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Dette, austérité, Fmi

  • Maroc : les couches populaires sous le double joug du microcrédit et du despotisme (CADTM)

    Photo : Souad Guennon
     
    Lorsqu’en 2011 est apparu au Maroc un vaste mouvement de lutte des victimes du microcrédit, composé majoritairement de femmes, plus particulièrement dans la région de Ouarzazate, l’association ATTAC CADTM Maroc a soutenu et accompagné ce combat.

    Elle a organisé plusieurs actions concrètes de soutien dont la caravane internationale de solidarité en avril 2014 qui a connu une large participation des organisations membres du réseau international du CADTM |1|, et publié des brochures et des dizaines d’articles afin de sensibiliser aux méfaits sociaux du système de microcrédit et de les dénoncer. L’Assemblée mondiale du réseau CADTM tenu à Tunis en avril 2016 a largement discuté le système du microcrédit, analysé ses causes et les ravages qu’il provoque à l’échelle des trois continents du Sud (l’Afrique, l’Asie et l’Amérique Latine), et a proposé des éléments d’alternatives. C’est une thématique qui est désormais l’une des priorités du réseau et de ses organisations, plus particulièrement dans ces trois continents. C’est dans cette optique que l’Assemblée a décidé d’organiser un séminaire international sur les femmes et la lutte contre le microcrédit et les dettes illégitimes à Bamako au Mali du 16 au 19 novembre 2017.

    ATTAC CADTM Maroc a également réalisé une étude dont la version en arabe a été publiée fin 2016 et la version en français sera publiée au courant du mois d’avril 2017. Intitulée « Le système de microcrédit au Maroc, quand les pauvres financent les riches », cette étude a été largement médiatisée à l’occasion du 8 mars 2017 et plus d’une trentaine de sites l’ont relayée, y compris celui du parti islamiste à la tête du gouvernement, ainsi qu’une chaine de télévision officielle. Les établissements de microcrédit y sont mis sur le banc des accusés pour leur voracité à réaliser les bénéfices sur le dos des victimes appauvries par les politiques néolibérales, en particulier des femmes.


    La Banque mondiale aggrave la pauvreté et offre les pauvres en pâture au capital financier

    Le Capital cherche à accumuler des bénéfices partout où il le peut y compris sur le dos des pauvres, qui, s’ils n’ont pas beaucoup d’argent, sont en revanche très nombreux. Le nombre de personnes vivant avec moins de 2 dollars par jour est estimé à 1,2 milliard, selon les données du PNUD pour 2014, et le nombre de personnes vivant dans une pauvreté multidimensionnelle (qui identifie les multiples privations subies par un individu ou un ménage en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie) est de 2,2 milliards. Les institutions financières mondiales, la Banque mondiale à leur tête, essayaient d’inventer des outils pour jeter ce grand nombre de personnes dans le moulin à produire du profit. Elles mettent alors en avant « l’inclusion financière », qui consiste à offrir des services financiers pour les pauvres notamment par le biais du microcrédit |2|. Ainsi, au début des années 1980, et avec la généralisation des programmes d’ajustement structurel qui ont approfondi la crise économique et sociale dans la majorité des pays du Sud, Muhammad Yunus a officiellement créé la Grameen Bank au Bangladesh en tant qu’institution bancaire fournissant des microcrédits aux pauvres exclus du système bancaire et contribuant ainsi à les intégrer dans le cercle du capital |3|. Depuis lors, les institutions de microcrédit se sont rapidement multipliées dans les pays sous-développés. Leur nombre atteignaient 1 045 en 2014 avec 112 millions de clients à faible revenu, dont 70 % de femmes, et un portefeuille de crédit de 87 milliards de dollars |4|.

    Année 2014 Prêts en milliards de dollars Millions de clients % femmes
    Amérique Latine et Caraïbes 40,6 21,6 65 %
    Asie de l’Est et pacifique 12,9 15,1 75 %
    Asie du Sud 12,8 64,1 92 %
    Europe de l’Est et Asie Centrale 11,3 3,5 44 %
    Afrique 8,2 5,3 75 %
    Moyen-Orient et Afrique du Nord 1,2 2,1 60 %
    TOTAL 87,0 111,7 69 %

    Les banques et les grandes sociétés financières internationales ont également accompagné cet essor pour obtenir leur part du gâteau, soit en accordant des prêts directs aux institutions de microcrédit, soit en créant leurs propres divisions de microcrédit. Le secteur du microcrédit est alors devenu une partie intégrante des marchés financiers. Les institutions de microcrédit accumulent des bénéfices, diversifient leurs activités de microfinance, et nombre d’entre elles se transforment en banques. Ainsi, le capital financier domine l’ensemble de l’activité du secteur de la microfinance. La Banque mondiale poursuit sa stratégie de bancarisation de nouveaux secteurs de la population |5| pour permettre au capital financier d’accélérer l’intégration des 2 milliards d’adultes dans le monde qui ne sont pas encore couverts par le système bancaire, dont la plupart sont des pauvres et des femmes, en élargissant le panier de services financiers aux transferts d’argent, assurances, factures de services publics (consommation d’eau, électricité, téléphone, etc.). Dans le même temps, elle préconise de réduire drastiquement le rôle de l’État dans la garantie des services publics en les déléguant au secteur privé capitaliste qui les transforme en marchandise. Les pauvres ont alors davantage de besoins monétaires, en particulier les femmes qui sont responsables de leurs foyers. Elles trouvent alors sur leur chemin les institutions de microcrédit qui avancent masquées sous couvert de lutte contre la pauvreté. La Banque mondiale, par ses politiques, crée des pauvres et les offre au capital financier qui leur sucent jusqu’au dernier sou.


    L’État marocain sauve le secteur du microcrédit de la crise et lui permet des taux d’intérêtabusifs pour garantir ses bénéfices

    Il est certain que la diffusion de l’étude de l’association ATTAC CADTM Maroc dérangera beaucoup les institutions de microcrédit dans notre pays. Jusqu’à présent, aucune d’elles n’a pu nier ou infirmer ce que la presse a publié. Les institutions de microcrédit ont commencé à émerger au milieu des années 1990, après dix ans de mise en œuvre du programme d’ajustement structurel, qui a provoqué des tragédies sociales profondes parmi les couches populaires. L’État a contribué à ce qu’elle se déclinent en tant qu’associations sans but lucratif, qui se limitent à la distribution de petites sommes ne pouvant excéder cinquante mille dirhams (5 000 euros) dont « l’objet est de permettre à des personnes économiquement faibles de créer ou de développer leur propre activité de production ou de service en vue d’assurer leur insertion économique » |6|. On compte actuellement 13 associations autorisées à exercer une activité de microcrédit au Maroc |7|, regroupées au sein d’une Fédération nationale des associations de micro-crédit (FNAM) |8|. Le nombre de leurs clients est estimé à 906 000 clients avec un portefeuille de prêts de 6 milliards de dirhams |9|. La Fondation al Amana Microfinance est à l’avant-garde du secteur marocain du microcrédit, suivie d’Atawfiq (liée à la Banque Populaire) et de l’association FONDEP (aujourd’hui appelée Albaraka). Ces trois institutions représentent à elles seules 82 % du nombre total des victimes du microcrédit au Maroc et 89 % du nombre total de prêts distribués.


    Tableau montrant les données des trois principales institutions de microcrédit au Maroc pour l’année 2015 |10|

    Institution Nbre de clients actifs % du Nbre total des clients Encours des prêts (Milliers de Dirhams) % du total des prêts
    AMANA 328 361 36 % 2 235 048 37 %
    ATAWFIQ 265 000 29 % 2 000 000 33 %
    ALBARAKA 144 000 16 % 1 127 000 19 %

    Depuis sa création, le secteur du microcrédit au Maroc a bénéficié du soutien d’institutions internationales telles que l’Agence des États-Unis pour le développement (USAID), l’Agence française de développement (AFD). Le Fonds Hassan II de microfinance, créé en 2000 a subventionné le secteur à hauteur de 100 Millions de DH (environ 10 millions d’euros). Cependant, dans le contexte de la crise financière mondiale de 2007 à 2008, le secteur connaitra une crise qui s’est manifestée principalement par la faillite de la seconde plus grande institution de microcrédit au Maroc, la fondation Zakoura. Cette faillite est comparée, dans un élan de compétitivité agressive, à celle de Corposol en Colombie en 1996 |11|.

    En effet, dans de nombreux pays, les défauts de paiement ont augmenté tandis que la taille des portefeuilles des institutions de microfinances a diminué. Certains pays comme le Nicaragua, la Bosnie-Herzégovine et l’Inde ont subi des crises bien plus profondes. Le Maroc a été intégré à ce dernier groupe. C’est ce qu’a révélé une étude publiée en 2014 par la Société financière internationale (SFI), l’organisation du Groupe de la Banque mondiale dédiée au secteur privé |12|. Ce rapport a mis l’accent sur l’évolution de la crise du secteur de la microfinance au Maroc en se focalisant sur les trois principales institutions de microcrédit (al Amana Microfinance, Atawfiq et FONDEP (Albaraka) qui représentent, nous l’avons dit, près de 90 % du portefeuille de microfinance dans le pays. Voici deux graphiques qui illustrent clairement cette crise (page 13 du rapport) :


    Graphique 1 : portefeuille à risque supérieur à 30 jours et les radiations de créances

    Sans la fondation Zakoura, les trois plus importantes institutions de microfinance marocaines convergent vers les moyennes mondiales par rapport au portefeuille à risque supérieur à 30 jours et les radiations de créances.

    Graphique 2 : Rendement des actifs

    On voit bien que le rendement des actifs des principales institutions marocaines de microfinance est supérieur à ceux du Nicaragua et de la Bosnie (très élevés par rapport à la moyenne mondiale), et que leur chute, à l’exception de Zakoura, n’a pas atteint les niveaux moyens mondiaux, sauf épisodiquement en 2009 suivi d’une forte reprise en 2010.

    Cette crise, tout de même pas dramatique, était liée à l’exacerbation de la concurrence entre les grandes institutions de microcrédit, qui bénéficiaient au départ d’un fort soutien financier international et marocain, pour atteindre un maximum de pauvres qui, très affectés par la crise économique et sociale, ont commencé à faillir à leurs engagements de remboursement. Des défauts de paiement en ont entraîné d’autres. Les clients titulaires de plusieurs prêts représentaient près de la moitié de tous les défauts de paiement selon le rapport de la SFI.

    On peut constater que cette crise s’insère dans le même contexte des défauts de paiement des ménages à bas revenus qui ont commencé à se multiplier dès le début de l’année 2007 après l’éclatement de la crise des crédits hypothécaires (subprimes) aux États-Unis, suivis par d’autres en Irlande, au Royaume-Uni, en Espagne, à Chypre, dans plusieurs pays d’Europe centrale et de l’Est et, depuis 2011-2012, aux Pays-Bas. Les gouvernements se sont alors précipités pour sauver le système bancaire par des aides publiques directes et des garanties publiques aux banques entre les années 2008 et 2012, ce qui a fortement augmenté la dette publique |13|.

    Les gouvernants au Maroc vont aussi se précipiter pour sauver le secteur du microcrédit, d’autant plus que les rapports de la Banque mondiale ont salué la grande réussite de l’expérience marocaine dans la région MENA. L’étude de la SFI mentionnait que « la crise de la microfinance au Maroc se distingue également des autres pays du « panthéon de la crise » par le niveau de soutien apporté au secteur par le gouvernement marocain, les institutions de financement du développement, et d’autres acteurs. Ainsi, à la différence de l’Inde, où les banques ont supprimé le financement aux IMF pour faire face à la crise en Andhra Pradesh, les IMF marocaines n’ont pas été confrontées à un étranglement de la liquidité susceptible de prolonger et d’aggraver la crise. Plusieurs ont abordé la crise, dotées de financement à long terme et ont même été davantage soutenues par la création de JAIDA, un fonds dédié à la microfinance lancé en 2009 et bien positionné pour jouer le rôle essentiel de bailleur de fonds « de dernier ressort » (page 7).

    En effet, conformément à la coutume du système politique marocain, où la gestion des grandes questions délicates revient à la plus haute autorité du pays qui intervient directement pour donner un caractère effectif aux décisions et mobiliser tout le monde pour mettre en œuvre les Hautes Instructions, le Centre Mohammed VI de soutien au microcrédit |14| a été créé en 2007 pour superviser directement le processus de sauvetage du secteur de microcrédit. Des négociations en coulisses ont abouti à l’intégration de la fondation Zakoura à la bien plus solide Fondation Banque Populaire en 2008-2009. Ce qui a « aidé à éviter une catastrophe potentiellement plus grande » (SFI) dans le secteur, à couvrir sa faillite réelle et la présenter comme une fusion tranquille et ordinaire. Des fonds étrangers et locaux ont été mobilisés dans le fonds dit JAIDA |15|, qui a été fondé en 2007. La majeure partie de son capital (59 %) appartient à des organismes français et allemands, tandis que deux institutions publiques marocaines, la Caisse de dépôt et de gestion et Barid Al Maghrib (la Poste marocaine), détiennent les 41 % restants. Ses principales fonctions ont été de fournir un soutien financier et technique aux institutions de microcrédit, formant une plateforme pour attirer de nouveaux capitaux privés dans le secteur du microcrédit et améliorer la coordination des financiers. Par ailleurs, un programme de développement a été tracé conjointement entre les gouvernements américain et marocain et a réussi à assurer 15 millions de dollars d’assistance technique au secteur sur la période 2011–2013. Les banques commerciales privées ont également été encouragées à fournir des fonds et à créer leurs subdivisions de microcrédit et à partir de 2012, elles deviennent le bailleur majeur du secteur à raison de 80 %. Évidemment, elles recevront également leur part des bénéfices élevés générés par les pauvres en bas du processus.

    Depuis le début de la crise en 2006-07, la Banque centrale (Bank Al-Maghrib) est intervenue pour renforcer les mécanismes de contrôle des établissements de microcrédit et les procédures de recouvrement des prêts en défaillance. L’étude d’ATTAC CADTM Maroc a résumé ainsi cet accompagnement de la Banque Centrale aux institutions de microcrédit :

    « Alors que l’activité de ces institutions était limitée au cours des cinq premières années (1999 – 2004) à l’offre de microcrédits pour la création de petits projets, les catégories de crédits ont été diversifiées à partir d’avril 2004 afin d’inclure des crédits immobiliers (achat, construction ou rénovation de logements) et des crédits pour la fourniture d’eau et d’électricité. A partir de novembre 2007, il est devenu possible aux IMF d’agir en tant qu’intermédiaires entre les compagnies d’assurance et leurs clients les plus pauvres par la souscription de contrats d’assurance et de réassurance. En outre, il leur est devenu possible d’étendre les prêts aux microcrédits orientés vers la consommation et d’étendre leurs services financiers au transfert d’argent. En décembre 2012, un amendement significatif à la loi régissant le secteur de la microfinance au Maroc, a été introduit pour permettre aux associations de microcrédits de créer des banques ou de participer au capital de banques. Ces banques affiliées peuvent procéder à la distribution de microcrédits. Enfin, en janvier 2015, suite à un amendement à la loi bancaire, les associations de microcrédits sont devenues des établissements de crédit soumis aux procédures de contrôle régissant les établissements bancaires ».

    Ainsi, l’État marocain s’est mobilisé directement pour sauver le secteur du microcrédit. Celui-ci semble avoir dépassé sa crise. Cela révèle clairement le rôle de l’État dans l’acceptation de taux d’intérêt usuraires dans ce secteur. Les trois institutions – Amana, Albaraka et Al Tawfiq – font partie des 15 premières institutions de microfinance au monde, selon le rapport de la SFI. Mais ce dernier considère la formule juridique des institutions de microcrédit Maroc comme « un cas unique dans le monde », et « tant que les principales IMF restent organisées sous la forme d’ONG et non d’institutions détenues par des actionnaires, le secteur de microfinance marocain demeurera une anomalie mondiale, limitée dans sa capacité d’étendre sa portée ou son offre de services » (page 6 du rapport). Il insiste sur une « nouvelle dynamique de transformation institutionnelle » au bénéfice des institutions ou des sociétés par actions et afin que le capital financier puisse atteindre toutes les couches profondes de la société marocaine et ponctionner leurs maigres avoirs.


    Les couches populaires sous le double joug des dettes privées et publiques et du despotisme politique

    Le microcrédit destiné à des couches de populations appauvries et à faible revenu ou même sans revenu relève du système-dette qui broie toutes les catégories de la population pour accroitre les gains du capital financier. Comme nous l’avons déjà dit, les politiques néolibérales de la Banque mondiale mises en œuvre par nos gouvernants détruisent les services publics, le tissu productif, les possibilités d’emploi, réduisent le rôle de l’État et encouragent les investisseurs privés. Elles créent ainsi un large potentiel de clients de microcrédit, qui est estimé pour les cinq prochaines années à 3,2 millions de clients et 25 milliards dirhams de prêts (1,8 % du PIB).

    Plus généralement, les ménages marocains souffrent de la pression de dettes privées qui ne cessent d’augmenter, et qui atteignaient 282 milliards de dirhams (31 % du PIB) à fin décembre 2014 à raison de 38 600 dirhams par ménage. La part importante de la dette bancaire privée des ménages est composée de prêts au logement pour 64 % (181 milliards de dirhams) et 36 % (101 milliards de dirhams) de prêts à la consommation. À la fin de 2014, les banques avaient réalisé, en revanche, un bénéfice net de plus de 10 milliards de dirhams |16|.

    L’État poursuit son endettement public interne et externe, qui a considérablement augmenté, atteignant 810 milliards de dirhams (plus de 90 milliards dollar) qui constituent 82 % du PIB en fin 2015. Le paiement du service de la dette implique des programmes d’austérité qui approfondissent la pauvreté et les conditions de vie instables.

    Ainsi, les couches populaires et les salarié-e-s vivent sous un double joug : la tyrannie des institutions de microcrédit, des établissements de crédit à la consommation et des banques, qualifiée par Éric Toussaint de bancocratie |17|, et le despotisme politique spécifique à notre pays ou autocratie.

    En effet, et alors que l’État s’est mobilisé pour sauver les institutions de microcrédit, il a bafoué les droits des victimes de microcrédits (principalement des femmes) à créer leur association (son existence légale a été refusée par les autorités et ses deux leaders ont été poursuivis en justice), lutter contre les harcèlements des institutions de microcrédit, recourir aux tribunaux pour contester juridiquement la validité des contrats, etc. L’État a également utilisé ses serviteurs idéologiques pour mener une campagne contre les mobilisations des victimes et toutes les actions de solidarité pour les criminaliser.

    L’enquête d’ATTAC CADTM Maroc démontre dans sa partie dédiée à l’examen juridique des contrats de microcrédit que ceux-ci comportent de nombreux vices, tant dans la forme que dans le fond et sont donc illégaux et illégitimes. Ils sont donc susceptibles d’annulation devant les tribunaux. Les ménages clients des établissements de crédit de consommation souffrent certainement des mêmes conditions injustes imposées par ces institutions. Les tragédies des clients de ce secteur révèlent également qu’une partie importante des prêts à la consommation sont aussi illégaux et illégitimes. Ce qui nécessite une grande campagne de sensibilisation pour les dévoiler et les dénoncer.

    La Banque mondiale et l’État comptent poursuivre leur stratégie d’encouragement et de développement des institutions de microcrédit dans les cinq prochaines années pour atteindre 3 millions de clients. C’est pourquoi il est urgent de sensibiliser ces victimes potentielles qui risquent d’être broyées par ces institutions seulement animées de l’appétit du lucre, et de les aider à s’organiser.


    Quelques pistes d’alternatives

    Le microcrédit est une partie intégrante du système-dette mis en place par le capital mondial. « Le système de la dette publique tel qu’il fonctionne dans le capitalisme constitue un mécanisme permanent de transfert de richesses produites par le peuple vers la classe capitaliste, ainsi qu’un puissant outil de domination politique au Nord comme au Sud puisque la dette sert de prétexte à la mise en œuvre de politiques d’austérité » |18|. Aussi, la lutte contre le microcrédit doit être liée à la grande bataille contre la dette publique. Nous demandons de suspendre le remboursement de cette dernière jusqu’à la réalisation d’un audit citoyen qui en déterminera les parties odieuses, illégitimes, illégales et insoutenables. Nous soutenons les revendications des victimes du microcrédit et leur mobilisation pour cesser de payer leurs dettes jusqu’à ce que la légitimité des contrats, les taux d’intérêt usuraires imposés par les institutions de microcrédit et la soutenabilité des prêts soient réexaminés par un collectif citoyen. Différentes expériences internationales, impliquant notamment les femmes, peuvent être sources d’inspiration. L’exemple du CADD (Cercle d’auto-promotion pour un développement durable) au Bénin en Afrique de l’Ouest, organisation membre du réseau CADTM depuis 2006, constitue une expérience à méditer. L’originalité du CADD tient à sa finalité de permettre aux femmes de vivre dans la dignité, et c’est dans l’organisation autogérée et solidaire de leur financement et des projets qu’elles ont mis sur pied qu’elles ont compris la nécessité de lutter pour l’émancipation et le changement radical. « Parmi les revendications de ces femmes, on trouve l’annulation de la dette du Tiers Monde, la fin des conditionnalités imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), le droit à la souveraineté alimentaire, l’instauration de nouvelles règles du commerce international équitables pour un développement durable » |19|.

    Globalement, nous militons pour l’instauration d’un service public du crédit structuré en un réseau de petites implantations proches des citoyens. « Le métier de la banque est trop essentiel à l’économie pour être laissé entre les mains du secteur privé, il est donc nécessaire de socialiser le secteur bancaire (ce qui implique son expropriation) et de le placer sous contrôle citoyen (des salariés des banques, des clients, des associations et des représentants des acteurs publics locaux), car il doit être soumis aux règles d’un service public et les revenus que son activité génère doivent être utilisés pour le bien commun… La socialisation des banques et l’annulation/répudiation des dettes illégitimes doivent s’inscrire dans un programme plus large » |20| d’émancipation sociale. Et la priorité absolue est de résister aux mesures antisociales d’austérité, de privatisation et de démantèlement des services publics par des mobilisations, des initiatives de rassemblements et de collectifs, des campagnes de solidarité avec toutes les contestations et résistances populaires.

     

    Notes

    |1| Souad Guennoun. Vidéo de la caravane internationale de Ouarzazate 2014. http://www.cadtm.org/Caravane-inter…

    |2| Pauline Imbach. Le microcrédit, un outil pour insérer les plus pauvres dans le système bancaire. Août 2014. http://www.cadtm.org/Le-microcredit…

    |3| Denise Comanne. Muhammad Yunus : prix Nobel de l’ambiguïté ou du cynisme ? mars 2009. http://www.cadtm.org/Muhammad-Yunus…

    |4| http://www.convergences.org/wp-cont…

    |5| Lucile Daumas. Micro-crédit, macro-arnaque. Novembre 2013. http://www.cadtm.org/spip.php?page=…

    |6| Loi n° 18-97 relative au microcrédit. Avril 1999. http://www.sgg.gov.ma/BO/Fr/1999/BO…

    |7| Ce nombre est divisé en :
    - 4 grandes associations nationales : Association AL Amana pour la Promotion des Microentreprises (ALAMANA), ATTAWFIQ MICRO FINANCE (liée au groupe de la Banque populaire), Fondation pour le Développement Local et le Partenariat (FONDEP) devenue AL BARAKA, et Fondation « ARDI » (liée à la banque Crédit agricole).
    - 3 associations à dimensions régionales : Al Karama pour le Micro-Crédit (AL KARAMA), Institution Marocaine d’Appui à la Micro-Entreprise (INMAA), et Association Marocaine de Solidarité Sans Frontière (AMSSF).
    - 5 associations locales : Association Ismailia pour le Micro-Crédit (AIMC), Association Marocaine Oued Serou pour le Micro-Crédit (AMOS), Association Tétouanaise des Initiatives Sociaux- Professionnelles (ATIL), Fondation Micro Crédits du Nord, et association TAWADA.
    - 1 association (BAB RIZK JAMEEL) filière de BAB RIZK JAMEEL internationale.

    |8| Laila Bennis. Les Institutions De La Microfinance Entre La Responsabilité Sociale Et La Performance Financière : Cas Des Associations De Micro-Crédits. Janvier 2016. Ibn Tofail University. http://eujournal.org/index.php/esj/…

    |9| Les données de l’institution Amana pour l’année 2015. http://www.alamana.org.ma/medias/ra…

    |10| Sources : site d’Amana http://www.alamana.org.ma/, site d’Atawfiq http://www.fbpmc.ma, et site Al Barakahttp://www.albaraka.ma/.

    |11| Cette institution de microfinance avait atteint, de 1988 (date de sa création) à 1994, un nombre considérable de clients à un rythme surpassant celui de bon nombre de ses pairs d’Amérique Latine et a été liquidée en 1996. https://www.microfinancegateway.org…

    |12| « Sortie de la crise du secteur de la microfinance au Maroc : des interventions opportunes et efficaces ». http://www.ifc.org/wps/wcm/connect/…

    |13| Eric Toussaint. 2007-2017 : Les causes d’une crise financière qui a déjà 10 ans. Mars 2017. http://www.cadtm.org/2007-2017-Les-…

    |14| Centre Mohamed VI de soutien à la microfinance solidaire. http://www.cm6-microfinance.ma/fr/d…

    |15| « Le fonds JAIDA est né de la volonté de grandes institutions de soutenir efficacement et durablement le secteur de la microfinance. Jaida traduit ainsi l’engagement de contribuer à la structuration du secteur de la microfinance grâce au soutien de la CDG fondateur et actionnaire de référence, et de développer des synergies entre les institutionnels grâce à l’appui des actionnaires fondateur, la KfW, la CDC et l’AFD. Ce tour de table prestigieux a été élargi en 2010 à un partenaire stratégique, le groupe Barid Al Maghrib, acteur de référence du low income banking ». JAÏDA a obtenu son agrément en tant que société de financement et a commencé ses activités en Avril 2007. http://www.microfinance.ma/wp-conte….

    |16| Banque centrale marocaine. RAPPORT ANNUEL SUR LA SUPERVISION BANCAIRE. – Evolution de l’endettement bancaire des ménages. Page 81. http://www.bkam.ma/Supervision-banc… .

    |17| Éric Toussaint. Bancocratie. Juin 2014. http://www.cadtm.org/Bancocratie

    |18| Éric Toussaint. Bancrocratie. Éditions Aden. Page 21.

    |19| Renaud Vivien. Le CADD : micro-crédit et lutte politique. Mars 2007. Page 64. http://www.cetim.ch/legacy/fr/docum…

    |20| Éric Toussaint, op.cit. Page 21

    Auteur.e

     
    Omar Azikisecrétaire général d’ATTAC/CADTM
    CADTM le 5 avril par Omar Aziki
     

    Autres articles en français de Omar Aziki (15)

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    Libéralisation de l’économie et des conditions de travail.

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    La charité exerce la dictature de la dette.
    Le libre marché te permet d’accepter les prix qu’on t’impose.
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    Le droit de vote te permet de choisir la sauce à laquelle tu seras mangé.

    Eduardo Galéano – (Montevideo 1940-2015)

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    Alors que les libertés syndicales et le droit de grève sont menacés, le gouvernement marocain annonce le retrait de la caisse de compensation et le gel des salaires déjà bien maigres pour faire face à la cherté de la vie. Il poursuit la privatisation et le démantèlement des secteurs publics et sociaux de base, la mise à mort de l’agriculture paysanne locale au profit du secteur privé : un immense agrobusiness destiné à l’exportation. Pour cela, il met en place les politiques dictées et imposées par la Banque mondiale, le FMI, l’OMC. Il favorise l’accaparement des richesses du Maroc, fait augmenter la dette et prépare le pays à une ouverture totale au capital international.


    Luttes sociales, division syndicale, répression… La dette sociale s’allonge encore et encore

    Après une année de lutte avec diverses formes de mobilisations locales, régionales et nationales des enseignant.es stagiaires des centres régionaux d’Éducation et de Formation, le bras de fer se poursuit contre les réformes. Cela pour défendre l’enseignement public face à un gouvernement qui n’a rien à promettre d’autre… que la matraque… |1| sans qu’il réussisse à stopper cette marée humaine, jeune, joyeuse et rebelle.

    Les luttes des enseignants stagiaires n’ont pas empêché la casse imposée (par la BM et FMI) de l’enseignement public. Cela pendant qu’écoles, lycées et instituts privés de label international se délocalisent, se multiplient et se concurrencent pour s’arracher la formation des jeunes élèves, étudiants, élites des classes riches formatées aux normes du capitalisme prédateur. Le coût de la scolarité endette à vie les familles qui rêvent d’un avenir radieux pour leur progéniture, convaincues que l’enseignement public gratuit ne mène qu’au chômage et à la misère. La longue lutte des « étudiants chômeurs » en est la preuve. Elle qui se poursuit depuis les années dites d’austérité, quand l’État se préparait aux privatisations et n’embauchait
    plus dans le service public. Car il faut d’abord payer les dettes alors que les caisses de l’État sont vides, de plus en plus vides… |2| et les quelques paniers distribués par le « roi des pauvres » ne suffisent pas à soulager la misère et apaiser la faim de son peuple.


    « La charité exerce la dictature de la dette »

    Les disparités se creusent dans un Maroc à une seule vitesse : marche ou crève. C’est la loi du plus fort dans une planète devenue marchandise, de plus en plus inaccessible pour le plus grand nombre des laissés-pour-compte que le capital financier achève par le crédit, et le microcrédit : petit-crédit, pour soigner, scolariser, monter un petit projet pour survivre… Les nombreuses victimes sont majoritairement femmes, analphabètes, malades… ne pouvant bénéficier d’aucun service social de base, exclues du moindre droit à l’enseignement, à la santé, que l’État doit à ses citoyens. |3|


    Sous prétextes que « les entreprises supportent des charges accablantes au Nord », elles viennent exploiter le Sud

    Elles se délocalisent dans leurs anciennes colonies. La crise du capitalisme international n’est qu’un nouveau prétexte pour accumuler plus, exploiter sans entrave avec la garantie que les gouvernements du Sud au pouvoir sauront assurer et faire fructifier les profits des multinationales, voire même les aider à les rapatrier au Panama : dernier scandale d’évasion de capitaux impliquant la monarchie marocaine. Le surnommé « roi des pauvres », compte parmi les plus riches de ce monde. Le peuple a eu beau crier « Mais où est donc passé l’argent du peuple ? À Panama et dans les fêtes », le scandale a été étouffé à coups de bâton, une fois de plus, et les affaires continuent de plus belles.


    Nouveaux Eldorados : les zones franches industrielles

    Des contrats en masse |4|, le ministre de l’Industrie invite les multinationales |5| à investir les nouvelles zones franches, leur garantissant un impôt à 0 %. Industrie textile, automobile, aéronautique et autres sont invitées à venir exploiter généreusement une main d’oeuvre marocaine jeune, hautement diplômée, non syndiquée et sans droit.


    Politiques anti-populaires, austérité, répression, division et bureaucratie syndicale pour prévenir les mobilisations et luttes ouvrières

    Au nord, dans la zone industrielle de Tanger où sont installées des usines multinationales, les luttes ouvrières ont éclaté en février 2015 pour arracher des droits élémentaires : l’application du code du travail et le droit syndical. Une nouvelle génération d’ouvriers, jeunes, formés, conscients est au combat.


    Zones franches de Tanger, zones de non-droit : les luttes ouvrières s’organisent

    Cette zone, érigée à l’extérieur de la ville, modèle une nouvelle exploitation ouvrière au-dessus des lois, des droits, des territoires et des frontières. Le 1er mai 2015 à Tanger, passant outre les consignes des bureaucraties syndicales, les militants qui ont manifesté pour faire entendre leurs revendications ont été sauvagement dispersés et tabassés. Pourtant la lutte syndicale menée par les ouvriers de la société américaine ECI, fabricant des câbles électriques pour voitures et appareils électroniques – située dans zone franche de Tanger Automotive – a obligé la direction de la société américaine à négocier et indemniser les ouvriers licenciés. Une autre lutte ouvrière importante a éclaté dans la même zone industrielle à l’usine Renault-Nissan qui exploite 6 000 travailleurs. Cette usine française et à capitaux marocains, montée en 2012, a été la première usine installée dans la toute nouvelle zone industrielle de Tanger, à proximité du nouveau port. Destinée à monter les voitures pour le marché africain et européen, elle fait des bénéfices juteux, mais les ouvriers n’en tirent aucun profit. Les conditions de travail y sont déplorables et les salaires très bas. Le conflit a éclaté quand les ouvriers syndiqués à l’UMT |6| ont dénoncé leurs conditions de travail et menacé d’entrer en grève pour l’application de leurs droits. Sur les 6 000 ouvriers, plus de 600 se sont syndiqués et ont appelé à deux jours de grève. Face à la détermination et l’unité des travailleurs, la direction de Renault a été obligée d’ouvrir des négociations.

    La crise du capitalisme international n’est qu’un nouveau prétexte pour accumuler plus et exploiter sans entrave

    Agadir, dans le sud, est une autre région qui connaît des luttes ouvrières nombreuses et importantes. Les résistances ont lieu dans l’agriculture et la pêche contre le Plan Maroc vert et le Plan Halieutis dont le but est d’ouvrir ces secteurs vitaux à la concurrence et au capital international. Les attaques contre le droit syndical sont des pratiques courantes dans toutes les grandes entreprises capitalistes étrangères qui « investissent » au Maroc. Dans le secteur de l’agrobusiness ce sont des groupes français (Soprofel où des ouvriers mènent une lutte contre leur licenciement, Azura…), espagnols (Donna export, Emporio Verde…) et marocains (Bennani Smires, Kabbage…).

    La société états-unienne « Atlas Berry Farms » installée à Larache au nord et à Agadir au sud, produit fraises et myrtilles destinées exclusivement à l’export. Un bureau syndical s’est constitué en juin 2013 dans le cadre de la Fédération nationale du secteur agricole à Agadir. Les responsables d’Atlas Berry Farms se sont déchaînés sur les syndicalistes en :

    - imposant un contrat CDD d’un mois aux ouvriers sans leur consentement.

    - faisant appel aux autorités locales et à la gendarmerie qui sont venues à la ferme pour établir des PV contre les ouvriers, après les avoir menacés et même agressés. 25 ouvriers ont été licenciés. Après plusieurs grèves et sit-in les ouvriers ont été indemnisés mais le syndicat n’existe plus dans cette société. Les investisseurs étrangers imposent leur loi, celle du plus fort. Au Maroc ils sont soutenus et bénéficient de la complicité des autorités et de l’inspection du travail.

    « Le libre marché te permet d’accepter les prix qu’on t’impose. »


    Dette coloniale et dette sociale : deux faces d’une même médaille

    Pendant et après la guerre, le Nord venait recruter dans ses anciennes colonies du Sud la main d’oeuvre corvéable à merci, sans droit, sans lois, sans syndicats, pour effectuer les travaux les plus pénibles : mines, automobile, etc. Ils étaient logés-entassés dans les lugubres foyers type Sonacotra… Ensuite, quand les ouvriers survivaient, ils étaient renvoyés sans retraites, ni indemnités, usés, vieux, seuls, analphabètes, silicosés |7|. Certains sont retournés au pays, soutenus par les syndicats en France, ils ont pu arracher quelques sous en guise de reconnaissances, mais pas leurs droits. Dans la région de Ouarzazate, les mineurs d’Imini sont soutenus par ces anciens mineurs.

    Les investisseurs étrangers imposent leur loi, celle du plus fort. Au Maroc, ils sont soutenus et bénéficient de la complicité des autorités et de l’inspection du travail

    Au Maroc, les gisements de phosphate étaient exploités par de puissantes sociétés françaises qui, après l’indépendance, après avoir changé de nom, ont été reprises par les puissants du pouvoir marocain. À Imider, les habitants du village poursuivent la résistance contre une société appartenant au roi, qui non seulement exploite la mine, pollue l’eau, la terre, le village et n’offre aucun travail aux jeunes, mais les poussent à abandonner leur terre. La population d’Imider a organisé un sit-in permanent depuis 5 ans contre une mine d’argent, appartenant à la Holding Royal SNI. Celle-ci assèche leur nappe phréatique, pollue leur environnement et spolie leurs richesses minérales sans investir localement.

    Imider, une population prise en otage

    La lutte des habitants est un exemple concret de la poursuite du pillage des ressources naturelles, de l’exploitation des travailleurs, de l’absence du moindre droit, de l’appauvrissement de la population, de la dépossession de ses terres et de ses cultures. Une situation qui se perpétue de la colonisation à l’après colonisation et devient encore plus brutale avec l’ère des nouvelles technologies, de la modernité et de l’écologie, prônée par les tenants du capital financier mondialisé. Les néolibéraux n’ont plus de nation, ou plutôt ont une seule nation : le capital, l’exploitation et l’accumulation sans fin de tout et partout.

    Plus de concentration de richesse, plus de pauvres, plus de dettes…

    La concentration du pouvoir politique, économique, financier, qui se veut pouvoir sacralisé, ne fait qu’aggraver la crise et converger les luttes de divers secteurs et régions. Partout de grands projets urbains onéreux, souvent inutiles, profitent aux grands trusts internationaux et barons nationaux, endettent toujours plus le pays, exproprient les habitants de leurs quartiers voués à la démolition. Les petits paysans sont ruinés et chassés de leurs terres. Les usines ferment et licencient les ouvriers. Toutes et tous vont faire l’amère expérience de la dette, ou comment devenir encore plus pauvres… Quand l’État n’assure plus les droits sociaux de base à ses citoyens : éducation, santé, logement, les droits élémentaires, les équipements sociaux de base… crédit et microcrédit enfoncent les populations dans l’esclavage de la dette.

    Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète

    Initialement publié sur http://www.cadtm.org/Maroc-Zones-franches

    le 23 mars par Souad Guennoun

    http://www.anti-k.org/

    Notes:

    |1| http://attacmaroc.org/fr/2016/01/23…

    |2| http://www.banquemondiale.org/f r/news/press-release/2012/05/30/a-more-coherent-social-protection-system-inmorocco : Nouveau rapport stratégique de la Banque mondiale sur la protection sociale : Rabat, le 30 mai 2012.
    Un quart de la population marocaine, soit 8,5 millions de personnes, est vulnérable à la pauvreté absolue. Nadine Poupart, Économiste Senior auprès de la Banque mondiale et Coordinatrice pour le développement humain au Maroc déclare à ce sujet qu’« Au Maroc, d’importantes disparités géographiques existent en matière de pauvreté. La pauvreté rurale est plus de trois fois plus élevée que la pauvreté urbaine, (…) 80 % de la population rurale travaille en auto-emploi ou dans un emploi non rémunéré ».

    |3| Voir témoignages vidéo caravane internationale des femmes contre le microcrédit cadtm.org

    |4| http://telquel.ma/2016/07/04/indust…

    |5| http://telquel.ma/2016/07/05/nouvel…

    |6| UMT : Union Marocaine du Travail, 1er syndicat des travailleurs marocains après l’indépendance en 1955

    |7| La silicose est une maladie des poumons due à une inhalation prolongée de poussière de silice. Elle atteint surtout les ouvriers qui travaillent dans les mines de charbon.

  • Soja, la Tunisie importe les OGM (Nawaat.tn)

    OGM4.jpg

    Dans un rapport publié fin février 2017, le Foreign Agricultural Service (FSA) du département agricole américain (USDA) prévoit une augmentation de l’importation de soja en Tunisie « pour répondre à la demande croissante du secteur de transformation » .

    Maintenant que Carthage Grains, la seule société qui s’occupe du concassage du soja, a augmenté ses capacités à transformer les graines et qu’une nouvelle unité d’extrusion est en cours de construction à la Société de nutrition animale (SNA), la transformation des graines de soja importées en tourteaux destinés au secteur avicole et en huile destinée à la consommation humaine peut passer à la vitesse supérieure.  Alors que la plus grande partie de soja est génétiquement modifié et que la Tunisie n’a toujours pas de législation concernant les OGM, le pays compte augmenter les importations de ce produit.

    A l’échelle mondiale, le tourteau de soja constitue le premier ingrédient dans les aliments pour animaux tandis que l’huile de soja compte parmi les huiles alimentaires les plus utilisées. Idem en Tunisie, où 546 000 mille tonnes ont été importées l’année dernière, selon l’USDA. Si le pays ne produit pas cette légumineuse riche en protéines et facile à digérer pour les animaux, c’est une question de ressources en eau et de rentabilité, explique Hamadi Ben Salah, ancien chef du laboratoire des grandes cultures à l’INRAT. Ben Salah précise que « le soja est une culture estivale, les conditions en Tunisie sont favorables à cette culture, mais en irrigué, la disponibilité de l’eau est très limitée. De ce fait la culture n’est pas économiquement rentable » .

    L’USDA prévoit une importation de 600 000 milles tonnes de soja pour la saison 2016-2017 et de 640 000 milles tonnes pour 2017-2018. Le rapport rappelle que la politique tunisienne en matière d’oléagineux vise à diversifier les variétés de tourteaux importées à travers « une approche axée sur les prix » . Aussi elle vise à développer la production nationale de colza, tournesol et de plantes légumineuses. Car, « à part l’huile d’olive, la production des huiles à graines oléagineuses en Tunisie reste insignifiante malgré les efforts du ministère de l’Agriculture pour encourager les agriculteurs à cultiver colza et tournesol afin de diversifier la production de graines oléagineuses », constate le rapport.

    Tourteau de soja pour le secteur avicole

    Hamadi Ben Salah fait partie d’une équipe de chercheurs qui a mené une étude, encore non publiée, avec des recommandations pour organiser le secteur des cultures légumineuses. Il nous précise qu’ « il y a d’autres cultures qui peuvent se substituer partiellement au tourteau de soja comme les fèves, mais les superficies ne sont pas très importantes à cause de la fluctuation des prix et le rendement peu élevé » . En fait, Carthage Grains dispose d’un accès continu de la culture en question, ce qui n’est pas le cas pour les fèves. D’ailleurs, le contenu nutritif de soja est plus convenable pour les animaux, étant riche en protéines (environ 45% par rapport à 20% pour les fèves). De ce fait, la majorité de tourteaux importés (70% d’après l’USDA) sont destinés au secteur avicole.

    Huile de soja pour cuisiner

    Alors que l’huile d’olive est de loin la première huile produite et consommée en Tunisie, la consommation nationale est en baisse car les prix relativement élevés sont largement déterminés par la demande du marché européen. Entre-temps, le gouvernement a réduit, et dans certains cas a supprimé, les droits de douanes et les taxes sur d’autres huiles alimentaires comme les huiles de soja, de palme et de maïs.

    Ben Salah explique que le choix des consommateurs est dicté par la politique des prix. Une politique dont la priorité est l’exportation de l’huile d’olive. En 2015, l’Observatoire national de l’agriculture (ONAGRI, sous tutelle du ministère de l’Agriculture) avait déjà souligné qu’ « en voulant protéger le pouvoir d’achat des couches sociales les plus défavorisées par la subvention de certains produits de base notamment les céréales et autres produits importés tels les huiles de graines (soja, maïs, tournesol, etc.) et le sucre, l’Etat n’a-t-il pas, lui aussi accordé des subventions aux producteurs étrangers de graines et des huiles oléagineuses ?» Et de prévoir l’aggravation de cette tendance jusqu’en 2025, car la Tunisie se positionne au-dessus de la moyenne internationale en termes de consommation par habitant d’huiles végétales avec une augmentation annuelle de 2,21%.

    Le soja, aux dépens de la souveraineté alimentaire

    En supprimant les droits douaniers et en important en quantités croissantes des huiles alimentaires, la Tunisie aggrave sa dépendance dans le secteur des graines oléagineuses. D’ailleurs, le gouvernement compte continuer à subventionner l’huile alimentaire dans les années à venir, comme nous explique l’USDA. Plus grave, mais le rapport ne le mentionne pas, le pays continuera à importer du soja argentin, américain, ou brésilien, génétiquement modifié. L’Europe, pendant longtemps réticente à l’importation des organismes génétiquement modifiés (OGM), en importe désormais des dizaines de milliers tonnes chaque année pour l’alimentation des animaux. Alors que la Tunisie n’a toujours pas de loi spécifique concernant les OGM et qu’elle les importe selon les mêmes standards que les produits conventionnels, une éventuelle législation risque de se conformer au modèle appliqué par son premier partenaire cormmercial, l’Union européenne. A moins que la récente Unité de détection des OGM de la Banque nationale des gènes puisse œuvrer pour une réglementation qui protège le pays des risques biotechnologiques.

    Vanessa Szakal

    Vanessa studied French, Spanish, and Arabic at the University of Washington in Seattle. She currently interns at Nawaat where she is able to pursue her interests in news media and the universal right to access to information.
     
     
    Et aussi:
  • Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’à 2021 (ATTAC Maroc)

    Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’à 2021

    Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’en 2021

    Dans la lutte des places, en cours, pour la formation du prochain gouvernement marocain, la politique économique du pays pour les cinq prochaines années semble décidée d’avance par le FMI. A ATTAC Maroc, nous refusons cette servitude économique volontaire. 

    Salaheddine Lemaizi, militant ATTAC Maroc

    Le Maroc est sans gouvernement depuis plus de cinq mois. Les tractations pour la formation du prochain exécutif sont au point mort. Le Parti justice et développement (PJD) [Islamiste, pro-monarchie], est sorti vainqueur des élections législatives du 7 octobre 2016. Depuis ce jour-là, ce parti fait face à un chantage de la part de partis affiliés au Makhzen[1]. Pendant que les négociations s’enlisent, un acteur habitué aux situations de crise politique s’immisce dans la gestion économique du pays. Le Fonds monétaire international (FMI) s’offre un boulevard pour « accélérer le rythme des réformes structurelles ».

    Aidé par un ministre des Finances par intérim[2] aligné sur les positions du FMI et de la Banque mondiale et un directeur de la Banque centrale, artisan de l’ajustement structurel permanent au Maroc depuis trois décennies[3], ainsi que par la haute technocratie du département des Finances, le FMI obtient gain de cause sur quasiment toutes ses demandes. Ainsi tout le processus de démocratie électorale se trouve vidé de son sens. Avant d’analyser le contenu de ce programme, deux remarques s’imposent sur le manque de transparence du Maroc et la nature anti-démocratique du FMI.

    Sur l’absence de transparence gouvernementale  

    À travers le suivi de la relation FMI-Maroc depuis quatre ans par ATTAC Maroc[4], nous ne pouvons qu’être scandalisés par le manque de transparence des autorités marocaines sur ce dossier. Au moment de la signature de la première Ligne de précaution et de liquidité (LPL) en juillet 2012, les représentants de l’État marocain ont nié s’être engagés sur des réformes précises. Or, ils seront démentis par leur partenaire, le FMI. L’institution financière publiait la lettre d’intention signée par le ministre des Finances marocain et le directeur de la banque centrale, mentionnant des engagements chiffrés sur quatre ans[5].

    Précisons que le LPL n’est pas un prêt mais simplement « une assurance contre les chocs externes » destinée aux pays « dont l’économie est foncièrement solide et qui ont fait leurs preuves en appliquant une politique économique avisée, mais qui restent exposés à certains facteurs de vulnérabilité », selon FMI. Ce que ne dit pas cette institution c’est que cette assurance comprend deux niveaux de conditionnalités et a couté aux contribuables 540 millions de DH en quatre ans[6], sans que le Maroc ne reçoive un seul dirham.

    Dans un pays qui respecte ses citoyens et leur intelligence, le minimum aurait été de publier ces informations sur les sites officiels marocains, accompagné d’une traduction de ce document vers l’arabe, langue officielle du pays. Au lieu de cela, l’État marocain préfère la stratégie de l’autruche.

    De l’anti-démocratique FMI 

    Il ne faut pas se leurrer non plus sur la nature du FMI. Cette institution est le contraire d’une institution démocratique. « Le FMI s’est vu adjoindre un mode de fonctionnement proche de celui d’une entreprise »[7], décrivent Damien Millet et Éric Toussaint. Entre les État-actionnaires du FMI les rapports de force sont fortement déséquilibrés. Les États-Unis disposent, à eux seuls, de 17 % des droits de vote au sein du Conseil d’administration du FMI, contrôlant de facto cette institution et ses choix. Ce pouvoir est démesuré si on le compare à celui des Pays en voie de développement dont les droits de vote sont ridiculement réduits eu égard à la taille des populations qu’ils représentent (voir graphique ci-dessous). Les réformes apportées à cette répartition des votes n’ont pas changé l’ADN anti-démocratique du FMI.

    FMI Droits de votes

    Figure 1 Répartition des droits de votes au sein du CA du FMI. Source: Millet et Toussaint (2012)

    Durant l’apartheid en Afrique du Sud, le FMI a fait affaire avec ce régime raciste. « En 1970-1971, l’Afrique du Sud, que le FMI a jugé tout à fait fréquentable en dépit des violations continues des droits de l’homme, lui a vendu de grosses quantités d’or », rappellent Millet et Toussaint[8]. Plus récemment, le FMI et ses alter egos, la Commission européenne et la Banque centrale, n’ont pas dissimulé leur mépris pour le choix démocratique du peuple grec lors du référendum de juillet 2015[9].

    De l’illégitimité de la Ligne de précaution et liquidité

    Nous sommes en juillet 2016, le gouvernement dirigé par Abdelilah Benkirane (PJD) joue les arrêts de jeu. Pourtant, cet exécutif demande de renouveler pour une troisième fois en quatre ans, la Ligne de précaution et de liquidité (LPL) pour un montant de 3,47 milliards de dollars. Ce gouvernement ne tient pas sa promesse[10], celle de ne pas renouveler cette LPL. Le ministre des Finances marocain déclarait en octobre 2016 : « Les conditions qui ont amené le Maroc à recourir en 2012 à la première LPL ne sont plus d’actualité. Et l’opportunité de recourir à une 3ème LPL se justifie de moins en moins »[11]. Amnésique, le ministre des Finances défendra cette nouvelle LPL en avançant ses arguments bricolés : « rassurer les investisseurs internationaux, disposer d’une assurance face aux chocs exogènes…». Le gouvernement n’est pas à une contradiction près.

    Le package de « réformes » prévu par cette nouvelle LPL conduira le pays pour les quatre prochaines années à poursuivre la politique d’austérité initiée dans son premier mandat[12]. Ce programme et cette LPL n’ont aucune légitimité démocratique, car signés par un gouvernement sortant, aux dernières semaines de son mandat.

    De l’austérité pour cinq ans

    Les engagements du gouvernement sortant dans le cadre de la LPL réduisent à néant tout espoir d’une relance économique. « Les objectifs énoncés pour 2020-2021 dans la dernière note du FMI donnent une idée assez précise des objectifs gouvernementaux pour les cinq prochaines années », explique, l’économiste Zouhair Ait Benhamou[13]. Pour ce dernier, les choix macro-économique sont déjà faits jusqu’en 2021.

    D’ici 2021, le Maroc devrait réduire son déficit budgétaire à 2,4 %. Un engagement dangereux pour la population et l’économie du pays. Une cible qui devrait s’accompagner de nouvelles réductions budgétaires (baisse de la dépense publique et du recrutement dans la fonction publique). Le FMI s’acharne  à  exiger une réduction du déficit depuis 2012. Ce qu’il a obtenu -essentiellement- grâce à la baisse de la facture énergétique du pays. Le déficit public est passé de 7,3 % en 2012 à 3,9 % en 2016. Rappelons l’objectif de départ pour 2016, était un déficit de 3 % dès 2016.

    Croissance Maroc et déficit

    Figure 2 Croissance économique et équilibres budgétaires. Source HCP

     Comme l’indique le graphique ci-dessus, le rôle essentiel du gouvernement sortant a été le retour aux sacro-saints « équilibres macro-économiques » chers au FMI, au détriment de la « croissance »[14] et aux efforts dans les secteurs. Ceci est le constat amer du très officiel Haut-commissariat au Plan (HCP). Dans son document intitulé : « Budget Economique Exploratoire 2017»[15], on pouvait lire cet aveu d’échec :

    « La recherche de la stabilité macroéconomique dans un contexte de croissance économique faible et d’un contenu en opportunités d’emploi ne répondant pas aux aspirations de la population, suscite des interrogations sur la pertinence d’un tel modèle dans le contexte d’une transition démographique accélérée ».

    Le deuxième engagement phare est celui de la réduction de la dette publique de 4,3 % du PIB. La dette publique du Trésor correspond à 64,3 % du PIB. Une dette en hausse de 17,4 % en huit ans. Pourtant, les engagements des deux premières LPL de 2012 et 2014 visaient à faire baisser la dette. À l’opposé, la dette a continué à croitre (voir graphique n°3). Désormais et par la grâce de cette troisième LPL, le Maroc devrait réduire sa dette de 4,3 % en un mandat. Pour y arriver, le FMI et le Maroc promettent des chimères : «  Le Staff du FMI et les autorités sont d’accord pour maintenir l’objectif de réduire la dette public à 58,7 % du PIB d’ici 2020, afin d’accroitre l’assiette fiscale, sans affecter la croissance »[16]. Ce jeu d’équilibrisme est perdu d’avance. Chercher à réduire la dette se fera au détriment des secteurs sociaux.

    Dette situation Maroc 2015 (1)

    Figure 3 Evolution de l’encours de la dette du Trésor. Source: Min. Finances 2017

    Cet objectif est intenable économiquement et socialement. Une tentative de l’appliquer serait synonyme d’un plan d’austérité drastique. Avec des conséquences sociales catastrophiques pour le peuple marocain. D’ailleurs, la Loi de finances 2017 donne un avant-goût de ce menu avec une deuxième baisse consécutive du budget de l’Éducation nationale.

    Troisième engagement, c’est la flexibilité du change. Vieille revendication du FMI depuis les années 80, les différents gouvernements ont fait de la résistance durant trois décennies pour retarder son application. Il a fallu l’arrivée de ce gouvernement en fin de mandat pour accélérer la mise en application de cette troisième réforme dangereuse. Faute d’un gouvernement, c’est la Banque centrale qui gère toute l’opération. Le tout sans consultation du parlement et de vrai débat public sur cette question fondamentale[17].  Les autorités monétaires présentent la migration vers le change flottant comme une décision technique. Alors qu’en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une décision aux lourdes conséquences sur l’économie[18].

    De la servitude économique volontaire

    Ce rappel des engagements du Maroc pris par un gouvernement en fin de mandat pose la question du rôle des élections et de la démocratie dans un pays. De fait, le prochain gouvernement n’aura aucune marge de manœuvre économique et sociale. Encadré fortement par le FMI et sa LPL, épaulé par la Banque centrale, le prochain exécutif ne fera qu’appliquer ces mesures.

    Ne nous faisons pas d’illusion non plus, tous les partis (majorité comme opposition parlementaire) sont alignés sur les thèses du FMI. A tel point que les programmes électoraux des grands partis marocains se rejoignent sur « la rigueur budgétaire » à appliquer les prochaines années. Mais, il est nécessaire de rappeler qu’un virage de la politique économique ne peut se faire sans une rupture avec les recommandations du FMI, et en premier lieu en finir avec cette LPL, qui est une forme de servitude économique volontaire.

    Certes, le Maroc n’est pas du tout une démocratie. L’essentiel des décisions politiques se prennent dans d’autres cercles que celui du gouvernement, mais il faut mettre les politiques face à leurs responsabilités, leur rappeler qu’une autre économie est possible et envisageable. L’austérité, la réduction des budgets des secteurs sociaux, la privatisation ne sont plus des solutions. Ces remèdes mortifères ont partout échoué. Une institution sous influence comme le FMI ne sert que les intérêts de ses principaux actionnaires et des classes dirigeantes au Nord comme au Sud. En finir avec l’hégémonie d’une pensée économique dominante est le sens du combat d’ATTAC Maroc et de notre réseau CADTM, pour un autre monde possible.

    Salaheddine Lemaizi, militant d’ATTAC Maroc, association membre du Comité pour l’Abolition des dettes illégitimes (CADTM).  

    http://attacmaroc.org/fr/

    Notes:

    [1] Appareil de gouvernance de la monarchie, composé de relais dans le monde politique, économique, sécuritaire, médiatique et associatif.

    [2] Mohamed Boussaid, a été directeur du département de la privatisation entre 2001 et 2004, période où État avait bradé ses plus importantes entreprises. En 2004, il est nommé ministre de la modernisation des secteurs publics, où il appliquera le sinistre Programme de départ volontaire des fonctionnaires, pensé par le Banque mondiale. Un programme qui a eu des conséquences dramatiques sur la qualité de la fonction publique.

    [3] Abdelatif Jouahri, gouverneur de la banque centrale depuis 2003, ce personnage clé du néolibéralisme à la marocaine a été ministre des Finances durant le PAS entre 1981-86.

    [4] Voir à ce sujet, un dossier complet sur notre site et notamment, le texte S. Lemaizi, Austérité et ajustement au Maroc. Le gouvernement garde la « Ligne » du FMI et le citoyen paie le prix,  mai 2014

    [5] Morocco, Request for a Precautionary Credit Line arrangement, Letter of intent, Rabat, 27 july 2012

    [6] Selon la déclaration du ministre du budget, la LPL coûte 135,1 millions de DH/an. Voir, G.W. Karmouni, LPL, un piège tendu au Maroc, E&E, juin 2014,

    [7] Damien Millet et Eric Toussaint, 65 questions 65 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, p.70 CADTM, 2012

    [8] Millet et Toussaint, p.70

    [9] Cinzia Arruzza, Référendum en Grèce : la nouvelle bataille de Marathon, CADTM, juillet 2015.

    [10] Momar Diao, Maroc-FMI, La LPL, c’est fini, Finance News, janvier 2016

    [11] Amine Khadiri, FMI/Maroc : La LPL sera-t-elle reconduite ?, Finance News, Novembre 2015

    [12] Pour une analyse complète de ce programme, lire, Omar Aziki, Le FMI continue à imposer ses réformes catastrophiques au Maroc, février 2017

    [13] Zouhair Ait Benhamou, Les objectifs macro-économiques du Maroc, déjà fixés avec le FMI jusqu’en 2021, août 2016, LeDesk

    [14] Nous utilisons ce terme avec beaucoup de précaution, car même dans le cas d’une croissance positive, il n’est pas avéré qu’elle profite aux classes populaires.

    [15] HCP, Note de synthèse du budget économique exploratoire 2017, juillet 2016

    [16] Morocco : 2016 Article IV Consultation-Press Release; Staff Report; and Statement by the Executive Director for Morocco, p. 14

    [17] Pour un éclairage critique sur cette question, lire : Mouvement ANFASS, La libéralisation de change de la monnaie nationale est une affaire politique !, janvier 2017

    [18] Mohamed Taleb, Le change flexible n’est pas qu’un choix technique : A. Jouahri doit s’expliquer, Perspectives Med, juillet 2016.

  • Plus de 20 ans après ou l’exemple d’un projet de construction d’un hôpital en matériaux locaux en Mauritanie (Blog de Paul Jorion)

    Je voudrais apporter un petit témoignage sur la réalisation d’un projet d’hôpital réalisé en matériaux locaux en Mauritanie, à laquelle j’ai pris part entre 1988 et 1991.

    L’idée fait suite à une vidéo récente de Jean-Luc Mélenchon, où il parle de la filière de la construction écologique en terre, comme un élément de son programme. Il est intéressant de voir qu’il y a 30 ans, on expérimentait et développait des projets de construction en terre, notamment dans les pays dits « en voie de développement », et qu’aujourd’hui cette question revient un petit peu à l’ordre du jour.

    Ce projet, dans la lignée de plusieurs projets de construction à cette époque, développait une certaine philosophie de la construction et de projets dits de « développement intégré », recherchant la valorisation des ressources locales : matériaux, technologie et main d’œuvre.

    Initié en 1981 et mis en œuvre par une ONG connue à cette époque dans ce secteur, l’ADAUA (Association pour le Développement d’une Architecture et d’un Urbanisme naturel Africain), le projet avait été conçu et réalisé dans une région sahélienne au sud de la Mauritanie à Kaedi, où la culture du riz est fortement développée (via, d’ailleurs, des financements européens), utilisant l’irrigation permise par le fleuve Sénégal. La construction utilisait la brique cuite à la balle de riz. Le bâtiment avait été construit suivant une technique de coupoles édifiées sans coffrage bois (le bois étant rare et onéreux, essentiellement importé), s’inspirant ainsi d’une technique ancestrale, remise à jour par le célèbre architecte égyptien Hassan Fathy à New-Gourna près du Caire.

    La main d’œuvre et les approvisionnements de chantier provenaient essentiellement de la région.

     Bref, ce projet était dans la lignée d’un modèle de développement qu’on appellerait aujourd’hui « durable ». La conception fonctionnelle de l’architecture voulait répondre à des conditions locales de mode de vie : les malades étaient pris en charge par les familles accompagnantes (pour la nourriture et la toilette en particulier). Toutes les chambres d’hôpital donnaient sur l’extérieur. Aux abords du bâtiment furent construits de larges abris pour les visiteurs. Des toilettes extérieures avaient été également réalisées aux abords du bâtiment, alimentées en eau à partir d’un château d’eau, lui-même alimenté au moyen d’une éolienne. Ainsi, l’ensemble du projet était pensé dans l’optique d’une utilisation maximale des ressources endogènes. Bref, ce projet fut réalisé avec succès (l’hôpital mis en service en 1991). Mais certaines péripéties firent que l’ADAUA fut dissoute et ne réalisa donc plus de nouveaux projets.

    Depuis j’ai pu observer que ce type de projet n’a plus été soutenu par les politiques publiques et les bailleurs de fonds.

    Un virage « libéral » réorienta les projets de construction vers des filières dites «  conventionnelles », utilisant essentiellement la construction avec des parpaings de ciment, des toitures en tôle ondulée ou du béton armé (le ciment étant importé en Mauritanie), qui constituent aujourd’hui la quasi-totalité de la construction des villes, du moins en Afrique de l’ouest, à ma connaissance.

    Je me souviens, à ce propos, d’une étude portant sur l’économie de la construction en Mauritanie, qui comparait en détail les différentes filières de la construction dans le pays.

    Elle concluait que le prix de revient de la filière de construction en matériaux locaux était sensiblement comparable à celle des matériaux dits « conventionnels » de type parpaing ciment ; mais la structure des coûts différaient beaucoup, et en particulier la valeur ajoutée locale des constructions en matériaux locaux était beaucoup plus importante. Grosse différence ! Pour faire vite, je dirais que les politiques dites « libérales » ont tourné le dos aux filières locales, pour, sous couvert d’efficacité, privilégier les techniques importées et exogènes.

    Et pourtant, je peux témoigner qu’un projet comme l’hôpital de Kaedi a eu un impact très bénéfique pour l’économie locale durant sa réalisation, car une portion très importante de l’argent de la réalisation était dépensé sur place, et avec un impact plus important sur l’activité de la ville. On pourrait ajouter à la considération purement financière, celle de faire appel à la main d’œuvre locale et donc, de créer des emplois. Enfin ce projet faisait d’une certaine manière, la fierté des habitants, beaucoup plus que si le projet avait été en quelque sorte entièrement importé.

    A travers cet exemple, je voulais illustrer quelque chose que je trouve significatif de la période actuelle : le modèle dit « néolibéral » semble de plus en plus montrer ses limites et poser des problèmes, en particulier du fait des enjeux environnementaux, mais aussi économiques, sociaux et culturels.  Et il me semble que cela illustre deux modèles économiques : le modèle « libéral » semble avoir totalement occulté la notion de structure de coût, tant interne qu’externe. Le « prix du marché » est devenu le seul critère valable, et a effacé toutes les autres dimensions telles que le bénéfice pour l’économie locale, la qualité environnementale, sociale ou culturelle.

    A quelles conditions le redéveloppement de filières locales aujourd’hui, dans un système économique où le prix concurrentiel est devenu le seul critère, serait réalisable ? Je laisse à la réflexion….

    Emmanuel Rousseaux 14 mars 2017

    http://www.pauljorion.com/

  • Le FMI continue à imposer ses réformes catastrophiques au Maroc (CADTM)

    Une délégation du FMI a visité le Maroc entre le 16 novembre et le 1er décembre 2016 pour superviser l’application des recommandations qui ont conditionné l’octroi, en juillet 2016, de la ligne de précaution et de liquidité (LPL) |1|. Suite à cette visite, la mission du FMI a publié un communiqué de presse |2| avec des conclusions préliminaires.

    Le texte note que « le chômage, surtout celui des jeunes, reste élevé » et que la croissance de l’économie marocaine en 2016 a ralenti (croissance du PIB entre 1,5 et 2 % en 2016). Cette situation rend « nécessaire », selon le FMI, « l’accélération » des réformes structurelles. Parmi lesquelles :

    • 1- Améliorer le climat des affaires. Le FMI appelle à plus d’exonérations fiscales et plus de flexibilité du travail. À la suite d’une rencontre entre le FMI et la direction de l’Union marocaine du travail (UMT), principale centrale syndicale du pays, cette dernière a émis des réserves, à juste titre, concernant la flexibilité du travail : « Cette mesure justifiera tous les abus et, en premier lieu, les licenciements des travailleurs et la remise en cause de tous les droits et acquis » |3|.

    Mais le gouvernement est décidé à aller dans le sens du FMI. Un projet de loi sur le droit de grève a été présenté au conseil de gouvernement en juin 2016. Ce texte de loi signe la fin du droit de grève pour la classe ouvrière. Pour le FMI, attirer les investisseurs passe par une accentuation de l’exploitation des travailleurs, donc geler les salaires, faciliter les licenciements et mettre fin au droit syndical. C’est-à-dire, garantir les profits pour les capitalistes en réduisant la part des salaires dans la valeur ajoutée globale.

    En ce qui concerne les incitations fiscales, le projet de la Loi des Finances de 2017 contient plusieurs dispositions en faveur des grands investisseurs, notamment les sociétés industrielles nouvellement créées qui bénéficieront d’une exonération d’impôt sur les bénéfices pour une durée de 5 ans, les sociétés de transport aérien qui bénéficieront d’une exonération de la Taxe sur la valeur ajoutée TVA, et les exploitations agricoles qui réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 5 millions de DH qui seront totalement exonérées. Le montant des dérogations fiscales, appelées « dépenses fiscales » dans la loi des finances parce que leur effet sur le budget de l’État est comparable à celui des dépenses publiques, reste important et avoisine 33 milliards de dirhams |4| en 2016.

    • 2- Réduire la dépense publique. La mission du FMI a salué la dernière « réforme du régime des retraites » ainsi que « les améliorations dans les finances publiques contenues dans la loi des finances de 2017 ». Il s’agit en fait de mesures qui visent à baisser les dépenses du personnel de l’État par la réduction des dépenses de retraite, le non-remplacement des fonctionnaires partant à la retraite, en plus de l’accentuation de l’exploitation des fonctionnaires et la généralisation des contrats à durée déterminée (CDD).

    La santé et l’éducation ne seront plus reconnues comme droits fondamentaux, leur financement ne sera plus garanti par le budget public

    • 3- Ouvrir davantage les services publics à l’investissement capitaliste. Le FMI a réaffirmé son soutien « pour l’investissement dans les infrastructures de base, la santé, l’éducation et la protection sociale ». Le FMI fait même de « l’amélioration de la qualité du système éducatif » une « priorité ». Un système qui devrait répondre aux besoins de l’entreprise et du « marché de l’emploi ». C’est à ce niveau que se situe l’offensive actuelle contre l’enseignement public. La santé et l’éducation ne seront plus reconnues comme droits fondamentaux, leur financement ne sera plus garanti par le budget public et leur contenu sera lié à l’esprit d’entreprise basé sur le profit. Le retrait de l’État de ces deux secteurs se fera au profit de l’investissement privé par des contrats de partenariat public-privé (PPP) et des exonérations fiscales.
    • 4- Poursuivre la libéralisation du secteur financier et du régime de change. « Nous soutenons l’intention des autorités marocaines d’entamer une transition graduelle vers un régime de taux de change plus flexible et un cadre de ciblage d’inflation. Un tel régime favorisera l’intégration à l’économie mondiale en préservant la compétitivité et en renforçant la capacité d’absorption des chocs extérieurs. Nous continuons de travailler avec les autorités pour la finalisation de leur feuille de route pour cette transition », peut-on lire dans le communiqué du FMI. Le changement du régime du taux de change est une mesure aux implications dangereuses, dont les conséquences sur les salariés et les classes populaires doivent être réfléchies. Un régime de change flexible signifie de mettre le prix de la monnaie sur le marché de l’offre et la demande, pour « attirer les investisseurs », répète le FMI. Or cette flexibilité du taux de change appliquée dans plusieurs pays a entrainé la hausse de l’inflation, la stagnation ou même la baisse du PIB et, par la suite, l’envolée des prix des produits et services et la destruction du pouvoir d’achat de larges pans de la population aux revenus limités. Cette libéralisation de taux de change s’accompagne des accords de libre-échange qui ouvrent nos frontières aux produits étrangers subventionnés qui détruisent la production locale, élargissent le chômage et permettent le rapatriement des bénéfices. Le FMI recommande « l’adoption rapide de la nouvelle loi portant sur les statuts de la banque centrale, qui renforcera son indépendance et son rôle en matière de stabilité financière ». Cette loi attribue à celle-ci une autonomie totale qui lui permettra de définir l’objectif de stabilité des prix, mais également de conduire la politique monétaire en toute indépendance. Ce texte réduit au maximum les prérogatives du gouvernement sur la banque centrale, mais pas celles du FMI qui a écrit les grandes lignes de cette réforme.

    Notre dépendance vis-à-vis du FMI s’approfondit. Cette institution, avec la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce et les gouvernements des pays impérialistes, nous dictent notre conduite économique. Leurs politiques garantissent les intérêts et les profits des multinationales et du grand capital au Maroc dans un contexte de crise du capitalisme international, au détriment des salariés, des petits producteurs et des classes populaires. Leurs recommandations visent aussi à maintenir le remboursement régulier du service de la dette publique. D’ailleurs, le FMI a recommandé de baisser la dette publique afin « d’accroitre les marges de manœuvre budgétaires », sans pour autant montrer comment atteindre cet objectif. Pourtant, le FMI se veut rassurant en affirmant que « la dette marocaine est soutenable » |5|.

    En réalité, le FMI omet de signaler que le coût de la dette est supporté par les classes populaires, alors que les grandes fortunes s’enrichissent de ces prêts, surtout que la dette publique intérieure représente 63 % de l’encours total de la dette en 2015 (509 milliards de dirhams). Autre fait à noter, la dette publique connait une tendance haussière depuis des années, surtout avec la crise de notre économie dépendante des puissances occidentales en crise elles aussi, notamment les grands pays de l’Union européenne. Le FMI lui-même met en garde dans son communiqué contre les risques liés « aux évolutions dans les économies développées et les pays émergents, ainsi que les prix de l’énergie et les tensions géopolitiques dans la région et les bouleversements du marché financier international ». À ces facteurs d’instabilité externe s’ajoute des facteurs internes : « la hausse des importations des produits d’équipement, des produits alimentaires et la baisse des cours du phosphate ». Les besoins du budget de l’État en financements sous forme de prêts ne feront donc que croitre les prochaines années.

    Les politiques libérales imposées par le FMI dans les pays dépendants comme le Maroc sont parmi les raisons de notre sous-développement et de la perte de notre souveraineté alimentaire, économique, commerciale et politique. Le parlement en place qui ratifie ces choix ne représente pas la volonté populaire. Les luttes menées actuellement par différentes couches sociales et notamment les jeunes répondent à la destruction des droits et des acquis sociaux et démocratiques dans notre pays. Cet état de crise chronique nourrit la nature despotique du régime passée sous silence par le FMI. Cette institution a une longue expérience dans la collaboration avec des régimes despotiques contre les peuples. Toute sortie de crise aura à passer par une organisation des luttes et leur unification pour répondre à cette offensive tous azimuts du régime et rompre avec la servitude vis à vis du FMI et de tous les centres de décisions impérialistes.

    12 février par Omar Aziki

    Source http://attacmaroc.org/

    Notes:

    |1| Communiqué d’ATTAC/CADTM Maroc, Seconde Ligne de précaution et de liquidité du FMI, Le gouvernement hypothèque la souveraineté du Maroc, 15 aout 2014.

    |2| FMI, Communiqué Les services du FMI concluent les discussions relatives aux consultations de 2016 au titre de l’article IV et à la première revue de l’accord, au titre de la ligne de précaution et de liquidité avec le Maroc, 1er décembre 2016.

    |3| Voir à ce sujet : L’UMT rejette les suggestions du FMI pour réformer le Code du travail, 30 novembre 2016

    |4| 3 milliards d’euros, environ.

    |5| Voir notre réponse à ce point, Omar Aziki, La dette publique marocaine est insoutenable, 11 aout 2015.

     
     
    Omar Aziki

    secrétaire général d’ATTAC/CADTM Maroc www.attacmaroc.org


  • Quand la France colonisait le Maroc par la dette (Orient 21)

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    Le rôle de la dette dans l’établissement du protectorat français au Maroc n’est plus à démontrer.

    Guy de Maupassant y fait même allusion vingt ans plus tôt dans son roman Bel-Ami (1885) ! Du milieu du XIXe siècle à 1912, le Maroc affronte en effet des difficultés financières croissantes. L’engrenage infernal de la dette qui lui fut fatal ne commence toutefois qu’au début du XXe siècle, avec l’emprunt de 1904.

    Les racines de l’endettement marocain vis-à-vis de la France menant à l’emprunt 1904 sont multiples. À long terme, la faiblesse des ressources de l’État sultanien réside dans la dichotomie entre l’espace où l’État exerce son autorité, le bled el-makhzen, et l’espace non soumis à l’autorité centrale, dissident, contestataire, le bled Siba. Ce véritable mode de régulation de l’empire chérifien1 entraîne un niveau élevé de dépenses militaires sans que la soumission des tribus ne soit définitivement acquise.

    À moyen terme, le Maroc souffre d’un déficit commercial devenu structurel depuis la fin des années 1870. L’exportation massive de capitaux qui en découle nourrit une crise monétaire sans fin appelant sans cesse des flux de capitaux entrants. Ce déficit commercial est la conséquence directe de l’ouverture commerciale du Maroc, entamée dès 1856 par le traité commercial signé avec le Royaume-Uni. L’expansion du droit de protection — l’exemption de toute taxe — dont bénéficient les Européens vampirise par ailleurs les ressources fiscales du Maroc tout en minant l’autorité du sultan.

    Enfin, un certain nombre d’événements politiques déclenchent la crise dans ce contexte d’affaiblissement structurel. En 1900, le régent Ahmed Ben Moussa dit Ba Ahmed décède et son neveu, le jeune Abdelaziz Ben Hassan (22 ans) accède au trône. Il devient alors le jouet d’influences étrangères. Ses dépenses somptuaires et extravagantes (chemin de fer dans son palais à Meknès, voitures, appareils photos en or massif…) encouragées par des missions européennes à sa cour creusent le déficit commercial, en plus d’accréditer les accusations d’impiété qui le visent. Plus grave encore, la réforme de l’impôt, le tertib, décidée en 1901 sous l’impulsion de l’envoyé britannique Arthur Nicholson désorganise le système fiscal : la suppression des anciens impôts islamiques et l’instauration d’un nouvel impôt basé sur la surface cultivée provoquent une levée de boucliers généralisée. Le sultan est dès lors brusquement dans l’impossibilité de percevoir tout impôt direct auprès de ses sujets.

    Le contexte européen est également crucial pour comprendre la gestation de cet emprunt. En France, le ministère des affaires étrangères cherche à assurer progressivement la prépondérance française au Maroc, en évitant de froisser ses concurrents à une époque d’intenses rivalités impériales. La doctrine de « pénétration pacifique » du ministre Théophile Delcassé le mène à placer ses espoirs dans l’arme financière. Méfiant à l’égard de la Banque de Paris et des Pays-Bas (Paribas), qui incarne la haute finance internationalisée, il soutient d’abord la petite société Gautsch du groupe industriel Schneider. C’est elle qui émet l’emprunt marocain de 1902 de 7,5 millions de francs. Elle ne détient toutefois pas suffisamment de capitaux pour se montrer à la hauteur des ambitions du Quai d’Orsay. Il doit alors traiter avec la banque Paribas, avec laquelle il ne parvient pas à s’accorder. Ces divergences menacent l’avance prise par les Français : en 1903, des emprunts anglais et espagnols subviennent aux besoins immédiats du sultan. Ce n’est qu’après l’Entente cordiale d’avril 19042 entre la France et le Royaume-Uni que l’emprunt peut être conclu, en juin 1904.

    Vers l’instauration du protectorat

    L’emprunt n’améliore pas la situation financière du Maroc, bien au contraire. Sur les 62,5 millions de francs prêtés au Maroc, le sultan n’en perçoit que 10,5 millions, le reste servant à rembourser des dettes précédentes et à couvrir les frais d’émission. Le Makhzen se retrouve à nouveau à court de liquidités avant même la fin de l’année. L’emprunt 1904 inaugure ainsi une décennie de détresse financière durant laquelle l’empire chérifien ne peut que contracter de nouvelles dettes pour rembourser les précédentes. En 1910, un nouvel emprunt de consolidation s’élevant à 101 millions de francs parachève l’asphyxie financière du Maroc.

    Malgré cet engrenage, l’étendue de l’endettement marocain calculé au regard des critères standards apparait étonnamment faible. La dette, mesurée selon l’indicateur le plus courant (dette publique/PIB, voir encadré) n’est que de 10 % en 1904, et s’élève à 35 % en 1912. La faiblesse de cet endettement révèle sa nature. Si le Maroc dans sa totalité produit suffisamment de richesses pour que le poids de la dette n’apparaisse pas écrasant, le pouvoir central n’y a en réalité pas accès. L’expansion européenne a de fait brisé le lien fiscal qui unit le Makhzen à sa population. À la suite de la désastreuse réforme fiscale de 1901, le sultan Abdelaziz accusé d’être à la solde des Européens affronte de surcroît une révolte généralisée. Il est finalement destitué en 1907 au profit de son frère Moulay Abdelhafid Al Hassan, qui ne pourra plus infléchir la situation. Entre 1903 et 1912, la dette représente en effet entre 10 et 16 années de recettes fiscales, tandis qu’en moyenne 40 % de ces recettes sont absorbées par le service de la dette chaque année.

    Un acteur majeur, la banque Paribas

    Mais la force de la dette en tant qu’instrument de conquête coloniale ne réside pas seulement dans sa nature financière. Car la dette est politique : elle implique la création d’institutions nécessaires à sa gestion qui empiètent nécessairement sur les fonctions étatiques. Dès la signature du contrat de l’emprunt 1904, une administration du contrôle de la dette est créée pour prélever les revenus douaniers nécessaires à son service. À la suite de celui de 1910, cette administration collecte la totalité des douanes et des taxes urbaines de Casablanca, en plus d’organiser la police et la sécurité à l’intérieur même du pays.

    Le contrat de l’emprunt 1904 prévoyait également une Banque d’État du Maroc (BEM) qui ne sera créée qu’en 1907, après la conférence d’Algésiras3 (1906). Si la BEM est gérée par les puissances occidentales signataires d’Algésiras, elle détient néanmoins les clés du système monétaire marocain : elle obtient le monopole d’émission de la monnaie, le statut de trésorier-payeur et un droit préférentiel pour l’émission des emprunts futurs.

    En 1912, un acteur économique est en position de force dans le Maroc nouvellement conquis : Paribas. La banque a de fait pris la tête du consortium bancaire émetteur des emprunts 1904 et 1910. À ce titre, Paribas dirige la BEM : son président à sa création, Léopold Renouard, n’est autre que le vice-président de Paribas. Dès 1912, Paribas est soucieuse de développer son activité au Maroc : à travers le consortium bancaire qu’elle pilote, elle fonde la Compagnie générale du Maroc (Génaroc), vaste conglomérat présent dans tous les domaines de l’économie marocaine. Un président de la BEM, Edmond Spitzer, résumait : « La Banque de Paris et des Pays-Bas est le chef de file indiscuté de tous les groupes intervenant au Maroc : en fait, elle contrôle la plupart des secteurs importants de l’économie en liaison avec notre Banque d’État, la Compagnie générale du Maroc et l’Omnium nord-africain »4.

    La dette, en tant qu’elle implique des transferts financiers réguliers, à long terme et formalisés par de nouvelles institutions, modifie durablement l’équilibre des pouvoirs au sein d’une économie. Le fait qu’elle ait joué un rôle majeur dans la colonisation du Maroc -– comme en Égypte ou en Tunisie -– a façonné l’économie du pays pendant sa période coloniale. Ainsi, si l’importance de Paribas dans l’économie coloniale marocaine est considérable, il est important de noter que le marché marocain est négligeable pour Paribas, qui opère dans le monde entier. L’intensité de cette asymétrie synthétise le déséquilibre de la relation coloniale.

    Adam Barbe

    1L’opposition entre le bled el-makhzen et le bled Siba ne doit pas être exagérée ni comprise comme dysfonctionnelle. La reconnaissance par le Makhzen d’un espace de dissidence en son sein est au contraire un fait structurant de la sociologie politique du Maroc au XIXe siècle. Voir Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial (1990).

    2NDLR. Le Royaume-Uni et la France signent le 8 avril 1904 une série d’accords bilatéraux couramment désignée sous le nom d’«  Entente cordiale  » pour résoudre plusieurs différends coloniaux, notamment la reconnaissance de la domination britannique sur l’Égypte et du protectorat français sur le Maroc.

    3NDLR. La conférence d’Algésiras est une conférence internationale sur le Maroc qui se tient du 16 janvier au 7 avril 1906 sous l’égide des États-Unis, réunissant l’empire allemand et ses alliés, l’Autriche-Hongrie et le royaume d’Italie  ; la France, son allié l’empire russe, et le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande  ; le royaume d’Espagne, celui du Portugal, ainsi que la Belgique, les Pays-Bas et la Suède. Ses conclusions placent le Maroc sous observation de ces grandes puissances, sous couvert de réforme, de modernité et d’internationalisation de l’économie marocaine.

    4Michel Poniatowski, Mémoires, éditions Plon/Le Rocher (Paris), 1997, p. 243.

    http://orientxxi.info/

  • Ce jour-là : le 29 décembre 1983 les émeutes du pain embrasent la Tunisie (Jeune Afrique)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le Fond Monétaire International (FMI) souhaite depuis un certain temps remettre de l’ordre dans l’économie du pays, et propose un plan d’austérité.

    Le 29 décembre 1983, à la surprise générale des Tunisiens, le gouvernement du Premier ministre Mohamed Mzali réduit les subventions sur les produits céréaliers. 

    Résultat : le prix des aliments de base flambe. La baguette coûte désormais 90 millimes, au lieu de 50, et le prix de la semoule augmente de 70% !

    Dès cette annonce, les braises de la révolte se propagent, du sud au nord du pays. Le Sud, désertique, est la région des déshérités, des plus pauvres, mais le Nord lui aussi se lève et sort manifester sa colère dans la rue. C’est le début des émeutes du pain de 1983-1984.

    La plus grande révolte populaire depuis l’indépendance

    Douz, Kebili, Kasserine, Gafsa, puis El Hamma s’embrasent tour à tour. Les centres urbains se transforment en lieux d’émeute. Les manifestants − surtout des jeunes, des chômeurs et des paysans pauvres − inondent les rues pour crier leur rage. Ils brandissent une baguette ou du pain, tel un drapeau ou une pancarte de protestation.

    Face à ces manifestants, pacifiques, s’oppose une répression policière féroce. Les lacrymogènes brûlent les yeux, les coups de matraque pleuvent. Toutefois, ils n’arrêtent pas la colère des lycéens qui bientôt rejoignent la fronde. 

    Le vent de la révolte souffle fort et atteint Gabès – où une statue de Bourguiba est renversée – le 2 janvier 1984, puis c’est au tour de Sfax et de Monastir de s’enflammer.

    État d’urgence et intervention de l’armée

    Le 3 janvier, la révolte atteint son paroxysme lorsque la capitale Tunis se soulève également. Le président Habib Bourguiba décrète un couvre-feu et déclenche l’état d’urgence.

    Pour la troisième fois en 27 ans d’indépendance – après la grève générale du 26 janvier 1978 et l’insurrection armée de Gafsa le 26 janvier 1980 – l’État fait appel à l’armée, qui investit alors la capitale avec ses blindés.

    Les émeutes se poursuivent durant trois jours, dans un climat de guérilla urbaine. Une épaisse fumée noire recouvre plusieurs points de la capitale. Pillages de commerces, incendies de voitures, bâtiments publics investis, barricades dressées : la ville et, plus largement, le pays sont totalement paralysés.

    Devant cette fronde populaire, le président Bourguiba intervient le 6 janvier à la télévision nationale. Dans un bref discours, il annonce que « toutes les augmentations sont annulées » et termine son allocution par « Que Dieu bénisse le peuple tunisien ». La Chambre des députés confirme la décision du « Combattant suprême » et vote l’annulation immédiate des augmentations céréalières.

    Pour la première fois, le régime cède face à la gronde de la rue. L’annulation des augmentations est accueillie avec ferveur par la foule qui rend hommage à Bourguiba.

    Jeune Afrique dresse le bilan de 143 morts 

    Dans les jours qui suivent cette semaine d’émeute, à cheval sur 1983 et 1984, Jeune Afrique parvient à interviewer le Premier ministre, Mohamed Mzali.

    Dans le n°1201 de JA du 11 janvier 1984, le chef du gouvernement évoque 70 morts, plus de 400 blessés et environ 800 arrestations. Après enquête, Jeune Afrique annonce pour sa part environ 143 morts et plus d’un millier d’arrestations.

    Si le Premier ministre conserve son poste (jusqu’à son remplacement par Ben Ali en 1986), la semaine suivante Bourguiba renvoie son ministre de l’Intérieur Driss Guigah pour sa gestion des troubles.

    Pierre Houpert 29 décembre 2016  
     
  • Maroc, acquittement pour les deux inculpé.e du procès microcrédit à Ouarzazate (CADTM)

    Photos Souad Guennoun

    Depuis 2011, les femmes de la région de Ouarzazate mènent une longue lutte contre les organismes de microcrédit. Lutte inégale contre des organismes de microcrédit au-dessus des lois, défendus, soutenus par la Finance et la « société civile ». Par leur résistance, les femmes ont démontré que le système du microcrédit, censé lutter contre la pauvreté, enfonce encore plus les familles et surtout les femmes dans la spirale infernale de l’endettement, la misère, la criminalisation…

    Dans cette région du sud du Maroc, où les hommes émigrent pour travailler et subvenir aux besoins de leur famille, pendant que les femmes travaillent la terre, cultivent, font les tapis…
    La région de Ouarzazate a vécu autour du tourisme et du studio de cinéma, or avec la crise économique, les hôtels ferment, licenciements et chômage accompagnent les plans d’ajustement structurel et la destruction des secteurs sociaux de base. Ouarzazate est pleine de pauvres et de femmes… et les organismes de microcrédit se sont précipités pour endetter la population. La majorité des victimes sont des femmes. Elles ont commencé à se rassembler, parler et ont pris conscience que ces organismes de microcrédit les ont entraînées dans la spirale de la dépendance par l’endettement.

    Les femmes ont mené une longue lutte contre les rebondissements et retombées des nombreux procès judiciaires menés contre l’association de défense des victimes du microcrédit.

    Attac CADTM Maroc a soutenu ce mouvement et organisé plusieurs caravanes de solidarité nationales et appelé à une large solidarité, nationale et internationale contre la criminalisation de la lutte des victimes des microcrédits.

    En avril 2014 , la Caravane internationale de solidarité a parcouru la région de Ouarzazate en soutien au mouvement des femmes et à l’association.

    Après de nombreux procès, les deux représentants de leur mouvement, Amina Morad et Nasser Ismaïni, ont été acquittés en novembre 2016.

    Par leur lutte, les femmes de la région de Ouarzazate ont démontré comment, avec les organismes de microcrédit, la finance dépossède les pauvres pour s’enrichir de leur pauvreté.

    Et la lutte continue…

    4 décembre par Souad Guennoun

    Auteur.e

    Souad Guennoun

    Architecte et photographe renommée, vit à Casablanca. Elle témoigne depuis plusieurs années des crises sociales du Maroc d’aujourd’hui : émigration clandestine, enfants des rues, situation des femmes, luttes ouvrières, etc. Elle filme les luttes menées contre la concentration des richesses, les restructurations d’entreprises provoquées par le néo libéralisme, les choix du régime monarchique visant à soumettre la population aux exigences de la mondialisation financière. Elle est membre d’ATTAC-CADTM Maroc.

    http://www.cadtm.org/Acquittement-pour-les-deux-inculpe

  • Tunisie, la jeunesse conteste l’austérité et la corruption (Nawaat)


    Rassemblement des jeunes de l’UDC et de l’UGET devant le théâtre municipale. Mardi 29 novembre 2016

    Sur les marches du théâtre municipal, Salem Ayari, secrétaire général de l’Union des diplômés chômeurs, s’adressent aux manifestants encerclés par les agents de police « Nous continuerons à investir les rues et à contester jusqu’à ce que ce gouvernement de honte trouvera une autre réponse à nos demandes que celle de la répression ». Mounir Fallah, un des manifestants arrêtés, revient après sa libération pour soutenir ses camarades. « La police nous a dit qu’il est interdit de manifester ces deux jours pour ne pas perturber la conférence sur l’investissement » ironise-t-il avant de rappeler que manifester est un droit constitutionnel qu’aucune condition politique ni économique ne pouvait l’entraver. Mounir Fallah a été arrêté avec les trois discriminés politiques Zied Khaloufi, Abdelhak Kileni et Wafa Kherayfiya.

    L’accord du 18 janvier 2016 entre les discriminés politiques et le gouvernement engage ce dernier à recevoir les dossiers des victimes, enquêter sur le harcèlement policier et administratif dont ils ont été la cible, et l’insertion professionnelle comme dédommagement des années de répression. Après des mois d’attente et de promesses non-tenues, de rassemblements et de grèves de la faim, Mehdi Ben Gharbia, ministre chargé des Relations avec la société civile, avance la date du 15 novembre pour donner les résultats de l’enquête du ministère de l’Intérieur.

    Wael Nouar, président de l’Union générale des étudiants tunisiens et négociateur, précise que « les noms reconnus comme des discriminés ne dépassent pas les 195 alors que nous avons des preuves que la liste est encore longue. Le déni du ministère de l’Intérieur et la complicité du gouvernement ne mènera à rien. Si les négociations sont bloquées, la rue sera notre champ de bataille » promet Wael Nouar. Parmi les oubliés du ministère de l’Intérieur, d’anciens étudiants de l’UGET et des militants politiques reconnus par l’Instance vérité et dignité comme victimes de la répression tels que Abdelkarim Silliti et Lotfi Hammami, ex-prisonniers politiques ou Safa Mansouri, torturée sous la dictature dans les locaux du ministère de l’Intérieur.

    Le 22 novembre, les discriminés politiques, en colère, décident un sit-in au siège du ministère chargé des relations avec la société civile aux auberges du lac. Deux jours après, Mahdi Ben Gharbia refuse de les recevoir et les forces de l’ordre mettent fin au sit-in en utilisant la force. Le 24 novembre, ils manifestent à l’avenue Habib Bourguiba où ils ont étaient harcelés et agressés par la police.