéantir leurs rêves d’une société juste et égalitaire. Un appel est possible, trois mois après le verdict. Les deux femmes ont décidé de se pourvoir, sans grand espoir cependant. “Ils veulent nous voir fermer de nous-mêmes”, assure Azza. “Cela n’arrivera pas. Ils devront m’arrêter d’abord”, ajoute Mozn.

    Aux yeux de l’Etat, Azza Soliman et Mozn Hassan ont franchi une ligne rouge, celle qui impose aux femmes de se taire et de se soumettre. Parce qu’elles haussent clairement le ton contre les violences cachées derrière les murs des foyers, celles perpétrées par les forces de l’ordre ou dans la rue.

  • Egypte (Arte)

  • Protests in Egypt after regime 'steals daily bread' from the poor (Socialist Worker)

    A protest over bread subsidies in the Egyptian city Desouk

    A protest over bread subsidies in the Egyptian city Desouk

    Demonstrations swept across Egypt yesterday, Tuesday, after the government’s Supply Ministry slashed the amount of subsidised bread available to the poor.

    Working class areas in Egyptian cities such as of Cairo, Alexandria, Minya and Desouk saw hundreds of angry protesters take to the streets.

    New regulations mean that each bakery is allowed to distribute only 500 loaves of subsidised bread. Previously they had distributed between 1,000 and 4,000.

    Each person can receive only three loaves, whereas previously they could get five.

    People now also have to show plastic smart cards to prove they are eligible, rather than paper documents. Many of the poorest do not have the smart cards.

    Social media reports suggested police had fired warning shots over the heads of demonstrators in the Imbaba area of Cairo.

    Saed, a worker at a government supplies office, told the Middle East Eye news website his office was stormed by protesters chanting against the government.

    “There were about 100 men and women. I cannot blame them. We face the same problems at our houses,” he said.

    Hundreds protested in Alexandria’s Attarin neighborhood, and dozens in Manshiya, cutting off the tramway. Other protesters in Assafra train station in Alexandria also blocked the tracks.

    Starving

    Cheap bread is the difference between starving or eating for millions of desperately poor people.

    The Egyptian Revolutionary Socialists said, “The hundreds and thousands who took part in protests today are setting an example of how to challenge the regime.

    “The regime steals their daily bread in the interests of protecting the profits and dividends of big business. Its security apparatus stops anyone speaking out against the policies of impoverishment that the regime has imposed, thinking it will not face any popular resistance.”

    The authoritarian regime of Abdel Fattah el-Sisi has implemented a series of attacks on working class people. They’re part of a deal to secure a £10 billion IMF loan in recent months.

    The government introduced a Value Added Tax last September, then cut fuel subsidies in November. The devaluation of the Egyptian pound meant it lost almost half its former value.

    But there is international backing for Egypt’s neoliberalism.

    Egypt’s minister of foreign affairs, Sameh Shoukry, met European Union foreign ministers on Monday to explain “the nature of the reform process undertook by Egypt”.

    A few days before the bread protests, former Egyptian dictator Hosni Mubarak was cleared of any wrongdoing in relation to the murder of hundreds of protesters during the 2011 revolution.

    There is no nationally coordinated resistance to Sisi, and repression prevents large-scale protests. But there are still some strikes and outbursts of protest like the one we have seen this week.

    The lid will not stay on major revolt indefinitely.

    by Anne Alexander and Charlie Kimber

    https://socialistworker.co.uk

  • Égypte. Les autorités recourent à des mesures de mise à l'épreuve à titre punitif pour harceler les militants (Amnesty)

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    Les autorités égyptiennes recourent de plus en plus à des mesures de mise à l'épreuve arbitraires et excessives pour harceler les militants, a déclaré Amnesty International le 6 mars 2017.

    Dans certains cas, des conditions extrêmes leur sont imposées et des militants ayant purgé leur peine de prison se voient contraints de passer jusqu'à 12 heures par jour au poste de police.

    Au titre du régime de la mise à l'épreuve en Égypte, les prisonniers et les détenus libérés doivent passer un certain nombre d'heures par jour ou par semaine au poste de police. Il s’agit d’une peine alternative à la détention provisoire ou qui vient s'ajouter à une peine de prison.

    Amnesty International a recensé au moins 13 cas dans lesquels les mesures de mise à l'épreuve étaient excessives ou imposées de manière arbitraire à des militants. Dans certains cas, les ordonnances de mise à l'épreuve ont en fait débouché sur une nouvelle incarcération.

    « Les autorités égyptiennes sanctionnent des militants en imposant des conditions de mise à l'épreuve excessives, voire absurdes, qui portent atteinte à leurs droits fondamentaux et s'apparentent parfois à une privation de liberté. Nombre d’entre eux, déclarés coupables ou inculpés en raison de leur militantisme pacifique, n'auraient jamais dû être incarcérés, a déclaré Najia Bounaim, directrice adjointe du programme Campagnes au bureau régional d’Amnesty International à Tunis.  

    « Les autorités égyptiennes se servent abusivement des mesures de mise à l'épreuve pour écraser la dissidence. Elles doivent lever toutes celles qui sont arbitraires et ordonner la libération immédiate et sans condition des militants détenus ou emprisonnés uniquement pour avoir exercé leurs droits aux libertés d’expression et de réunion pacifique. »

    Les autorités égyptiennes sanctionnent des militants en imposant des conditions de mise à l'épreuve excessives, voire absurdes, qui portent atteinte à leurs droits fondamentaux.
    Najia Bounaim, directrice adjointe du programme Campagnes au bureau régional d’Amnesty International à Tunis

    Ce sont les juges qui ordonnent les périodes de mise à l'épreuve au moment du prononcé du jugement, mais ils laissent généralement à la police, sans aucun contrôle, le soin de fixer le nombre d'heures que les personnes visées doivent passer en mise à l'épreuve dans le cadre de leur condamnation.

    Au lieu d'exiger que les anciens prisonniers et détenus se présentent au poste, signent le registre et repartent, la police égyptienne finit par détenir des militants en régime de mise à l'épreuve jusqu'à 12 heures par jour. Pendant ce laps de temps, ils ne sont pas autorisés à quitter le poste, à recevoir des visites ni à communiquer avec d’autres personnes que les policiers.

    Les militants Ahmed Maher et Mohamed Adel, libérés au bout de trois ans de prison pour avoir pris part à des manifestations non autorisées, sont contraints de passer 12 heures par jour au poste de police, dans le cadre de la condamnation prononcée par un tribunal égyptien en décembre 2013. De ce fait, ils ne sont pas en mesure de travailler, de voyager, d'étudier ni d'exprimer librement leurs opinions.

    Dans au moins quatre cas recensés par Amnesty International, des militants ont été placés en détention une deuxième fois, alors qu’ils n'avaient pas enfreint les conditions de leur mise à l'épreuve

    En vertu du droit égyptien (Loi n° 99 de 1945), les personnes soumises à un régime de mise à l'épreuve doivent passer les heures fixées à leur domicile, afin d’être présentes lors de toute visite impromptue de leurs agents de probation. Cependant, au titre de la Loi sur la mise à l'épreuve, la police peut obliger les personnes concernées à passer ces heures au poste si elle estime qu’il est trop difficile de les surveiller chez elles. La loi sanctionne également ceux qui bafouent les règles de la mise à l'épreuve d'une peine d'un an de prison, sans préciser ce qui peut constituer une violation de ces règles. Or, les normes internationales exigent que les autorités expliquent, par oral et par écrit, les conditions régissant les mesures non privatives de liberté aux personnes qui y sont soumises, notamment leurs obligations et leurs droits.

    Les vastes pouvoirs conférés à la police, qui a toute latitude pour décider, sans contrôle, font que dans certains cas la mise à l'épreuve se transforme en détention, ce qui va à l'encontre de son objectif en tant que mesure non privative de liberté.

    Par ailleurs, les mesures de mise à l'épreuve favorisent d'autres violations des droits humains, comme la détention arbitraire, les mauvais traitements et les restrictions arbitraires des droits à la liberté de mouvement et d'expression, dont sont victimes les militants pris pour cibles dans le cadre de la répression menée contre la dissidence. Elles interfèrent avec la jouissance d'autres droits, dont le droit au travail, à l'éducation et à un niveau de vie suffisant.

    « Les mesures de mise à l'épreuve excessives et punitives sont en fait une forme de détention déguisée. Certains militants se retrouvent dans l'incapacité d'exercer leurs droits à la liberté d'expression, de réunion et de mouvement, même après avoir fini de purger leur peine. C'est un autre moyen pour la justice pénale égyptienne de réduire au silence et d'intimider les détracteurs du gouvernement », a déclaré Najia Bounaim.

    Aux termes du droit égyptien, des mesures de mise à l'épreuve peuvent être prononcées en lien avec tout un éventail d'infractions, dont des dispositions qui criminalisent le droit à la liberté de réunion pacifique et d'expression. Par exemple, un accusé reconnu coupable d’avoir « terrorisé la population » ou « porté atteinte à la sécurité publique » au titre de l'article 375 bis du Code pénal, qui énonce des infractions en termes vagues, doit purger entre un et cinq ans de prison assortis d'une mise à l'épreuve de même durée après sa libération.

    Parfois, les procureurs ordonnent une mise à l'épreuve, condition pour libérer l’accusé dans l'attente de son procès. L'ordonnance fixe alors un nombre d'heures et de jours qu’il doit passer sous surveillance de la police. L'autorité chargée de la détention de l'accusé est habilitée à mettre fin à sa mise à l'épreuve et à le placer de nouveau en détention s'il enfreint les conditions et les règles fixées. Cependant, la loi ne précise pas dans quels cas il y a violation de la mise à l'épreuve. La police tire parti de ce flou pour justifier le fait de réincarcérer les militants au motif qu'ils ne se sont pas présentés à leur agent de probation aux heures voulues. Le caractère ambigu des conditions les maintient sur leurs gardes en permanence et les dissuade de s'impliquer dans la vie publique ou des activités politiques.

    Exemples de cas :

    Anciens prisonniers

    Éminent militant politique et leader du Mouvement de la jeunesse du 6 avril, Ahmed Maher compte parmi les personnes placées en mise à l'épreuve sous surveillance de la police. Le 22 décembre 2013, le tribunal a condamné AhmedMaher, ainsi que les militants politiques Mohamed Adel et Ahmed Douma, à trois ans de prison assortis de trois ans de mise à l'épreuve après leur libération, et à une amende de 50 000 Livres égyptiennes (environ 2 940 euros) chacun, pour avoir pris part à une manifestation non autorisée. Après avoir passé trois ans derrière les barreaux, AhmedMaher s'est présenté au poste de police d'al Tagamu al Khamis le 5 janvier 2017 pour débuter sa période de mise à l'épreuve. La police lui a ordonné de passer 12 heures chaque nuit au poste, entre 18 heures et 6 heures du matin : il va donc passer une année et demie supplémentaire en détention policière, en plus de ses trois années de prison.

    L'avocat d’Ahmed Maher a déclaré à Amnesty International que son client se sent toujours en prison et que sa mise à l'épreuve sert à restreindre sa liberté de mouvement et à l'empêcher de s'impliquer dans des activités politiques ou d'exprimer ses opinions à la suite de sa libération. Il ne peut pas prendre soin de sa mère souffrante qui a besoin de soins médicaux. Il ne peut pas trouver de travail ni exercer sa profession d'ingénieur en génie civil, en raison des 12 heures qu'il passe chaque nuit au poste de police.

    L'avocat d’Ahmed Maher a expliqué que le jugement rendu à son encontre ne précisait pas les conditions de sa mise à l'épreuve et que la police a sans doute reçu des instructions de l'Agence de sécurité nationale afin de le détenir pendant 12 heures pour le surveiller.

    Son avocat a ajouté que pendant les quatre premiers jours de sa mise à l'épreuve, Ahmed Maher avait dû rester assis dans un couloir obscur devant une cellule au poste d'al Tagamu al Khamis sans lit, couverture ni éclairage. Il a par la suite été transféré dans une petite pièce froide, sous un escalier, mesurant 2 mètres sur 1,50 m. Au cours des 12 heures qu'il passe chaque nuit au poste, il lui est interdit d'utiliser des appareils électroniques, notamment son téléphone portable, et de recevoir des visites de sa famille. Certains policiers lui interdisent également d'utiliser les sanitaires. Il a demandé à rencontrer le responsable du poste pour porter plainte, mais sa requête a été rejetée.

    Mohamed Adel, l'un des leaders du Mouvement de la jeunesse du 6 avril condamné dans le cadre de la même affaire qu'Ahmed Maher à trois ans de prison et trois ans de mise à l'épreuve, est lui aussi ébranlé par des conditions abusives. Il a été libéré le 22 janvier 2017, après avoir passé trois ans en prison et a démarré sa période de mise à l'épreuve. Il passe 12 heures par jour, de 18 heures à 6 heures du matin, au poste d'Aga, dans le gouvernorat de Dakahlia. Il lui est interdit d'utiliser son téléphone portable, de regarder la télévision ou d'utiliser tout autre appareil durant ce laps de temps. Il a demandé que sa mise à l'épreuve soit levée pendant une journée pour se rendre au Caire, ce qui lui a été refusé.

    MohamedAdel a déclaré à Amnesty International qu'il a dû repousser son mariage, en raison de la durée de sa mise à l'épreuve, ce à quoi il ne s'attendait pas, car il pensait qu'il serait libre une fois sa peine de prison purgée. Il est étudiant à l'Université du Caire, mais il lui est impossible d’assister à ses cours trois fois par semaine car ses mesures de mise à l'épreuve s’appliquent dans un autre gouvernorat. MohamedAdel a déclaré qu'il ne peut pas exprimer ses opinions ni s'engager dans des activités politiques pacifiques, car il craint que les autorités ne considèrent cela comme une violation de ses conditions de mise à l'épreuve et n’engagent de nouvelles poursuites à son encontre.

    La mise à l'épreuve ouvre la voie au renouvellement de la détention

    Amnesty International s’est entretenue avec le militant Abd el Azim Ahmed Fahmy, connu sous le nom de Zizo Abdo, que la police a arrêté en mai 2016 pour incitation à participer à une manifestation non autorisée. Après avoir passé cinq mois en détention provisoire, il a été soumis à une mise à l'épreuve et devait passer deux heures, trois fois par semaine, au poste de Bolak el Dakrour, au Caire. Le 14 février 2017, un tribunal a ordonné la fin de sa période de mise à l'épreuve et son placement en détention pour 45 jours, au motif qu'il ne s'était pas présenté au poste aux heures fixées le 8 février. Son avocat a déclaré que Zizo Abdo ne s'était pas présenté au poste ce jour-là, parce qu'il avait été arrêté par la police quelques heures plus tôt dans un café, et détenu au secret pendant cinq heures. Le 26 février, le tribunal pénal du Caire a examiné le recours de Zizo Abdo contre sa réincarcération et ordonné sa libération conditionnelle assortie d’une mise à l'épreuve. 

    Zizo Abdo a déclaré que durant sa période de mise à l'épreuve, il s'est senti piégé entre la liberté et la détention, ne pouvant pas travailler, voyager, même en Égypte, ni exprimer son opinion sur les affaires publiques. Il s'est tenu à l'écart de toute activité politique par crainte d'être de nouveau placé en détention, si ses actes étaient interprétés comme une violation des conditions de sa mise à l'épreuve.

    Khaled el Ansary, Said Fathallah et Ahmed Kamal ont été placés en détention pour la deuxième fois le 22 octobre 2016 et sont actuellement en détention provisoire pour appartenance à un groupe interdit, « la Jeunesse du 25 janvier ». Les trois hommes ont passé sept mois en détention provisoire après leur arrestation le 30 décembre 2015.

    Le tribunal a tout d'abord ordonné leur libération conditionnelle le 1er août 2016 et fixé les conditions de leur mise à l'épreuve : ils devaient rester quatre heures, de 20 heures à minuit, trois fois par semaine, dans trois postes de police différents. Le 7 septembre 2016, le tribunal a réduit cette durée à deux heures, une fois par semaine. Le 20 octobre, le tribunal pénal du Caire a levé l'ordonnance de mise à l'épreuve visant les trois hommes. Deux jours plus tard, le service du procureur de la sûreté de l'État a fait appel de cette décision. Une autre chambre du même tribunal a examiné le recours et ordonné leur placement en détention pendant 45 jours, alors qu'ils n'avaient pas enfreint les conditions de leur mise à l'épreuve et avaient strictement respecté les heures où ils devaient se présenter au poste.

    Depuis, la détention des trois hommes a été renouvelée tous les 45 jours, la dernière fois le 25 février 2017. 

    Deux d’entre eux, Khaled el Ansary et Said Fathallah  ont entamé une grève de la faim pour protester contre le traitement qui leur est réservé. La mère de Khaled el Ansary a déclaré que les mesures de sa mise à l'épreuve ont un impact néfaste sur ses études universitaires, ainsi que sur le travail, la vie et les finances de la famille.

    6 mars 2017

    https://www.amnesty.org/

  • Égypte : prêt du FMI, attaques redoublées contre la population (Lutte Ouvrière)

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    La Grande-Bretagne vient de se porter garante pour 150 millions de dollars, dans le cadre du plan d’aide de 12 milliards du FMI obtenu par le gouvernement égyptien en novembre dernier.

    Ce prêt est censé aider le pouvoir égyptien à faire face à la crise monétaire vécue par le pays, qui s’est traduite, en novembre 2016, par la décision de laisser flotter la livre égyptienne, à la demande des grandes puissances financières. La monnaie égyptienne a alors perdu 50 % de sa valeur, ce qui a entraîné une explosion des prix de certains produits importés, dont le sucre qui a augmenté de 80 %, le blé, l’essence ou le coton.

    Les milliards promis par le FMI et la Banque mondiale, dont une partie a déjà été versée, s’accompagnent en outre, comme toujours, de l’obligation de mener de prétendues réformes, comme la réduction des subventions d’État sur l’électricité et le carburant. Le poids à supporter par la population est évidemment lourd, d’autant plus que la moitié des 90 millions d’Égyptiens vivent sous le seuil de pauvreté. L’électricité, qui connaît des baisses de tension et des coupures, a augmenté d’un tiers en quelques mois. Pour les petits paysans indépendants, c’est l’engrais, fabriqué à partir de matières premières importées, qui a augmenté de 50 %. Depuis début 2017, une TVA longtemps retardée s’applique sur de nombreux produits, hors produits de première nécessité comme le pain, qui reste subventionné pour les plus modestes.

    Début février, une grève a touché cinq établissements de la Misr Spinning and Weaving Company, la plus grande usine textile étatique de Mahalla-al-Kubra, dans le delta du Nil. Deux mille ouvriers et ouvrières y ont arrêté le travail pour réclamer le paiement de leurs primes en retard, l’intégration de leur prime mensuelle de 220 livres égyptiennes (LE) dans le salaire (environ 1 500 LE par mois pour ceux qui ont un contrat, soit quelque 90 euros), l’augmentation de leur prime quotidienne de panier de 7 à 10 LE, en raison de l’inflation et du programme d’austérité mis en place par le gouvernement. Les grévistes ont également exigé l’arrêt des poursuites contre les cinq représentantes désignées pour porter les revendications.

    Les autorités semblent au demeurant craindre d’autres manifestations du mécontentement ouvrier, tant elles sont promptes à déployer les forces de police, au moindre signe de rassemblement. Mais la politique du bâton, Sissi le sait, comme Morsi et Moubarak avant lui, ne nourrit pas et ne fait pas toujours taire les mécontentements.

    V. L. 01 Mars 2017
     
  • Nouveautés sur "Amnesty International"

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    Tunisie. Les violations des droits humains commises au nom de la sécurité menacent les réformes

    Syrie. Réaction du président Bachar el Assad au rapport d'Amnesty International sur la prison de Saidnaya

    Égypte. Fermeture d’un centre de réadaptation pour les victimes de torture

  • Du blocage économique à la contestation sociale dans l’Égypte de Moubarak (Cadtm)

     

    Le 17 décembre 2010, l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi dans la ville de Sidi Bouzid, en Tunisie, était l’étincelle déclenchant une spectaculaire vague révolutionnaire à l’échelle de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord.

    Des soulèvements populaires insurrectionnels ont lieu en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen, au Bahreïn et en Syrie, ainsi que d’importantes mobilisations sociales dans la quasi-totalité des pays de la région, y compris dans l’État d’Israël. Ce processus a également eu des répercussions internationales, puisque le vaste mouvement d’occupation des places connu sous le nom de 15M dans l’État espagnol (parfois désigné à l’étranger par les termes de « mouvement des Indignés ») peut être vu comme un héritage du soulèvement égyptien, tandis qu’il a lui-même permis de renforcer la lutte contre l’austérité en Grèce et inspiré le mouvement Occupy aux États-Unis.

    En Égypte, six ans après le 25 janvier 2011 qui a marqué le début du soulèvement contre le régime de Hosni Moubarak, les revendications de liberté, de dignité et de justice sociale n’ont pas été satisfaites, bien au contraire. La situation politique est caractérisée par le retour des militaires sur le devant de la scène à travers une reprise en main autoritaire du pays et une poursuite du modèle économique rentier et de dépendance du pays aux puissances impérialistes et aux institutions financières internationales. Le mode de production capitaliste égyptien reste celui du capitalisme de connivence qui domine dans la région, favorisant l’enrichissement d’une minorité proche des cercles du pouvoir au détriment de la majeure partie de la population.

    À l’occasion de la date anniversaire du soulèvement égyptien, nous publions en deux parties une analyse de la situation politique et économique de l’Égypte. La première partie sera consacrée aux conditions économiques et sociales touchant le pays et sa population sous la présidence de Hosni Moubarak et qui ont conduit au soulèvement de 2011. Cette analyse se base en grande partie sur celle faite par Gilbert Achcar, auteur de l’ouvrage de référence Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, publié en 2013 |1|. La seconde partie, qui fera l’objet d’un prochain article, sera consacrée aux développements politiques et économiques de l’Égypte depuis le début du soulèvement.


    L’État capitaliste égyptien

    En Égypte comme dans les autres pays du Maghreb et du Machrek, l’État tire une part importante de ses ressources financières de ses rentes, c’est-à-dire de revenus qui ne sont pas obtenus d’une activité productive.

    Dans le monde arabe, on pense avant tout aux rentes extractivistes, en raison du statut de la majorité des États du Maghreb et du Machrek d’exportateurs nets d’hydrocarbures. En Égypte, les rentes sont composées de l’exportation du pétrole, mais aussi et surtout de l’exportation de gaz naturel. La Banque mondiale indique que, pour l’Égypte, la part des rentes dues aux ressources naturelles sur la période 2005-2008 était située, selon les années, entre 21,2 % et 26,5 % du PIB. Si cette part a diminué depuis 2009, elle était encore de 13,9 % en 2011 |2|.

    Les rentes dites « géographiques » |3| sont particulièrement importantes en Égypte : elles proviennent de l’utilisation des oléoducs et gazoducs, mais surtout des droits de passage du canal de Suez, qui rapportaient environ cinq milliards de dollars par an avant le doublement du canal finalisé à l’été 2015 (en 2010, les recettes totales de l’Égypte étaient inférieures à 40 milliards de dollars |4|).

    Enfin, les rentes dites stratégiques, ou géopolitiques, venant notamment des subventions militaires des États-Unis et des pays du Golfe, sont tout à fait significatives. Depuis la signature des accords de Camp David en 1978, l’Égypte reçoit deux milliards de dollars annuels de la part des États-Unis, dont 1,3 milliard est exclusivement destiné à l’armée |5|. De même, depuis la participation de l’Égypte à la guerre du Golfe contre l’Iraq en 1990-1991, le pays reçoit d’importantes rentes de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Koweït, sur lesquelles règne une certaine opacité. Ainsi s’ajoutent aux prêts bilatéraux consentis entre ces pays et l’Égypte plusieurs milliards de dollars de dons, de dépôts et d’investissements directs dans le pays. Tant dans le cas des États-Unis que dans celui des monarchies du Golfe, ces rentes semblent assimilables à des aides liées, c’est-à-dire conditionnées à l’achat de produits des pays d’où viennent les « aides ». Si ces dernières ne sont pas soumises à des échéances de remboursement, elles dépendent d’alliances stratégiques et politiques (coopération avec l’État d’Israël, soutien aux guerres impérialistes dans la région telles que les guerres du Golfe, etc.) et peuvent s’arrêter du jour au lendemain si l’Égypte met en œuvre des choix n’allant pas dans le sens de ses partenaires. Ainsi, suite à l’accession des Frères musulmans au pouvoir, les aides de l’Arabie saoudite se sont d’ailleurs ralenties – remplacées par celles du Qatar allié aux Frères musulmans – |6|, pour ne reprendre qu’une fois Mohamed Morsi renversé et remplacé par Abdel Fattah Al-Sissi. De même à l’automne 2016, les différends opposant l’Égypte à l’Arabie saoudite depuis plusieurs mois (sur fond de divergences sur l’action à mener dans les conflits en Syrie et au Yémen, et de rapprochement entre l’Égypte d’Al-Sissi et la Russie de Vladimir Poutine) ont été confirmés, Riyad annonçant l’arrêt des livraisons de produits pétroliers au Caire |7|.

    L’importance des rentes dans l’économie favorise – puis est alimentée par – le néopatrimonialisme. L’épuisement du modèle nassérien (basé sur une importante activité productive et une économie nationalisée) à la fin des années 1960 permet à Anouar el-Sadate d’entreprendre une libéralisation de l’économie dans les années 1970. Celle-ci va s’inspirer du modèle les monarchies du Golfe, dont les revenus du pétrole, considérables, permettent aux clans au pouvoir de se lancer dans les affaires et d’installer des États patrimoniaux dans la péninsule arabique. Bien sûr, la comparaison a ses limites : l’Arabie saoudite, pour ne citer qu’elle, est soumise à un pouvoir héréditaire théocratique et ultra réactionnaire (là où l’Égypte se prévaut d’avoir adopté un modèle républicain), et les rentes tirées des hydrocarbures sont bien plus importantes pour l’économie saoudienne que ne le sont celles de l’Égypte pour l’économie nationale. En Égypte, le modèle politique autoritaire de Gamal Abdel Nasser est maintenu par Sadate lorsque celui-ci arrive au pouvoir en 1970. L’armée joue un rôle politique majeur depuis le coup d’État de 1952. Ces facteurs vont faciliter le développement d’un modèle d’État néopatrimonial.

    Gilbert Achcar résume ainsi la définition du patrimonialisme telle qu’établie par Max Weber dans Économie et société : « Il s’agit d’un pouvoir autocratique absolu et héréditaire, qui peut néanmoins fonctionner avec un entourage collégial (parents et amis) et qui s’approprie l’État : sa force armée, dominée par une garde prétorienne (une force dont l’allégeance va aux personnes des gouvernants, et non à l’État), ses moyens économiques et son administration. » |8| Il continue en écrivant : « Le néopatrimonialisme se distingue du régime précédent par le fait qu’il s’agit d’un pouvoir républicain autoritaire institutionnalisé – au sens où l’exercice du pouvoir a, en termes wébériens, une dimension bureaucratique “légale-rationnelle” importante – avec un degré plus ou moins grand d’autonomie de l’État par rapport aux dirigeants politiques, qui restent susceptibles d’être remplacés. » |9| Ces régimes vont donc favoriser l’émergence d’un capitalisme de connivence (« crony capitalism » en anglais, également traduit par « capitalisme de copinage » ou « capitalisme de compérage »), dans lequel la bourgeoisie d’État, composée des cercles proches du pouvoir, est prépondérante par rapport à la bourgeoisie de marché traditionnelle : le népotisme et la corruption en sont des caractéristiques majeures.

    En Égypte, ces caractéristiques sont bien visibles à partir de la mise en place des politiques de libéralisation de l’économie connues sous le terme d’ « Infitah » (« ouverture ») sous Sadate, puis sous Moubarak. Si la libéralisation des années 1970 est avalisée par l’armée, qui était au pouvoir sous Nasser, c’est parce qu’en plus de maintenir le contrôle du complexe militaro-industriel égyptien sous sa seule responsabilité, ses officiers à la retraite ont la possibilité d’acquérir des entreprises et de vastes terrains privatisés afin d’y développer une activité économique civile (cette activité sera observée plus en détail dans la deuxième partie de cette analyse, qui fera l’objet d’un autre article). Rappelons que Sadate était l’un des officiers dits libres à l’origine du coup d’État de 1952, et que Moubarak est également issu de l’institution militaire. L’expression la plus emblématique du népotisme en Égypte est l’ascension de Gamal Moubarak, fils de Hosni Moubarak. Homme d’affaires, la libéralisation économique lui a permis d’amasser des sommes considérables. Or, c’est Gamal Moubarak lui-même et un cercle d’hommes d’affaires proches de lui qui ont entrepris la vague de privatisations sous le gouvernement dirigé par Ahmed Nazif, entre 2004 et 2011. De plus, Hosni Moubarak envisageait depuis le début des années 2000 que son fils Gamal prenne sa succession à la tête de l’État, cherchant ainsi à établir une hérédité du pouvoir et à s’émanciper partiellement du modèle républicain.

    L’Égypte est également marquée par une corruption importante. Ainsi, alors que l’ONG Transparency International estime dans un rapport de 2009 qu’il est positif que se mettent en place en Égypte plusieurs mécanismes assurant, en théorie, un système de poids et de contrepoids dans le système politique, elle tempère ces propos de manière significative, puisqu’elle fait le constat que ces mécanismes sont mal appliqués dans la pratique, ce qui les rend trop peu efficaces, voire entièrement inefficaces |10|. La même ONG donne à l’Égypte un indice de perception de la corruption de 3,1 en 2010 (où 0 signifie que la corruption est très importante, 10 que l’intégrité est très importante), plaçant l’Égypte à la 98e place mondiale |11|. À cette corruption s’ajoute un comportement économique particulièrement irrationnel de la part des gouvernants et de leurs « compères » composant la bourgeoisie d’État dans les systèmes patrimoniaux. À leur propos, Gilbert Achcar écrit à juste titre : « Leur rationalité économique de rentiers ne se déploie non dans le développement de la production, mais dans la maximisation du rapport de leur épargne placée à l’étranger. » |12| Ainsi en Égypte, le gel des avoirs de la famille Moubarak à l’étranger sera l’une des premières demandes du procureur général après la chute du gouvernement en février 2011 |13|. Les estimations quant au montant des avoirs détournés par la famille Moubarak varient, mais toutes se chiffrent en milliards de dollars. Les investissements à long terme dans des domaines de l’activité productive se font rares, la bourgeoisie d’État privilégiant en effet les activités spéculatives et commerciales (telles que celles liées aux secteurs de l’extraction gazière, de l’immobilier et du tourisme), tandis que la bourgeoisie de marché est marginalisée par ces pratiques économiques et politiques.


    Le fardeau de la dette publique

    Cette faiblesse des investissements publics et privés conduit les dirigeants égyptiens à se tourner vers les institutions financières internationales. Évidemment, en raison de la confiscation de la démocratie et des richesses du pays, les prêts des institutions financières ne pouvaient pas permettre au pays de faire face à ses difficultés. Ils n’en ont pas moins été accordés et se sont accompagnés de conditionnalités accélérant la mise en œuvre des politiques néolibérales, à travers les tristement célèbres plans d’ajustement structurel (PAS). Déjà en 1977, l’abandon de subventions alimentaires par l’État afin d’obtenir un prêt de la Banque mondiale avait conduit à d’importantes protestations qualifiées d’« émeutes de la faim », face auxquelles Sadate avait fait appel à l’armée, provoquant la mort de dizaines de manifestants et en blessant des centaines d’autres. Les subventions avaient finalement été rétablies. À la fin des années 1980, le pays doit faire face à une dette extérieure élevée, une inflation en forte hausse et une balance des paiements non soutenable. L’allégement de la dette consenti par le Club de Paris en 1991 suite à la participation égyptienne dans la guerre du Golfe ne permet pas de résoudre les problèmes du pays, qui met en place la même année un PAS sous l’égide du FMI et avec la participation d’autres institutions financières internationales telles que la Banque mondiale |14|.

    Dans la première moitié des années 1990, la baisse du déficit budgétaire et de l’inflation conduit les institutions financières internationales à considérer l’Égypte comme le bon élève de la mondialisation néolibérale. Cependant, en l’absence de modifications réelles dans le modèle économique du pays, les facteurs explicatifs de la croissance économique de l’Égypte restent les revenus des rentes et l’investissement dans des projets d’infrastructures gigantesques et inutiles, véritables « éléphants blancs » (tels que de nouvelles villes bâties au milieu du désert ou encore la vallée artificielle de Tochka |15|). L’investissement et les exportations augmentent peu. L’emploi devient de plus en plus informel, et donc précaire. La croissance du PIB ne conduit pas à une diminution des inégalités de revenus.

    Ces dettes multilatérales s’additionnent à celles contractées auprès des États occidentaux et des monarchies du Golfe. À la chute de Moubarak, la dette publique externe de l’Égypte s’élève à plus de 30 milliards de dollars, s’ajoutant à un endettement interne colossal. Le ministère des Finances indique ainsi que le service de la dette pour l’année fiscale 2010-2011 représentait 29,2 % des dépenses totales de l’État |16|, empêchant ainsi la mobilisation de ressources dans les secteurs prioritaire tels que ceux de la santé, de l’éducation ou du logement. Cette dette a servi au fonctionnement d’un État autoritaire et de ses forces armées, et à l’enrichissement d’une minorité de privilégiés – au premier rang desquels figure la famille Moubarak. La gauche égyptienne se bat pour son annulation, notamment à travers la Campagne populaire pour l’abolition de la dette, lancée en 2011 et particulièrement active en 2012 |17|. Cette revendication a rencontré un certain écho : dans une résolution du Parlement européen adoptée en mai 2012, les parlementaires avaient ainsi jugé « odieuse la dette extérieure publique des pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient » et demandé aux créanciers européens de procéder à « un réexamen de la dette, et notamment de celle liée aux dépenses d’armement » |18|. Cependant, ces demandes sont restées lettres mortes : la dette odieuse de Moubarak continue d’être payée et les autorités européennes endettent la population égyptienne en collaborant avec le pouvoir autoritaire d’Al-Sissi.


    Une population pauvre en situation précaire.

    Si le taux de croissance moyen du PIB par habitant en Égypte est l’un des meilleurs de la région entre 1970 et 1990, les performances économiques du pays diminuent de manière importante après cette période. Les chiffres de la Banque mondiale indiquent ainsi que ce taux de croissance, sans être négatif (sauf en 1972 et en 1991), tend à diminuer sur la période 1970-2010. En 2010, le PIB par habitant était de 2803 dollars US courants en Égypte, alors qu’il était de 3835 dollars dans la région des pays à revenu moyen dont l’Égypte fait partie |19|.

    Dans ses rapports spécifiques au monde arabe, le PNUD propose de chiffrer la pauvreté à partir du seuil national supérieur de pauvreté, représentatif pour chaque pays du seuil permettant de couvrir les coûts de nourriture et de produits indispensables. En Égypte, 40,93 % de la population vivait sous ce seuil fixé à 2,70 dollars en parité de pouvoir d’achat (PPA) en 2004-2005 |20|. Rappelons ici qu’en contraste, les richesses de l’État sont partagées par la bourgeoisie d’État qui amasse quant à elle d’importantes sommes d’argent, sans les redistribuer ni les réinjecter de manière productive dans l’économie.

    Par ailleurs, Gilbert Achcar souligne la précarité (qui se distingue par une prépondérance « de l’informalité, du chômage et du sous-emploi » |21|) qui touche une part importante des populations arabes, y compris de la population égyptienne. La prépondérance du secteur informel est un facteur de précarité évident car les personnes travaillant au noir ne bénéficient pas de protection : elles n’ont ni contrat de travail, ni affiliation à la sécurité sociale. Selon des chiffres obtenus entre 2000 et 2007, ce sont 44,9 % de la population active qui ne sont pas inscrits à la sécurité sociale en Égypte |22|. Si, en 2010, les chiffres officiels du chômage sont de 9 % en Égypte |23|, Achcar souligne que ce chiffre est sous-estimé par rapport à la réalité, puisque les individus ayant exercé un travail ponctuel, donc à temps partiel (parfois pour une seule journée), et souvent informel, ne sont pas comptés en tant que chômeurs. Ainsi, le sous-emploi n’est pas comptabilisé dans les chiffres du chômage, alors même qu’il est extrêmement important au Maghreb et au Machrek. Achcar ajoute que la couverture sociale du chômage est pratiquement inexistante dans ces pays : si les chiffres officiels ne sont pas disponibles pour l’Égypte, il estime que près de 100 % des chômeurs ne reçoivent pas d’allocation dans le pays |24|. Enfin, il relève que le chômage et le sous-emploi sont très élevés chez les jeunes et chez les femmes. Si le phénomène est également présent dans nombre d’États industrialisés, il est particulièrement fort en Égypte. Les chiffres de l’Organisation internationale du travail (OIT) indiquent pour 2010 un taux de chômage de 26,3 % pour les jeunes âgés de 15 à 24 ans, et de 22,2 % pour les femmes dans leur ensemble |25|.


    Des conditions de vie alarmantes

    Dans ces conditions économiques et sociales déplorables, les droits humains fondamentaux de la population ne peuvent être satisfaits. La pauvreté, le chômage et la précarité ont évidemment des conséquences néfastes sur les conditions de vie, ce que l’on peut observer à travers des indicateurs tels que la santé ou l’éducation. Si ses critères ne sont pas exhaustifs, l’indice de développement humain (IDH) développé par le PNUD cherche à combler les lacunes du chiffrage de la pauvreté calculé uniquement par des statistiques économiques. Celui-ci prend notamment en compte l’espérance de vie de la population, et son niveau d’éducation. En 2010, l’Égypte se situait, avec un IDH de 0,620 (un indice tendant vers 0 représente un faible « développement humain », tandis qu’un indice tendant vers 1 représente un fort « développement humain »), au 101e rang mondial (sur 169 pays comptabilisés), et parmi les pays disposant d’un IDH « moyen ». Ces chiffres étaient par exemple inférieurs à ceux de la Libye (avec un IDH de 0,755), ou de la Tunisie (0,683) |26|.

    En termes de santé, c’est notamment la malnutrition, favorisée par la pauvreté, qui menace l’Égypte. Ainsi, les coupes dans les subsides alimentaires imposées par le FMI et la Banque mondiale sont particulièrement malvenues. À partir de 2005, l’insécurité alimentaire augmente de manière inquiétante en Égypte. Selon des chiffres établis entre 2006 et 2010, 29 % des enfants de moins de 5 ans souffrent d’un retard de croissance |27|. L’obésité (due à un manque de diversité du régime alimentaire) et les carences nutritionnelles sont deux autres conséquences de cette situation. De plus, si la Haute-Égypte, composée de zones rurales particulièrement pauvres, reste la région la plus touchée par l’insécurité alimentaire, la malnutrition se développe de plus en plus rapidement dans les zones urbaines de la Basse-Égypte et du Caire.

    La pauvreté conduit également les enfants à travailler : 7 % des enfants de 5 à 14 ans travaillent en Égypte |28|. Si les chiffres dont nous disposons ne permettent pas d’établir de lien de causalité, nous pouvons supposer que ce travail empêche certains d’entre eux d’accéder à l’éducation : dans la tranche d’âge de 15 à 24 ans, 18 % des femmes et 12 % des hommes sont analphabètes |29|.

    Ces conditions de vie nous éclairent sur la situation de l’Égypte à la veille du soulèvement. Les conditions de domination sociopolitique de la caste dirigeante et de ses cercles proches possédant les moyens de production ont empêché le développement des forces productives du pays et favorisé de manière préoccupante la pauvreté d’une partie importante de la population. Cela permet de comprendre l’insatisfaction de 22,8 millions d’Égyptiens par rapport à leurs conditions de vie, selon les chiffres d’un sondage mené par l’entreprise américaine Gallup entre 2005 et 2010 (bien sûr, ce sondage doit être observé avec précaution, mais la tendance générale est bien celle d’un nombre important et croissant d’Égyptiens insatisfaits de leurs conditions de vie) |30|. Face aux contradictions du modèle local du capitalisme, des mouvements sociaux auto-organisés vont naître dans les années précédant le renversement de Moubarak.

    Des mouvements sociaux annonciateurs d’une contestation large

    Si les conditions objectives d’un mécontentement généralisé semblaient réunies en 2010-2011, il était difficile d’évaluer quels acteurs seraient capables de porter la contestation de manière assez forte pour remettre en question de manière crédible les structures politiques et socioéconomiques. Cependant, estimer que l’immobilisme des sociétés arabes face aux régimes autoritaires serait un état immuable relève du « mythe de la passivité des peuples arabes, de leur inaptitude à la démocratie » |31|, un mythe profondément essentialiste. En Égypte, les années précédant la période révolutionnaire ont été marquées par des luttes sociales historiques, notamment à partir de 2004.

    Ces luttes se font en réaction aux conséquences de la libéralisation de l’économie. Comme nous l’avons écrit plus haut, cette politique est lancée dès les années 1970 et conduit l’Égypte à mettre en œuvre un important plan d’ajustement structurel à partir de 1991, conformément aux attentes du FMI et de la Banque mondiale. Ce plan prévoit la privatisation de plus de 300 entreprises, conduisant à de nombreux licenciements. En 2004, l’arrivée d’Ahmed Nazif à la tête du gouvernement prévoit l’accélération de ces privatisations sous l’égide d’un cabinet d’affaires composé des proches de Gamal Moubarak. Cette vague de privatisations s’accompagne de plans sociaux et de gels des salaires, qui vont conduire à d’importantes grèves et mobilisations dans les entreprises concernées, comme le rapporte l’union syndicale française Solidaires : « entre 2004 et 2008, plus de 1,7 million de travailleurs ont participé à 1900 grèves et autres formes de lutte » |32|. En 2004, l’augmentation des luttes sociales est de 200 % par rapport à l’année 2003 |33|. Notons que les luttes ne sont pas soutenues par les directions syndicales, puisque la seule fédération officiellement reconnue à ce moment-là est l’ETUF (Egyptian Trade Union Federation), qui est au service du régime. De nombreuses luttes concernent le secteur privé, même si le secteur public est le plus mobilisé. Ces luttes ouvrières s’accompagnent en 2004 d’un mouvement luttant sur le terrain de la démocratisation politique, Kefaya (« Ça suffit »). La grève du 6 avril 2008 sera d’ailleurs soutenue par différentes organisations d’opposition agissant sur un plan plus particulièrement politique : une dialectique entre mouvements sociaux et démocratisation politique cherche à s’établir, avec peu de succès cependant, puisque les organisations politiques ayant une existence significative avant 2011 ne se revendiquent pas du mouvement ouvrier (celles qui s’en réclament existent de manière marginale).

    En 2006, la grève victorieuse de plus de 20 000 salariés de l’usine de textile Misr, à Mahallah, va largement encourager le développement des luttes sociales. L’hégémonie de l’ETUF est de plus en plus mise à mal par l’auto-organisation des salariés grévistes. En 2007, la grève et le sit-in de plusieurs milliers de collecteurs d’impôts fonciers aboutissent à la satisfaction de leurs revendications (l’augmentation de leurs salaires qui avaient été gelés), puis à la création d’un syndicat indépendant qui sera le premier à être officiellement reconnu par l’État : le mouvement ouvrier s’organise et se renforce. De plus, le sit-in comme forme de protestation se généralise, avec des rassemblements devant des lieux emblématiques du pouvoir. Cette forme de contestation sera l’une des caractéristiques majeures du processus révolutionnaire égyptien à partir de 2011.

    Indéniablement, ces luttes sociales ont préparé la révolte. Si leur intensité varie selon les périodes, elles sont un facteur majeur pour comprendre le climat social et politique qui règne dans le pays depuis 2004 quand éclate le soulèvement du 25 janvier 2011. Ces grèves s’intensifient pendant les journées de protestation de janvier et février 2011. C’est ainsi lors d’une journée de grève générale, le 11 février, que Hosni Moubarak quitte le pouvoir (si, formellement, le dictateur est destitué par l’armée, c’est bien le mouvement populaire qui contraint les militaires à agir). Les grèves continuent après le départ du despote, y compris dans des entreprises qui n’avaient pas connu de mouvement social avant 2011. Les demandes vont de l’instauration d’un salaire minimum à des revendications plus locales de renvoi des responsables des entreprises, qu’elles soient publiques ou privées.

    25 janvier par Nathan Legrand


    L’auteur remercie Omar Aziki et Claude Quémar pour leurs relectures et suggestions.

    Notes

    |1| Gilbert Achcar, Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, Sindbad/Actes Sud, 2013, 432 p.

    |2| World Bank Data

    |3| Voir par exemple Bruno Cabrillac, « Les spécificités de l’économie égyptienne », Égypte – Monde Arabe, Première série, n°12-13, 1993.

    |4| International Monetary Fund, World Economic Outlook Database (October 2010). URL : http://www.imf.org/external/pubs/ft...

    |5| US Department of State, Foreign Military Financing Account Summary (2009-2015). URL : http://www.state.gov/t/pm/ppa/sat/c...

    |6| Gilbert Achcar, op. cit., p. 334.

    |7| Benjamin Barthe, « L’Égypte privée de pétrole par l’Arabie saoudite », Le Monde, 15 octobre 2016.

    |8| Gilbert Achcar, op. cit., p.91-92.

    |9| Ibid., p.92.

    |10| Transparency International, National Integrity System Study. Egypt 2009, p.13.

    |11| Transparency International, Corruption Perceptions Index 2010. URL : http://www.transparency.org/cpi2010...

    |12| Gilbert Achcar, op. cit., p.96.

    |13| Le Monde avec AFP, « L’Égypte demande le gel des avoirs de Moubarak et de sa famille à l’étranger », LeMonde.fr, 21 février 2011. URL : http://abonnes.lemonde.fr/proche-or...

    |14| Nathan Legrand, « Le FMI n’a tiré aucune leçon des révolutions arabes selon un ancien analyste de la Banque mondiale », 11 février 2016. URL : http://www.cadtm.org/Le-FMI-n-a-tir...

    |15| Séverine Evanno, « Égypte, le retour du rêve fou d’un vieux pharaon », OrientXXI, 6 janvier 2015. URL : http://orientxxi.info/magazine/egyp...

    |16| Voir http://www.mof.gov.eg/MOFGallerySou.... En Égypte, l’année fiscale commence le 1er juillet et prend fin le 30 juin.

    |17| Voir Noha El-Shoky (entretien avec), Renaud Vivien (propos recueillis par), « Le peuple égyptien subit la même politique néolibérale que celle menée par Moubarak », 11 janvier 2012. URL : http://www.cadtm.org/Entretien-avec...

    |18| Résolution du Parlement européen du 10 mai 2012 sur le commerce pour le changement : stratégie de l’Union européenne en matière de commerce et d’investissements pour le sud de la Méditerranée après les révolutions du Printemps arabe (2011/2113 (INI)), paragraphe 6. URL : http://www.europarl.europa.eu/sides...

    |19| World Bank Data.

    |20| PNUD, Arab Human Development Report 2009, p.114.

    |21| Gilbert Achcar, op. cit., p.42.

    |22| Roberta Gatti & alii, Striving for Better Jobs. The Challenge of Informality in Middle East and North Africa, World Bank Group, 2014, p.9.

    |23| Chiffres de l’Organisation internationale du travail (OIT), World Bank Data.

    |24| Gilbert Achcar, p.46.

    |25| Chiffres de l’Organisation internationale du travail (OIT), World Bank Data.

    |26| PNUD, Human Development Report 2010, p.144.

    |27| Unicef, The State of the World’s Children 2012. Children in an Urban World, février 2012., p.92.

    |28| Ibid., p.120.

    |29| Ibid., p.104.

    |30| Clemens Breisinger & alii, « Economie du Printemps arabe. De la révolution à la transformation et la sécurité alimentaire », Politiques alimentaires en perspective, n°18, IFPRI, mai 2011.

    |31| Alain Gresh, « Ce que change le réveil arabe », Le Monde diplomatique, mars 2011.

    |32| Solidaires, Solidaires International, n°7 (Égypte), novembre 2011, p.18.

    |33| Amr Hamzawy, Marina Ottaway, « Protest Movements and Political Changes in the Arab World », Policy Outlook, Carnegie Endowment for International Peace, 28 janvier 2011.

    Auteur.e

     
    Nathan Legrand

    Permanent au CADTM Belgique

  • Symptômes morbides (Actes Sud)

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    Trois ans après Le peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, Gilbert Achcar analyse le blocage du processus révolutionnaire déclenché en 2010 et le contre-choc régional.


    En Syrie d’abord, il montre comment le soulèvement populaire a été noyé dans les conflits régionaux et souligne l’écrasante responsabilité internationale dans le désastre, qu’il s’agisse des alliés du régime ou de Washington.

    La consolidation des assises du pouvoir et la montée d’un djihadisme dont Daech est le prototype le plus spectaculaire ont contracté l’espace dans lequel s’exprimaient les revendications populaires et imposé l’image d’un pays pris entre deux barbaries. L’intervention militaire russe, épaulant l’offensive terrestre du régime et des milices pro-iraniennes, a rétréci davantage cet espace.

    En Égypte ensuite, le coup d’État du général Sissi, tirant profit de la gestion calamiteuse par les Frères musulmans de leur victoire électorale, a réinstallé au pouvoir les forces dominantes sous Moubarak. L’armée, la police et les services de renseignement prennent leur revanche en réprimant les révolutionnaires, en étouffant les libertés et en acquittant les hommes de l’ancien régime. Mégalomanie, culte de la personnalité, répression de plus en plus féroce, néolibéralisme économique forcené, les ingrédients d’une crise future s’accumulent.

    L’auteur conclut par une réflexion sur les guerres civiles en Libye et au Yémen, sur le compromis tunisien et une évaluation sans complaisance de la situation de la gauche dans le monde arabe.

    Wikipedia

    Gilbert Achcar

    Vendredi 03 février 19h 

    Librairie l'Arbre à Lettres Bastille

    62, rue du Fb. Saint-Antoine

    75012 Paris

    http://www.arbrealettres.com/

    http://www.actes-sud.fr/

  • Egypte : six ans après, la révolution confisquée (Libération)

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    Des policiers antiémeute au Caire, le 18 février 2016. Photo Mohamed Abd El Ghany. Reuters

    Le 25 janvier 2011, les Egyptiens entamaient leur soulèvement contre Hosni Moubarak, en place depuis trente ans. Aujourd’hui, la protestation semble bien loin : au nom de la sécurité, le président Al-Sissi ne cesse de restreindre les libertés.

    Voilà des semaines que les Egyptiens se préparaient à cette journée de célébration sous haute tension. Il y a six ans jour pour jour débutaient les premières manifestations appelant au changement de régime. Le 25 janvier 2011 est donc la date retenue pour célébrer la révolution qui a renversé le président Hosni Moubarak. Mais l’Egypte du président Abdel Fatah al-Sissi, ex-chef de l’armée, a aussi choisi cette date pour instaurer «la fête de la police» - le jour est désormais férié. Pour le pouvoir en place, la nation doit ainsi témoigner de «sa reconnaissance pour les efforts des hommes de la police égyptienne dans le maintien de l’ordre et les sacrifices qu’ils ont consentis». Profitant de cette occasion, les forces armées égyptiennes ont, pour leur part, adressé leurs vœux au chef de l’Etat.

    «Quel meilleur symbole de confiscation de nos libertés que celle de transformer la célébration du soulèvement contre la tyrannie en fête des forces de l’ordre !» commente amèrement Nadia. Ancienne étudiante en pharmacie, elle était parmi les dizaines de milliers d’Egyptiens qui ont passé plus de quinze jours autour de la place Tahrir l’hiver 2011. «Le régime actuel est devenu bien plus répressif que celui de Moubarak», note la trentenaire qui ne veut pas que l’on mentionne son vrai nom. Elle est loin d’être la seule. Par peur de la surveillance des services de sécurité et de la délation, les opposants, les intellectuels, voire les chercheurs étrangers, parlent seulement à condition de ne pas être cités. Dans les cafés bruyants du Caire, on doit parfois se chuchoter à l’oreille lorsqu’il s’agit d’évoquer la situation politique ou économique du pays.

    Semi-liberté

    Les restrictions sur les libertés et les droits de l’homme n’ont cessé de s’étendre en Egypte depuis l’arrivée au pouvoir, à l’été 2013, d’Al-Sissi. Visant dans les premiers temps les Frères musulmans - après la destitution de leur président, Mohamed Morsi, en juillet 2013 -, la répression s’est étendue à tous les opposants démocrates. Des dizaines de militants se sont retrouvés en prison pour des manifestations organisées sans l’approbation des autorités.

    Ahmed Maher, un des fondateurs du Mouvement de la jeunesse du 6-avril et icône du soulèvement de 2011, a ainsi purgé trois ans de prison pour des heurts en marge d’une manifestation. Libéré début janvier, il reste soumis à un régime de semi-liberté sous contrôle judiciaire : il doit retourner en détention tous les jours entre 18 heures et 6 heures. Ahmed Maher a été soutenu, pour sa «défense de la justice», par Mohamed el-Baradei, qui a «exprimé l’espoir que la flamme de la liberté ne s’éteigne pas». L’ancien chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique, prix Nobel de la paix, venait d’annoncer dans une interview à une chaîne du satellite arabe son retour sur la scène politique égyptienne après plus de trois ans d’absence. El-Baradei a démissionné de son poste de vice-président de la République pendant l’été 2013 après la répression féroce du sit-in des Frères musulmans par l’armée. Il est aujourd’hui menacé de déchéance de la nationalité égyptienne, une demande urgente en ce sens ayant été présentée officiellement le 9 janvier par un député. Ce dernier accuse l’ancien grand diplomate d’œuvrer à «la destruction de l’Egypte», notamment dans ses commentaires sur Twitter.

    «Cette demande reflète le mauvais chemin dans lequel on est engagé. Le fascisme monte», répond l’intéressé sur son compte. Cette passe d’armes n’oppose pas simplement un parlementaire zélé du parti au pouvoir et une figure nationale prometteuse de l’après-Moubarak. Elle est révélatrice d’un état d’esprit qui progresse dans la forteresse assiégée d’Al-Sissi. Au nom de la sécurité nationale et de la lutte contre le terrorisme, le pouvoir égyptien a adopté ces dernières semaines des lois resserrant l’étau, notamment sur les médias et les organisations de la société civile. Un «Conseil de surveillance des organes de presse» a été mis en place fin décembre pour enquêter sur le financement des médias et verbaliser ou révoquer ceux qui seraient considérés comme contrevenant aux exigences de «sécurité nationale». Les membres de ce conseil sont nommés par le Président lui-même.

    «Chantage»

    La loi sur les ONG, adoptée en novembre par le Parlement égyptien, a été dévastatrice pour les organisations de défense des droits de l’homme et des femmes. Elle oblige chaque association à demander le consentement du gouvernement pour mener ou publier tout travail de recherche ou recevoir des fonds de l’étranger. Les dizaines d’associations ou de centres de recherche subventionnés par des organisations américaines ou européennes sont étranglés, et leurs animateurs poursuivis.

    «Le pouvoir exerce un chantage sur la population en prétendant garantir la sécurité et la stabilité, observe la jeune Nadia. Sinon ce serait le chaos, comme en Libye ou en Syrie.» Malgré la crise économique sévère, la population égyptienne semble en majorité convaincue par cet argument et résignée sur son sort. Pour le sixième anniversaire de la révolution, chacun est invité à s’exprimer sur le hashtag #Notre révolution a été capturée. Mais tout en affirmant que la «révolution de janvier» 2011 continue, les partis d’opposition et les mouvements de jeunes n’osent plus appeler à manifester : ils craignent autant la répression que la démobilisation de la population.

    Claude Halini Envoyée spéciale au Caire
     
    http://www.liberation.fr/
     
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