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NPA

  • Yémen : De la guerre à la famine (NPA)

    C’est une guerre largement oubliée ici mais qui sévit depuis plusieurs années. Mais les humanitaires y pensent, par la force des choses...

    Ainsi, dans ce pays d’environ 26 millions d’habitantEs, deux millions de personnes dépendaient d’une aide alimentaire d’urgence fin janvier. Fin février, c’est même le chiffre de 7,3 millions de personnes qui a été évoqué auprès des Nations unies, qui chiffraient le besoin d’aide urgentissime à 1,7 milliard de dollars. Le 26 janvier, le dirigeant des opérations humanitaires de l’ONU, Stephen O’Brien, évoquait « la plus grande urgence pour la sécurité alimentaire dans le monde ». 14 millions de Yéménites ont par ailleurs besoin d’un soutien alimentaire venu de l’extérieur. Les réserves de blé du pays sont en train de s’épuiser, et 2,2 millions d’enfants souffrent de malnutrition, soit une augmentation de + 53 % par rapport à la situation de 2015.

    C’est essentiellement le blocage des ports du pays qui est responsable de cette situation catastrophique, ainsi qu’un arrêt des transactions des banques avec le Yémen, alors que ce pays dépend largement des importations. Dans un rapport élaboré par un groupe d’experts des Nations unies rendu public fin février, il est écrit que « toutes les parties (du conflit armé) ont fait obstacle à la distribution de l’aide alimentaire dans le pays »...

    Ces parties belligérantes sont essentiellement d’un côté une coalition menée par l’Arabie saoudite (soutenue par les monarchies arabes et notamment les Émirats arabes unis), et de l’autre une alliance de circonstance entre l’ex-président Ali Abdallah Saleh (déchu en 2012 suite à une révolte dans le contexte du « printemps arabe ») et des miliciens chiites.

    Alors que pendant ses années au pouvoir (1979 à 2012), Saleh s’était surtout appuyé sur l’Arabie saoudite voisine et les USA, une fois évincé, il s’est rappelé qu’il était lui-même chiite... Et alors qu’il avait combattu le groupe armé des houthistes, une rébellion de type intégriste issue de la minorité chiite du pays, il s’est rapproché de ces mêmes houthistes après son remplacement au palais présidentiel par son ancien vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi (élu en 2012 lors d’une élection où il fut le seul candidat...).

    Le jeu des puissants

    L’alliance Saleh-houthistes a conquis une large partie du pays en 2014, ce qui a déclenché en mars 2015 une intervention militaire de l’Arabie saoudite appuyée par des régimes arabes sunnites. La guerre, dont le nombre de morts civils était chiffré à 10 000 fin 2016, a donc pris des allures de conflit confessionnalisé. Mais c’est aussi une lutte d’influence entre le régime saoudien et son grand rival chiite, le régime iranien, soupçonné d’appuyer les houthistes.

    La coalition dirigée par le régime saoudien bloque les ports du pays, surtout ceux de la Mer rouge, ce qui empêche les importations alimentaires d’entrer. Le principal port, celui de Hodeida, est toujours tenu par les houthistes, alors que le président Rabo a pu reprendre celui de Moka.

    Les USA, qui se contentaient jusque-là d’appuyer les monarchies du Golfe (alors que l’Arabie saoudite est aussi armée par la France et l’Allemagne), se sont mêlés du conflit ces dernières semaines. Les Saoudiens sont soupçonnés de complaisance avec les forces djihadistes sunnites, Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) et dans une moindre mesure Daesh opérant dans le pays.

    Or, depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, les USA ont bombardé les combattants d’AQPA. Le 29 janvier, un premier raid étatsunien contre une mosquée et un dispensaire à Yakla a tué 57 personnes... dont au moins 16 civils. Et le Yémen figure aussi sur la liste des pays – initialement sept, désormais six puisque l’Irak a été retiré de la liste – dont les ressortissants sont interdits d’entrée aux USA par l’administration Trump...

    Bertold du Ryon


  • Irak : Une offensive complexe de la coalition à Mossoul (NPA)

    Quatre mois après le début de l’offensive visant à reprendre la région de Mossoul à Daesh/« l’État islamique », le Premier ministre irakien Haider al-Abadi a lancé dimanche 19 février l’opération finale visant à libérer la partie ouest de la grande ville.

    Il s’agit évidemment d’un enjeu stratégique essentiel pour le fragile gouvernement irakien, mais aussi pour la coalition internationale dirigée par les États-Unis qui l’encadre. Mossoul est la deuxième ville irakienne (2 millions d’habitantEs). Elle a connu le « privilège » d’être proclamée en juin 2014 capitale du « califat » de Daesh, avec à cette occasion la seule apparition publique de son chef, le calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi. La bataille y est donc très dure, Daesh résistant de toutes ses forces.

    La densité de population à l’ouest du Tigre y est aussi la plus élevée, dans la partie ancienne de la ville avec ses petites ruelles et 750 000 habitantEs (dont 350 000 enfants) fragilisés par le manque d’eau et de nourriture, mais aussi par la répression sanglante menée par Daesh. Il y a eu plusieurs actions internes de résistance contre les forces djihadistes dans la ville, vite stoppées par l’ampleur de la punition contre ces actes : selon des habitants, pour chacun de ses membres tués, Daesh a arrêté 40 jeunes et les a ­exécutés sur place.

    Coalition et pouvoir irakien

    Cette offensive présente de nombreuses difficultés pour la coalition qui la mène. Elle ne peut se permettre d’être aussi féroce envers les civils que celle du régime syrien et de ses alliés contre Alep et les autres villes syriennes : à la différence de la Syrie, elle combat ici vraiment Daesh et non une insurrection populaire. La coalition doit aussi tenir compte un minimum de l’opinion publique internationale, et dans l’immédiat, elle est confrontée aux alertes pressantes d’organisations humanitaires qui voient venir une situation d’abandon catastrophique de centaines de milliers de civils.

    De son côté, du fait de sa faiblesse au Parlement, le Premier ministre irakien Abadi et son gouvernement ont un besoin absolu de victoires militaires afin de restaurer un fort crédit populaire pour rassembler les différentes composantes de la population. Il ne dispose de manière sûre que de 20 à 30 parlementaires (sur 328 !), face à son frère ennemi l’ancien Premier ministre al-Maliki, qui lui a choisi la confrontation contre les alliés kurdes et arabes sunnites, suivant la ligne du gouvernement iranien fondée sur une agitation confessionnaliste. Or Mossoul est composé de multiples ethnies et religions : il s’agit donc d’une des dernières opportunités de conserver l’Irak comme pays de cohabitation.

    Sur le terrain du rapport de forces

    Se résignant à aller lentement, Abadi privilégie l’envoi au front des unités du CTS (Service de contre-terrorisme), dont le chef a refusé qu’il soit bâti à l’image de l’État irakien sur des quotas confessionnels ou ethniques. Cette force a montré son efficacité militaire contre Daesh, en même temps que sa capacité à établir de bonnes relations avec les populations des zones libérées. Cela au contraire d’autres unités militaires et milices responsables d’exactions récemment dénoncées, comme la force « Mobilisation populaire » constituée à l’appel de l’autorité religieuse chiite Ali al-Sistani, mais dont la plupart des unités ne suivent pas les recommandations de bonnes relations avec la population sunnite.

    À côté de ces unités, il y a des forces de « mobilisation tribale » sunnites et les peshmergas kurdes barzanistes. Et le tout compte sur l’aviation de la coalition internationale dirigée par les États-Unis. Ceux-ci cherchent, sans y arriver, à éviter les bavures militaires ou diplomatiques, comme la récente déclaration de Trump regrettant que les USA n’aient pas obtenu plus de pétrole irakien en compensation de l’engagement militaire étatsunien...

    Le calme après la tempête ?

    Jusqu’ici, Abadi a réussi à séparer les composantes inflammables des forces anti-Daesh, laissant la plupart des forces des « Mobilisations populaires » loin de Mossoul, négociant avec les peshmergas kurdes qui ont lutté pour la première fois côte-à-côte avec l’armée irakienne... Ce qui ne les pas empêché de recevoir des obus d’artillerie tirés par des « milices indisciplinées » !

    Mais le retour au calme en Irak est encore loin. La reprise de Mossoul peut déraper à tout moment. Il reste des territoires à l’ouest de la ville jusqu’à la frontière avec la Syrie contrôlées par Daesh. Il y a aussi les forces du PKK auxquelles les USA interdisent d’entrer dans la ville de Sinjar, et considérées comme une organisation terroriste en Irak, mais amie en Syrie. Et il y a le discrédit du système politique irakien avec sa corruption et ses tensions confessionnalistes.

    Pour notre part, nous maintenons notre opposition aux bombardements sur les zones habitées comme aux guerres substituant les logiques impérialistes et dictatoriales aux luttes des peuples, bombardements et guerres qui au Moyen-Orient n’ont fait que favoriser les obscurantismes depuis tant d’années.

    Karim Saïd et Jacques Babel

     
  • Benjamin Stora: Sur la colonisation (L'Anti-k)

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    Une phrase de Emmanuel Macron sur la colonisation, prononcée à la télévision algérienne, a provoqué de vives réactions, notamment à droite, et comme d’habitude à l’extrême-droite, qui n’a jamais abandonné son combat pour la défense de l’Empire colonial.

    «La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.» La phrase de Emmanuel Macron, prononcée à la télévision algérienne, a provoqué de vives réactions, notamment à droite, et comme d’habitude à l’extrême-droite, qui n’a jamais abandonné son combat pour la défense de l’Algérie française. Des réactions à gauche également.  La ministre écologiste Emmanuelle Cosse a réagi en niant le terme de « crime contre l’humanité » à propos de la colonisation. Les réactions des dirigeants socialistes sur la caractérisation précise de la période coloniale se font encore attendre…

    Pourtant, la qualification de crime de guerre, de crime contre l’humanité, a affleuré sans arrêt dans les débats sur la colonisation depuis longtemps. Pendant la guerre d’Algérie, déjà, une série d’arguments ont été avancés par des avocats, principalement ceux du Front de libération nationale (FLN), mais aussi par l’historien Pierre Vidal-Naquet, qui a écrit La torture dans la République. Le grand rapport en1959 de Michel Rocard sur « les camps de regroupement en Algérie », qui venait de rompre avec la SFIO et fondé avec d’autres militants le PSU, a fait scandale. Il y expliquait que plus de deux millions et demi de paysans algériens avaient été déplacés de force par l’armée. Lui-même, Michel Rocard, parlait de crime contre l’humanité, parce que certains de ces paysans sont morts de faim. En 2000, Germaine Tillion, Vidal-Naquet, Laurent Scwartz, Henri Alleg et d’autres ont publié dans l’Humanité un appel qui demandait à Lionel Jospin, alors Premier ministre, de reconnaître les crimes de la guerre d’Algérie – même si leur texte ne portait pas sur l’ensemble de la colonisation.

    Dans les travaux des historiens consacrés à la conquête de l’Algérie, où des crimes ont été commis, il est raconté des massacres, des atrocités, que n’importe quel historien sérieux connaît. Des livres comme ceux de Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron, de François Maspero ou de Marc Ferro ont été publiés depuis longtemps, mais ils n’ont pas visiblement touché la sphère politique.

    Les réactions de la droite et de l’extrême droite ont été très virulentes, parlant par exemple de «crachats inacceptables sur la tombe des Français […] et des harkis morts pour la France». Pourtant, ce sont des réactions convenues. Quand l’histoire française est évoquée par ces hommes politiques, on parle des Lumières, de l’aspect glorieux de grands personnages de la nation, de la République égalitaire. Mais ils ne disent jamais les zones d’ombre de l’histoire française, en s’abritant derrière le refus de l’idée de « repentance ».

    En 2005, la loi obligeant les enseignants à évoquer l’aspect «positif» de la colonisation a provoqué un tollé- son article 4 a été retiré-. Lorsque ces hommes politiques, et les pamphlétaires ou idéologues qui leur sont proches, évoquent ces sujets ils ne prennent jamais la peine de demander leur point de vue à ceux qui l’ont vécu. Dans les pays anciennement colonisés, la condamnation de la colonisation reste forte, très développée par les historiens tunisiens, marocains, africains, indochinois… Pas un seul historien de ces pays ne dira que la colonisation avait été positive.

    Pour la droite et l’extrême droite, l’histoire de France doit être prise comme un bloc. Mais à vouloir prendre l’histoire comme un bloc, on finirait par dire qu’il ne s’est rien passé sous Vichy, ou sous la Révolution française. C’est une lecture à géométrie variable, où l’on évoque le massacre des Vendéens sans crainte de tomber dans la fameuse, et honnie, « repentance ». On ne s’intéresse qu’à une fraction, qui a souffert de la fin de cette histoire, les harkis et les rapatriés. Il faudrait pourtant  demander leur point de vue à tous les anciens colonisés, qui ont vécu dans des sociétés coloniales pendant longtemps. Il faut prendre en compte l‘ensemble aspects : si « la France a apporté les droits de l’Homme, elle a oublié de les lire », comme l’a également déclaré Emmanuel Macron. Cette contradiction entre les principes d’égalité affichés et leur non-application est d’ailleurs à la base des nationalismes anti-coloniaux. Et il semble, décidément, toujours pas possible d’admettre cela soixante ans après…

    Or, pour un jeune d’aujourd’hui, de 25 ou de 35 ans, il existe une évidence dans la reconnaissance des actes criminels qui ont été commis, dans le rapport à l’esclavage, au régime de Vichy, à la Shoah. Ce sont des séquences historiques désormais admises. Pour la guerre d’Algérie et la colonisation, on n’en est pas là. Il y a encore un décalage entre la jeunesse et une partie de la classe politique. Les propos de Emmanuel Macron, soulèvent de l’embarras à gauche, de la protestation à droite, et de la virulence à l’extrême-droite.

    17 FÉVR. 2017 – PAR BENJAMIN STORA – BLOG : VOIX DU SUD

    http://www.anti-k.org/

    Lire aussi:

    Crimes contre l’humanité ! (NPA)

     

     

     

  • Moyen-Orient : « Rien de ce qui a entraîné l’explosion de 2011 n’a été réglé » (NPA)

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    Entretien. Quatre ans après « Le Peuple veut : une exploration radicale du soulèvement arabe », Gilbert Achcar vient de publier « Symptômes morbides : la rechute du soulèvement arabe »1. L’occasion pour nous de revenir sur les derniers développements du soulèvement déclenché à l’hiver 2010-2011 et sur les perspectives liées à l’élection de Donald Trump.

    Pourquoi, six ans après le début du soulèvement, la région est-elle toujours en pleine déstabilisation ?

    La région est toujours en pleine ­déstabilisation pour la simple et bonne raison que rien de ce qui a entraîné l’explosion de 2011 n’a été réglé. Le blocage socio-économique que connaît la région depuis des décennies s’est aggravé depuis 2011 en raison de l’onde de choc des soulèvements, qui s’est ajoutée aux facteurs structurels qui existaient. Les politiques économiques ont empiré : loin de corriger le tir en s’écartant des politiques néo­libérales qui ont largement contribué à créer la situation explosive, on a vu les institutions financières internationales pousser pour un surcroît de mesures dans la même direction, et même en allant plus loin comme on peut le voir dans un pays comme l’Égypte.

    Enfin, le facteur clé est que le soulèvement de 2011 n’a pas réussi à produire des directions à la hauteur de ce défi historique, et cela reste la difficulté majeure sur laquelle bute ce processus révolutionnaire, qui a commencé en 2011 et qui est destiné à durer de longues années, probablement des décennies, jusqu’à ce qu’émergent des directions capables de mener les transformations sociales, économiques et politiques radicales nécessaires. Faute de quoi, la région risque le pire. On a déjà un fort avant-goût de ce pire, mais cela peut malheureusement aller encore plus loin, à l’échelle de l’ensemble de la région.

    Et le pire, aujourd’hui, c’est sans aucun doute la Syrie... En novembre-décembre dernier, au moment du siège d’Alep, on a entendu certains affirmer que la Syrie était le théâtre d’une guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie. Qu’en penses-tu ?

    Ça c’est une lecture complètement erronée de la bataille d’Alep ! Dans cette bataille, les opposants au régime qui étaient encerclés dans ce réduit de la partie orientale de la ville n’ont été soutenus par personne, même pas d’ailleurs par la Turquie, dont le président Erdogan s'était entre-temps platement excusé auprès de Poutine, et avait conclu un marché avec lui, en vertu duquel Poutine lui a donné un feu vert pour une intervention dans le nord du pays afin de barrer la route au mouvement kurde. La seule intervention réelle des États-Unis dans le nord du pays, ce n’est pas du tout à Alep, c’est aux côtés du mouvement kurde ! Dès le départ, les États-Unis ont expliqué que leur souci principal, c’est Daesh, et que le reste est secondaire : c’est pourquoi ils soutiennent les combattants kurdes, et c’est d’ailleurs le seul cas de déploiement de soldats étatsuniens au sol en Syrie.

    Par parenthèse, on peut remarquer que ceux qui ont poussé des cris lorsqu’était évoquée la question de la livraison d’armes aux insurgés, en Libye ou en Syrie, pour faire face au régime, n’ont pas poussé les mêmes cris à propos de l’intervention des États-Unis aux côtés des Kurdes… Des staliniens aux anarchistes, tout le monde préfère se taire et ignorer cette intervention des États-Unis. Cela ne veut pas dire qu’il faudrait la condamner, mais cela montre bien que le réel est beaucoup plus complexe que certains schémas en noir et blanc, et qu’« il faut apprendre à penser », comme disait Trotski en 1938. À part dans la zone kurde, la principale intervention des États-Unis dans le conflit syrien, sans comparaison possible avec les ridicules gesticulations qu’ils ont faites en direction de l’opposition syrienne, c’est le veto strict qu’ils ont mis à toute livraison d’armes anti-aériennes aux groupes armés sur le terrain, qui a été un facteur clé dans le maintien du régime syrien, dans l’intervention aérienne de la Russie à partir de septembre 2015, et dans la destruction de la Syrie et de son peuple.

    Contrairement à ce que beaucoup prétendent, l’objectif des États-Unis n’a jamais été de faire tomber le régime Assad, ceci afin d’assurer ce qu’ils appellent une « transition dans l’ordre ». Penses-tu que l’administration Trump va poursuivre la même politique ?

    Au-delà des caricatures de ceux qui ne comprennent pas grand chose à ce qui se passe sur le terrain et qui présentent, comme tu l’as dit, le conflit syrien comme un conflit entre la Russie et les États-Unis, la réalité est que la position des États-Unis depuis le départ avait comme paramètre central, au vu de la désastreuse expérience irakienne, le maintien de l’appareil d’État baathiste, l’appareil de la dictature Assad, avec toutefois une conclusion tirée après quelques mois de soulèvement : Assad lui-même devrait partir pour préserver l’appareil. Un raisonnement tout à fait logique de leur point de vue. Et quand la Russie a commencé à intervenir en septembre 2015, au moment où le régime perdait du terrain, on a vu les États-Unis détourner le regard et essayer de (se) convaincre qu’il s’agissait d’une intervention pour combattre Daesh. Il y a de fait eu un feu vert des États-Unis pour l’intervention russe en Syrie…

    La différence aujourd’hui c’est que Donald Trump, on va attendre de voir car il ne s’est pas encore prononcé concrètement sur la Syrie au-delà de ce qu’il a pu dire dans sa campagne, semble avoir une différence avec l’administration Obama, qui est la question de Assad lui-même. Et encore, la différence est devenue ténue, puisqu’au cours des derniers mois Obama avait reculé et accepté le principe d’une transition avec Assad. Mais là on a un Trump qui, si l’on en croit ce qu’il a dit durant sa campagne, acceptera Assad, et ne le considère même plus comme un problème. C’est le signe d’une convergence encore plus forte avec la Russie. Ce n’est pas que les États-Unis étaient en clash avec la Russie, rappelons qu’ils coordonnent leurs opérations aériennes depuis que les Russes sont intervenus en septembre 2015, illustration de la collusion de fait entre les deux pays. Mais tout porte à croire que la coopération va être plus directe avec Trump.

    Reste la question de l’Iran…

    Oui. Autant Trump manifeste de la sympathie, on pourrait même dire une affinité, pour des raisons évidentes de profil caractériel, vis-à-vis de Poutine, autant il semble prêt à s’accommoder d’un Assad, de même qu’il s’accommodera parfaitement de tous les machos dictateurs de la planète qui tous ont accueilli avec grand soulagement son élection, des Philippines à la Turquie en passant par l’Égypte et la Syrie, autant un autre paramètre de son attitude est son hostilité à l’Iran. Cela fait partie de son profil réactionnaire général et de sa convergence avec l’extrême droite sioniste au pouvoir en Israël.

    On peut s’attendre à un marchandage global avec Poutine, dans lequel il lui offrirait une levée des sanctions, une perspective de coopération entre Russie et États-Unis, avec peut-être des promesses économiques alléchantes, en échange d’une collaboration de la Russie sur la question de l’Iran. Je crois que Trump est quelqu’un qui sera prêt à avaliser l’annexion de la Crimée, à négocier une sorte de compromis sur l’Ukraine, mais qu’il voudra notamment en échange un engagement russe contre l’Iran, ce qui pourrait sur le terrain syrien passer par la demande que la Russie évince l’Iran de la Syrie. Ce sont évidemment des spéculations, puisque l’une des caractéristiques de Trump est qu’il est largement imprévisible et que pour l’instant, avant qu’il s’engage dans une politique concrète sur un terrain quelconque, il est difficile de faire trop de pronostics, à part que la logique qui le guide, et qui le guidera, est une logique profondément réactionnaire.

    Propos recueillis par Julien Salingue

     

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    • 1. Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe, Paris, Sindbad-Actes Sud, 2017, 22 euros.

     
  • Le 4e congrès national de La Voie démocratique (NPA)

    Les leçons de 21 ans de lutte de La Voie démocratique ont conduit à définir quatre processus structurant notre action et notre combat :

    La Voie démocratique, comme continuité politique et idéologique du mouvement marxiste-léniniste marocain, en particulier Ilal Amam1, a été créée en 1995 sur la base des acquis de 25 ans de lutte, la rupture avec le réformisme et le révisionnisme et les apports théoriques de Ilal Amam concernant les contradictions fondamentales entre le bloc de classes dominant constitué des gros propriétaires terriens, de la bourgeoisie mandataire et de l’impérialisme, en particulier français, d’une part, et la classe ouvrière et les masses laborieuses, d’autre part ; la désignation de la mafia makhzen, qui détient le pouvoir et une grande partie de la richesse du pays, comme l’ennemi direct le plus féroce et la principale entrave à toute avancée démocratique et sociale ; et les spécificités de la constitution de la nation marocaine comme nation amazigho-arabe et musulmane ayant de fortes spécificités régionales nécessitant la mise en place de larges autonomies.

    - Le processus de constitution de l’organisation politique autonome de la classe ouvrière et des masses laborieuses à travers l’enracinement dans la classe ouvrière et les masses laborieuses et l’unification des organisations marxistes.

    - Le processus de constitution des organisations autonomes des masses populaires (syndicats, associations, comités de quartier…), leur unification et intégration à la lutte pour la libération nationale et la démocratie.

    - Le processus de constitution du front des classes populaires.

    - Le processus d’édification d’une Internationale marxiste.

    Le 4e congrès national s’est tenu en juillet 2016 sous le mot d’ordre « Construire le parti de la classe ouvrière et le front uni pour se débarrasser du makhzen et édifier l’Etat national, démocratique et populaire » dans un contexte national caractérisé par :

    - Une crise économique profonde causée par la dépendance, surtout vis-à-vis de l’impérialisme français, le parasitisme du bloc de classe dominant, l’économie de rente, la prédation de la mafia makhzen, crise exacerbée par la crise actuelle du capitalisme.

    - Une crise sociale touchant non seulement les classes défavorisées mais aussi la petite bourgeoisie et de larges couches de la moyenne bourgeoisie.

    - Une crise politique attestée par le boycott massif des élections (80 % des inscrits) – le champ politique officiel est de plus en plus déconnecté des préoccupations populaires.

    - Une offensive menée par le régime contre les masses populaires et les organisations militantes en profitant d’une conjoncture favorable (priorité à la lutte contre le terrorisme, luttes sanglantes dans plusieurs pays arabes, reflux du mouvement du 20 février), du soutien de l’impérialisme, en particulier français, et des aides financières des pays du Golfe pour faire passer des mesures antipopulaires (« réforme » des retraites au détriment des retraités, liquidation accélérée des services sociaux publics et du soutien aux prix des produits de base…). La contrepartie est l’approfondissement de la dépendance du Maroc, sur tous les plans, vis-à-vis de l’impérialisme, l’alignement sur les positions des régimes rétrogrades du Golfe et la participation à leurs guerres contre les peuples arabes.

    -Une résistance populaire multiforme capitalisant sur les acquis du mouvement du 20 février et montrant les énormes potentiels de lutte de notre peuple : recul de la peur, recours systématique aux sit-in, marches et toutes formes de lutte. Mais ces luttes restent dispersées et n’arrivent pas, souvent, à se transformer en mouvements organisés et stables et à s’unir à cause de la faiblesse des organisations militantes et de leur modeste enracinement en leur sein.

    Le 4e congrès national, prenant en compte cette situation et les leçons de la mise en œuvre des processus cités plus haut dans la réalité concrète, a permis de tirer les conclusions suivantes :

    - L’unification des marxistes s’est révélée difficile (sectarisme, gauchisme, divergences concernant la stratégie du changement, la politique des alliances stratégiques…).

    - Le mouvement du 20 février, qui s’inscrit dans les processus révolutionnaires qui ont embrasé le monde arabe, a échoué à atteindre ses objectifs, en particulier à cause de l’absence d’un parti organisant la classe ouvrière et les masses laborieuses et représentant leurs intérêts.

    Aussi La Voie démocratique a-t-elle décidé, lors du 4e congrès national, de s’atteler sans plus attendre, de toutes ses forces et avec une détermination inébranlable, à la construction du parti de la classe ouvrière et des masses laborieuses qu’elle considère comme sa tâche centrale. Ceci, tout en continuant à tendre la main aux militants marxistes.

    Sur le plan stratégique :

    - La nature de l’Etat permettant l’essor de toutes les composantes de notre peuple, à savoir l’Etat national, démocratique et populaire comme phase posant les jalons pour le socialisme, les objectifs et étapes du changement révolutionnaire (étape du changement national, démocratique et populaire, étape du changement socialiste et les rapports entre elles), les instruments du changement révolutionnaire et les fronts de classe.

    - Le programme de changement démocratique radical de transition vers le socialisme a été réexaminé, enrichi et précisé.

    - Les organisations autonomes des masses populaires sont un enjeu stratégique de première importance car, grâce à elles, les masses apprennent à s’organiser, défendre leurs intérêts et gérer leurs affaires. Elles constituent des embryons de contre-pouvoir. Le parti doit les défendre contre la mainmise du pouvoir et des forces qui lui sont liées et aider à leur unification et leur participation à la lutte globale pour le changement, mais il doit être attentif à leurs doléances, suggestions et critiques et ne doit, en aucun cas, les considérer comme de simples courroies de transmission.

    Au niveau tactique : les alliances tactiques permettent de réaliser une ou quelques tâches en isolant l’ennemi le plus féroce à un moment déterminé et en essayant de rassembler le plus large front possible pour l’abattre. Il est clair qu’un tel front ne peut se faire que sur une base politique et non idéologique, et qu’il est dépassé dès que les tâches pour la réalisation desquelles il s’est formé sont accomplies.

    C’est pourquoi La Voie démocratique, tout en se battant bec et ongles pour la constitution d’un front démocratique, dont le noyau dur et la colonne vertébrale devraient être la gauche militante, lutte dans le même mouvement pour un front plus large, à l’instar du mouvement du 20 février, regroupant toutes les forces et personnalités souffrant de la mainmise de la mafia makhzen sur le pouvoir et la richesse et prêtes à se battre pour l’abattre.

    Abdallah Harif

    • 1. Ilal Aman (« En avant ») était une organisation marxiste-léniniste, constituée en août 1970, qui a été férocement réprimée, une série de ses membres ayant été condamnés à de lourdes peines de prison. Un de ses dirigeants les plus connus était Abraham Serfaty. Nombre de cadres de ce courant, après leur libération au début des années 1990, ont constitué La Voie démocratique.

  • Dossier Maroc ( L'Anticapitaliste)

     

  • Syrie : Un pays sous occupation (NPA)

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    La chute d’Alep-est, mi-décembre, aujourd’hui entre les mains du régime d’Assad, a révélé un tournant du soulèvement syrien, avec une nouvelle entente russo-turque sur le dos des populations mobilisées.

    Des informations convergentes confirment que la Turquie a usé de son influence sur les groupes islamistes qu’elle soutient pour que ceux-ci se retirent d’Alep-est, permettant la chute finale de ces quartiers. Ce virage d’Erdogan lui a permis une intervention militaire directe au nord d’Alep sous prétexte de chasser Daesh, mais en fait pour empêcher toute tentative d’autonomie kurde au nord de la Syrie (Rojava). En contrepartie, la Turquie ne pose plus le départ d’Assad et de ses proches comme condition préalable à toute solution politique.

    Accord entre puissances

    Un accord-cadre entre les trois puissances les plus impliquées en Syrie (la Russie, la Turquie et l’Iran) a été établi, axé sur l’arrêt des combats, excepté contre Daesh et Jabhat al-Nusra, et l’ouverture de négociations entre le régime et les factions armées soutenues par la Turquie, le tout sous la bannière de la lutte contre le terrorisme... Le 29 décembre 2016, le gouvernement Erdogan a convoqué les chefs d’une trentaine de groupes « islamistes » armés pour leur signifier le changement des priorités de la politique turque et leur imposer de signer une déclaration de cessez-le-feu que la Russie et la Turquie ont déjà préparé. De son côté, la Russie a fait pression sur l’Iran et le régime d’Assad pour l’accepter.

    Les effets de cet accord n’ont pas tardé à se manifester, créant un nouveau clivage au sein des groupes armés islamiques, entre ceux qui acceptent ou n’acceptent pas de se dissocier de Jabhat al-Nusra.

    Parodies de négociations

    Une première conférence de négociation a été convoquée à Astana, la capitale du Kazakhstan le 23 janvier. Le régime syrien s’est trouvé face à une délégation de chefs de guerre des groupes majoritairement islamiques soutenus par la Turquie, dirigée par Mohamed Aloush, le chef de guerre de Jaysh al-Islam. Aucune formation politique de l’opposition syrienne n’y a été invitée. Deux questions ont été discutées : la prolongation du cessez-le-feu et la lutte contre le terrorisme. La Russie a envoyé, aussi bien au régime qu’à tous les groupes d’opposition, la « proposition » d’une nouvelle Constitution de la Syrie, et choisit les groupes de l’opposition invités à Moscou. 

    Les forces politiques syriennes ne sont plus invitées aux conférences concernant l’avenir de leur pays que pour signer des accords imposés par les puissances impérialistes et régionales. La Coalition nationale et la Haute Commission de négociations, soutenues, en principe, par l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et les pays occidentaux, sont de plus en plus marginalisées, leur existence est devenue fantomatique et corrompue...

    Un ressort populaire reste possible

    Le mouvement populaire ne s’est pas encore relevé de six ans de souffrances et d’immenses dégâts socio-économiques et humains infligés par la guerre totale menée par le régime criminel d’Assad. Les comités populaires de coordination des luttes sont affaiblis et atomisés, ainsi que les conseils locaux. Les groupes et formations politiques révolutionnaires démocratiques et de gauche restent dispersés et faibles. Le mouvement kurde, en particulier le Conseil de la Syrie démocratique qui comprend des composantes arabe, kurde, turkmène et assyrienne, subit une pression immense exercée par l’intervention militaire turque.

    Le soutien aussi bien américain que russe aux troupes des Forces démocratiques syriennes (FDS) n’a pas seulement faibli, mais il s’est avéré incertain et changeant. L’aide américaine aux FDS a diminué dans sa guerre contre Daesh, et du côté russe, l’autonomie kurde n’est plus admise qu’en tant qu’autonomie culturelle. Les forces kurdes n’ont d’ailleurs pas été invitées à participer à la conférence d’Astana.

    Une recomposition progressiste nécessaire

    Le pays subit donc une occupation par plusieurs puissances impérialistes et régionales, chacune avec ses acolytes locaux. Il subit aussi plusieurs groupements contre-révolutionnaires : Daesh, Jabhat al-Nusra, Ahrar Asham et d’autres groupes hostiles les uns aux autres.

    Du côté régime, de plus en plus exsangue et dépendant de la Russie et de l’Iran, de multiples milices (y compris Hezbollah et les milices chiites irakiennes) bénéficient de leur propre autonomie.

    La destinée du peuple syrien lui échappe. Une recomposition des forces populaires, démocratiques et progressistes arabes et kurdes est plus qu’urgente pour changer le rapport de forces existant, raviver le mouvement populaire aujourd’hui épuisé, et reprendre les luttes pour ouvrir un horizon progressiste au peuple meurtri de la Syrie.

    Ghayath Naisse

  • Toulouse internationaliste

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  • Dijon - Réunion publique sur le Moyen-Orient

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    Après la chute d'Alep, avec l'entente Erdogan Poutine, quel avenir au Moyen-Orient ?

    Quelles évolutions, quels risques avec l' arrivée de Trump au pouvoir aux USA ?

    Quels impacts en Europe et en France, quelles responsabilités ? 

     

    Conférence-Débat

    Jeudi 26 janvier à 20h

    avec Julien SALINGUE

    au Centre de rencontre international de Dijon

    1 avenue Champollion, angle avenue de Dallas

     

    Et aussi comment les gouvernements « occidentaux », notamment de la France, ont pesé sur la situation au Moyen-Orient : intérêts économiques, alliances avec les émirats et l'Arabie Saoudite...

    Des centaines de milliers de personnes n'ont que le choix entre la mort et la fuite, elles sont le plus souvent rejetées par les pays dits démocratiques et notamment l'UE et la France, qui préférent les renvoyer dans des camps en Turquie. Une organisation comme Daech en profite pour recruter et Erdoğan accentue sa guerre intérieure contre les Kurdes et réprime brutalement tous les opposants.

    Les attentats qui ont lieu dans les pays européens ou ailleurs dans le monde, en lien avec la situation au Moyen-Orient ont été instrumentalisés pour justifier l'état d'urgence en France, largement exploité pour réprimer les mouvements sociaux, la solidarité avec les migrants...

    Quelle solidarité relancer, alors que les luttes continuent, comme les massacres, après la chute d'Alep ?

    Parce que cette situation est explosive, le NPA 21 vous propose d'y réfléchir et d'en discuter avec Julien Salingue, chercheur en sciences politiques, spécialiste du Moyen-Orient.

     

    NPA Bourgogne/Franche-Comté :

    bourgogne-franche-comte.npa2009.org

    NPA 21 BP 97 21803 QUETIGNY CEDEX

     

    https://npa2009.org/

  • La gauche marocaine : des défis nombreux (NPA)

    Le Mouvement du 20 Février 2015 a dévoilé l’incapacité de la gauche à peser dans la construction d’un rapport de forces, dans un contexte marqué par un aiguisement des contradictions sociales sur tous les terrains, le grippage des mécanismes de la façade démocratique, une crise des médiations traditionnelles et l’amorce de nouvelles dynamiques sociales.

    La stratégie de construction d’un rapport de forces à l’intérieur des institutions a mené la principale opposition historique « de la réforme à la gestion subordonnée ». Le vide crée a facilité la formation d’une coalition de différents courants, la Fédération de la gauche démocratique (FGD), qui défend la perspective d’une monarchie parlementaire par une stratégie pacifique combinant mobilisations sociales et participation institutionnelle. Dans les faits, cela est revenu à autolimiter l’action collective, à la subordonner aux stratégies électorales et à éviter toute perspective d’affrontement social et politique. Aux dernières élections, la FGD a obtenu deux députés.

    La gauche radicale connait également des difficultés considérables.

    Le poids donné aux traditions idéologiques spécifiques l’emportent sur la définition de tâches politiques communes, les pratiques différentes dans le travail de masse, en particulier mais pas seulement syndical, conduisent à des lignes de différenciation importantes. La faiblesse du débat trans-courants entretient les clivages. Au-delà, il y a des différences sur des questions majeures.

    Il en est ainsi de l’idée d’un « front populaire » incluant la gauche non gouvernementale (le FGD) et, à un deuxième niveau, un front civil plus large associant des courants de l’islam politique opposés au système, qui permettrait d’isoler l’adversaire principal, autour d’une tache immédiate : la chute du makhzen. Cette approche sous-estime les possibles et nécessaires radicalisations politiques d’en-bas et la nécessité d’une nouvelle représentation politique, liée organiquement à de nouveaux cycles de mobilisations/expériences de luttes de masses. Le « débouché politique » ne peut être une recomposition, dans le cadre d’un front, de forces issues d’un autre cycle historique, dont les limites et impasses ont été éprouvées.

    La question des mouvements islamistes oppositionnels est complexe. S’il est juste de pas les considérer comme l’ennemi principal, de ne pas faire abstraction de leur base populaire, il faut comprendre les raisons de leur retrait du M20F et la nature de classe de leurs directions. La contradiction principale n’efface pas la contradiction fondamentale, dans un contexte où c’est la question sociale qui tend à être le coeur de la lutte démocratique. Les mobilisations d’en-bas, comme terrains potentiels de confrontation politique, donnant un contenu social et sa base réelle à la lutte démocratique, doivent être le fondement d'alliances réelles.

    La question de l’unification des résistances est le problème clé de la situation.

    Elle ne peut être résolue par les formes actuelles du travail de masse, qui sont sans efficacité par rapport à la tâche posée, ni par rapport à l’enjeu de refonder un nouveau mouvement ouvrier et populaire. Il ne s’agit pas seulement de se « distinguer », dans une « guerre de positions » structurellement inégale face aux bureaucraties et forces liées au système , dans des cadres discrédités et en crise. Il s’agit de comprendre les raisons profondes pour lesquelles le mouvement syndical, les organisations traditionnelles ne permettent plus la reconstruction des capacités collectives d’action, mais aussi pourquoi les secteurs populaires, les salariés, ne les considèrent pas comme des référents « naturels » et n’y adhérent pas, ou seulement conjoncturellement. Il s‘agit bien de rebâtir des cadres d’action collectifs ancrés dans la défense organique des urgences sociales et démocratiques, rompant avec les formes bureaucratiques du travail de masse et les conceptions étroites du travail syndical.

    Les mobilisations sont l’expression sur différents terrains de la contradiction entre la logique d’ensemble de la reproduction et prédation du capital local et international, et la satisfaction des besoins élémentaires des classes populaires et des travailleurs. Elles prennent la forme concrète d'une opposition aux politiques d’austérité et répressives. Malgré leur caractère spécifique ou sectoriel, elles s’affrontent à une logique globale qui nécessite de puissants mouvements populaires, un processus de convergence des luttes, autour d’exigences communes contre la répression et l’austérité.

    Cette dynamique nécessite une compréhension que le moteur d’une lutte démocratique radicale est la question sociale et la rupture avec les stratégies de « dialogue social » et les formes d’action qui n’ont pas d’impact concret sur la puissance des dominants. La question de l’unité d’action populaire, sous des formes qui permettent l’auto-organisation et le développement d’un mouvement de masse autonome, s’érigeant comme force sociale et politique et disputant au pouvoir sa légitimité à diriger, est centrale dans la construction d’un rapport de forces. La construction de réponses globales et unifiantes contre l’austérité, les discriminations et la répression peut à cette étape en être le socle politique. Le climat social indique la possibilité d’une reconstruction politique de références et formes d’organisation, ainsi que d’un espace de la gauche démocratique révolutionnaire, à condition qu’elle sache articuler une politique indépendante dans les luttes, une pratique unitaire et une perspective anti-institutionnelle radicale.

    Le réveil social actuel peut s’élargir et avoir une portée globale s’il est sous-tendu par une perspective politique posant les jalons d’un parti de classe pluraliste, indépendant, unifié sur la base de tâches politiques centrales et non sur le bilan du passé ou la prédominance de telle ou telle tradition politique. Cela implique aussi une redéfinition, ouverte aux ajustements et débats, des formes et contenus d’intervention dans les organisations de masse, un dépassement des formes verticalistes de combat politique et d’organisation, qui font l’objet d’une méfiance et d’un rejet au sein des nouvelles générations. Cela implique une rupture avec les approches visant à faire de tel ou tel courant le noyau exclusif, principal ou hégémonique du parti se construisant par ses propres forces, ainsi qu'avec celles qui ne dépassent pas un rapport activiste et propagandiste aux luttes.

    Au-delà, une partie des difficultés tient à des faiblesses combinées :

    a) l’absence d’un projet global qui nourrisse un horizon émancipateur dont le fil conducteur, y compris pour les luttes d’aujourd’hui, soit une démocratie radicale fondée sur le contrôle populaire, une répartition égalitaire des richesses, une gestion écologique des biens communs, l’égalité des droits pour tous et toutes ;

    b) une difficulté à penser les stratégies de luttes en dehors des marges concédées par la façade démocratique ;

    c) une difficulté à porter une perspective politique offensive et des mots d’ordres capables d’incarner, au-delà du rejet ou de la chute du makhzen, l’exigence d’une réappropriation démocratique du pouvoir et de la richesse ;

    d) une difficulté à penser les conditions actuelles de la construction d’une alternative, les différents courants estimant qu’il y a déjà une « offre politique » qu’il suffit de renforcer, au détriment de l’ouverture d’un nouveau cycle politique dépassant l’éparpillement des forces révolutionnaires et rassemblant, dans une nouvelle force, les nouvelles générations dont la satisfaction des aspirations nécessite une révolution sociale et démocratique.

    Amin Saber (Tahadi)