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Tunisie

  • Nuages sur la Tunisie (Le Monde Diplomatique)

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    Mercredi 10 mai 2017, la petite localité de Tebourba, située à 35 kilomètres à l’ouest de Tunis, dans le gouvernorat (préfecture) de La Manouba, a été le théâtre d’affrontements entre jeunes et forces de sécurité, ces dernières usant de gaz lacrymogènes pour disperser plusieurs centaines de manifestants en colère.

    À l’origine de ces violences, la tentative d’immolation par le feu d’un jeune vendeur de fruits à la sauvette empêché de travailler par les policiers. Cela rappelle sans conteste l’événement fondateur de la révolution tunisienne de décembre 2010-janvier 2011, quand des représentants de l’ordre confisquèrent sa marchandise à Mohamed Bouazizi, le poussant à s’asperger d’essence avant de l’enflammer pour mettre fin à ses jours (17 décembre 2010).

    Malgré le retour au calme — les autorités du gouvernorat ont promis d’aménager des espaces de vente pour les marchands ambulants —, le drame de Tebourba est loin d’être isolé. Suicides ou automutilations sont fréquents chez une jeunesse désabusée et les protestations populaires qui suivent ces actes s’ajoutent aux tensions sociales qui aggravent un climat politique des plus délétères. Jour après jour, la Tunisie s’interroge sur son avenir dans un contexte de crise multiforme.

    Lire aussi Thierry Brésillon, « Grand déballage historique en Tunisie », Le Monde diplomatique, mai 2017. La veille des affrontements de Tebourba, le pays apprenait ainsi la démission de M. Chafik Sarsar, le président de l’Instance supérieure indépendante des élections (Isie). En poste depuis 2014, cette personnalité indépendante et très respectée devait préparer les élections municipales — les premières depuis la chute de l’ancien régime — du 17 décembre prochain. Suivi dans son départ par deux autres membres du conseil de l’Isie, dont le vice-président, l’intéressé s’est dit contraint à la démission » et a évoqué des « divergences internes » menaçant l’organisation « d’élections libres et transparentes ».

    Pour de nombreux Tunisiens, il ne fait nul doute que M. Sarsar subissait les pressions des autorités et de partis politiques désireux de remporter le scrutin. Cela afin de bénéficier d’assises territoriales et financières susceptibles de les aider à préparer au mieux leurs campagnes électorales pour les législatives de 2019. Du coup, l’opinion publique se demande si les municipales auront bien lieu. Un report, même de quelques semaines, aurait un effet fâcheux dans la mesure où ce rendez-vous, maintes fois décalé, est considéré comme une étape fondamentale dans la poursuite du processus de transition démocratique entamé depuis la chute de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011.

    Dans un discours prononcé ce même 10 mai, le président Béji Caïd Essebsi a néanmoins assuré que les élections locales auront bien lieu. Annoncée depuis plusieurs jours, son adresse à la nation a surtout été l’occasion de fustiger les mouvements sociaux qui paralysent l’activité économique en divers points du pays, notamment dans les régions du Kef (nord-ouest) et de Tataouine (sud-est). Revendiquant la nécessité de défendre « l’État de droit », et estimant que les manifestations « ne sont pas toutes légitimes » M. Essebsi a fait savoir qu’il avait décidé de recourir à l’armée pour protéger « les outils de production » et défendre les sites d’extraction de pétrole et de phosphate. Pour mémoire, en 2011, alors qu’il était chef du gouvernement (du 27 février au 24 décembre 2011), celui qui fut, entre autres, ministre de l’intérieur (1965-1969) du président Habib Bourguiba, s’était déjà élevé contre « le dégagisme néfaste à l’économie » dont, selon lui, se rendaient coupables nombre de Tunisiens désireux de chasser tous les responsables en place, qu’ils soient élus, gouverneurs (préfets) ou chefs d’entreprise.

    En décidant de faire appel à l’armée pour « protéger » l’activité économique, le président tunisien prend le risque de dérapages tant les protestations s’accroissent. Après six années de transition, une grande majorité de Tunisiens ne voit aucune amélioration dans la situation économique et reproche aux autorités de ne pas agir contre la marginalisation de nombreuses régions. À Tataouine, des manifestants multiplient sit-in, blocages de route et marches publiques pour exiger des investissements pour le développement régional et la mise en place, par les compagnies pétrolières, d’une politique de recrutement favorable à la jeunesse locale. En somme, les mêmes revendications qu’il y a vingt, dix ou six ans… S’il a été favorablement accueilli par la bourgeoisie tunisienne qui se dit lassée par le désordre dans le pays, ce recours à la soldatesque fait craindre un tour de vis sécuritaire et un retour déguisé à l’ordre ancien.

    Il faut dire que les alertes en ce sens s’intensifient. En avril dernier, l’Union générale des étudiants de Tunisie (Uget) dénonçait les violences policières commises lors de manifestations estudiantines. Début mai, la rédaction du site indépendant Nawaat condamnait « le harcèlement du directeur de sa rédaction et l’intention manifeste des autorités à s’acharner contre ses journalistes. » Sami Ben Gharbia, cofondateur et directeur de la rédaction avait alors été convoqué — le 3 mai, jour de la célébration mondiale de la liberté de la presse ! — par la brigade centrale d’investigation de la Garde nationale pour y être interrogé à propos de fuites concernant un projet présidentiel d’amnistie des cadres de l’ancien régime.

    Sur les réseaux sociaux, mais aussi lors des nombreux talk-shows sur les chaînes de télévisions tunisiennes, cette tentation sécuritaire est d’autant plus critiquée que le gouvernement de M. Youssef Chahed (lire l’encadré ci-dessous) peine à apporter des réponses aux inégalités et aux déséquilibres régionaux. C’est d’ailleurs la persistance de la marginalisation d’une partie du pays que met en exergue le dernier rapport de l’International Crisis Group (ICG) (1). Pour les experts de ce laboratoire d’idées basé à Bruxelles, le compromis politique en place depuis 2014, fruit de l’alliance entre le parti Nidaa Tounès (camp présidentiel) et la formation islamo-conservatrice d’Ennahda, est menacé à moyen terme. Relevant la paralysie qui empêche l’accomplissement des réformes, le document insiste sur le poids néfaste des « réseaux clientélistes » et, plus encore, sur l’existence d’une bataille de l’ombre entre l’élite économique traditionnelle et de nouveaux entrepreneurs originaires de l’intérieur du pays ou des zones défavorisées.

    « Alors que les équilibres macroéconomiques sont mis à mal, la polarisation se renforce dans le monde des affaires entre chefs d’entreprises, mais aussi entre ces derniers et les barons de l’économie informelle, notamment de la contrebande, note ainsi le rapport. D’un côté, une élite économique établie issue de la région côtière de l’Est du pays et des grands centres urbains est protégée et privilégiée par des dispositifs réglementaires, et entend le rester. De l’autre, une nouvelle classe d’entrepreneurs issus des régions déshéritées, dont certains sont cantonnés au commerce parallèle, soutiennent en partie les protestations violentes contre le pouvoir central et aspirent à se faire une place parmi l’élite établie, voire à la remplacer. »

    Pour l’ICG, seuls un dialogue national et la mise en place d’un certain nombre de mesures sont susceptibles d’empêcher que cet affrontement régionaliste ne mène à l’échec de la transition démocratique. Et parmi les changements que suggère le laboratoire d’idées, il y a le « renforcement de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (Inlucc) » ainsi que la « soumission par les partis politiques de leurs rapports financiers à la Cour des comptes. »

    L’un des mérites du document de l’ICG est d’insister sur le fait que « des hommes de l’ombre du milieu des affaires tirent les ficelles en coulisses pour défendre leurs intérêts. » Une réalité que nombre de Tunisiens valident en faisant systématiquement référence à l’existence de « mafias » organisées dont l’argent irrigue non seulement le champ politique mais aussi celui des médias et même des organisations non gouvernementales (ONG) locales.

    C’est dans ce contexte que le président Béji Caïd Essebsi tente de convaincre ses concitoyens d’accepter le projet de loi de réconciliation économique dont la troisième mouture est en discussion à l’Assemblée. Pour les autorités tunisiennes, l’amnistie, sous conditions, de personnes impliquées dans des crimes de corruption est susceptible de tourner la page du passé et de permettre le redémarrage de l’économie. La gauche, les syndicats, ainsi que de nombreuses associations y sont opposées et manifestent régulièrement pour exiger le retrait de ce projet qu’ils qualifient de « blanchiment de la corruption ». Des militants pour la défense des droits humains voient dans ce projet une tentative pour amoindrir les prérogatives de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), en charge du processus de justice transitionnelle et dont les travaux font face à une hostilité plus ou moins assumée de la part du pouvoir.

    Lire aussi Jérôme Heurtaux, « Le triple déni des cadres déchus », Le Monde diplomatique, mai 2017. Quoi qu’il en soit, l’avenir de ce texte dépend de la position que prendra Ennahda. À l’image de son guide Rached Ghanouchi, la direction de ce parti semble encline à soutenir le texte pour au moins deux raisons. La première est liée à l’idée qu’une opposition à son adoption sonnerait le glas de la coalition avec Nidaa Tounès et précipiterait le pays dans une grave crise politique à l’issue incertaine. La seconde est d’ordre stratégique. En absolvant certains cadres de l’ancien régime, qui fut pourtant un impitoyable persécuteur des islamistes, Ennahda élargirait son influence au sein des élites économiques traditionnelles, sachant que son poids chez les entrepreneurs du secteur informel est déjà conséquent. Seul problème pour la direction de ce parti, sa base demeure opposée à cette absolution. Le sort du projet de loi de réconciliation économique en dira long sur la recomposition politique en Tunisie.

     

    Un gouvernement affaibli

    Tombera ou ne tombera pas ? Installé à la fin août 2016, le gouvernement de M. Youssef Chahed fait l’objet de nombreuses spéculations quant à sa pérennité. Obligé de composer avec une Assemblée hostile, le plus jeune chef de gouvernement de l’histoire de la Tunisie indépendante (il a 41 ans) doit faire face à un flot ininterrompu de critiques liées notamment à son incapacité à répondre aux attentes sociales nées de la révolution.

    Certes, M. Chahed a été conforté à son poste par le président Essebsi lors du discours de ce dernier, mais le limogeage de deux de ses ministres, visiblement décidé par le palais de Carthage — le siège de la présidence — a illustré le manque d’autonomie du gouvernement. C’est un conflit avec le syndicat de l’enseignement secondaire, une branche de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), qui a coûté son poste à M. Néji Jelloul, ministre de l’éducation. Ce dernier, personnalité ambitieuse et d’autant plus désireuse de jouer un rôle de premier plan que le parti présidentiel Nidaa Tounès est miné par les dissensions, s’est attiré les foudres des syndicats en cherchant à légiférer sur les cours particuliers. Une pratique discrétionnaire et peu encadrée qui représente néanmoins une part substantielle des revenus des enseignants. Son limogeage signe le glas de ce projet, au grand dam de nombreux ménages qui dénoncent le poids financier excessif de ces enseignements additionnels.

    Quant à Mme Lamia Zribi, désormais ex-ministre des finances, son renvoi est dû à une bourde bien étonnante pour qui connaît les exigences de prudence oratoire pour un tel poste. En estimant publiquement que le dinar tunisien, déjà bien faible, pourrait tomber à un taux de 1 euro pour 3 dinars d’ici la fin de l’année, elle a provoqué une panique sur le marché local des changes et obligé le chef du gouvernement à démentir toute imminence de dévaluation de la monnaie nationale. Un cafouillage de mauvais aloi quand on sait que la Tunisie est engagée dans de difficiles négociations avec le Fonds monétaire international (FMI).

    Akram Belkaïd  14 mai 2017

    http://blog.mondediplo.net/

  • Tunisie: "ni terroristes ni casseurs", des manifestants du sud ne "lâchent rien" (Le Point)

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  • Risque d’escalade en Tunisie après la mort d’un manifestant dans le sud (ESSF)

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    Un jeune manifestant est mort lundi après avoir été écrasé par un véhicule de la gendarmerie dans le sud de la Tunisie, faisant craindre une escalade dans cette région agitée depuis plusieurs semaines par des protestations sociales.


    Une cinquantaine de personnes ont également été hospitalisées pour asphyxie au gaz lacrymogène ou fractures, lors de heurts entre manifestants et forces de l’ordre à El-Kamour et Tataouine, sa préfecture, a indiqué à l’AFP le ministère de la Santé.

    La tension est montée durant le week-end à El-Kamour, site désertique à une centaine de km de Tataouine où campent depuis près d’un mois des habitants réclamant une meilleure répartition des richesses et des recrutements prioritaires dans les sociétés pétrolières.

    Face à ce mouvement entravant la circulation des camions vers les champs pétroliers et gaziers de Tataouine, le président Béji Caïd Essebsi a solennellement demandé le 10 mai aux militaires de protéger les sites de production du pays d’éventuels blocages. Lundi matin, « un citoyen a été tué à El-Kamour par un 4x4 de la Garde nationale (l’équivalent de la gendarmerie) qui faisait marche arrière. Il est mort après son transport à l’hôpital », a confirmé devant la presse le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Yasser Mesbah.

    Tout est fermé

    Ce décès est survenu lors d’une manifestation devant le complexe pétrolier et gazier, où les forces de l’ordre ont fait usage de gaz lacrymogène pour repousser les protestataires qui tentaient d’y pénétrer.
    Selon le porte-parole du ministère de la Défense, Belhassen Oueslati, les manifestants « ont utilisé des camions pour forcer le barrage » érigé autour des installations. « La situation est stable », a-t-il ajouté lors de ce point de presse.

    Son homologue de l’Intérieur a indiqué que 13 policiers avaient été blessés à El-Kamour et Tataouine. Six agents de la Garde nationale ont aussi été touchés dont deux grièvement. Un agent de la protection civile est en soins intensifs, a-t-il ajouté.

    M. Mesbah a également déclaré que le siège de la Garde nationale à Tataouine avait été incendié, des véhicules des forces de l’ordre brûlés et la fourrière dévalisée.
    Après le décès du manifestant d’El-Kamour, une manifestation de soutien organisée devant le gouvernorat à Tataouine a elle aussi fini en heurts.

    Ce rassemblement n’a dégénéré « qu’après les violences à El-Kamour », a assuré à l’AFP, sous couvert de l’anonymat, un participant. « Tout est fermé à Tataouine. Seule l’armée est là, les policiers et gendarmes sont partis. Nous n’avons aucun problème avec l’armée, qui se comporte de manière très civilisée », a-t-il ajouté.

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    On ne lâche rien

    Dans le centre de Tunis, deux manifestations -des dizaines de personnes puis quelques centaines- ont été organisées lundi en soutien aux contestataires du sud. Les participants ont notamment repris à leur compte le slogan phare des habitants de Tataouine : « On ne lâche rien ».
    « Le peuple de Tataouine revendique son droit au travail et au partage des ressources et (Béji Caïd) Essebsi répond par la force », a fustigé Marwane, la trentaine.

    Parmi les rares réactions politiques, le parti islamiste Ennahdha a appelé au calme, tout en jugeant « légitimes » les revendications des habitants de Tataouine.

    Dès samedi, l’armée avait procédé à des tirs de sommation pour disperser la foule à El-Kamour, pour la première fois depuis l’appel du président Essebsi aux militaires. Le lendemain, le ministère de la Défense a prévenu que l’armée aurait recours à la force contre quiconque tenterait de pénétrer à l’intérieur du site d’El-Kamour.
    « La tentative d’entrer par la force dans l’installation protégée par l’armée (...) n’est pas un acte pacifique (...) Cela requiert une réaction », a insisté lundi à la radio le porte-parole du ministère Belhassen Oueslati.

    En fonctions depuis moins d’un an, le gouvernement d’union de Youssef Chahed est à son tour confronté à une grogne sociale croissante, en particulier dans les régions périphériques.
    Les mouvements prennent régulièrement l’allure de sit-in bloquant routes et accès à certains sites.
    La Tunisie, unique pays rescapé du Printemps arabe, avait connu début 2016 sa plus importante contestation sociale depuis la chute de la dictature cinq ans plus tôt, après le décès d’un jeune manifestant lors d’une manifestation pour l’emploi à Kasserine (ouest).

    mardi 22 mai 2012

  • Ces pauvres qui agacent la Tunisie des nantis (Nawaat.tn)

    Albert Camus disait : « L’homme n’est pas entièrement coupable : il n’a pas commencé l’histoire ; ni tout à fait innocent, puisqu’il la continue ».

    Battez-vous, mais ne vous trompez pas de combat. Méprisez la misère, non ceux qui la subissent. Et si vous trouvez niais ceux qui compatissent avec la misère des autres, pensez à ceux qui vivent aveuglement dans la névrose du « toujours plus », s’oubliant dans la tourmente qu’exige leur personnage. Existe-t-il un plus grand mépris de soi ?

    Les pauvres agacent les falsificateurs de l’histoire, les promoteurs de la grandeur virtuelle de la Tunisie. Ils ne sont plus méritants et reconnaissants des bienfaits qui leur sont accordés. Voilà qu’ils se mettent à ne plus supporter leur misère, à revendiquer, à dénoncer les injustices, les abus de pouvoir et le déséquilibre du développement régional.

    Ils sont agaçants même trop agaçants, car non seulement ils posent des soucis certains pour les responsables politiques actuels, mais en plus, leur lisibilité fait tomber à l’eau tous les bla bla sur le Bourguiba « visionnaire », qui en réalité n’est que l’investigateur d’une politique économique extravertie, et nettement au dépend de l’équilibre entre les régions.

    Ces pauvres emmerdent, car ils veulent leur part du « gâteau », ils demandent à être assistés par un Etat trop occupé à subventionner ses hôteliers et à s’épuiser à faire passer un projet de loi qui pardonnerait aux voleurs du pays leurs crimes. « Ce sont des hommes d’affaires », nous dit-on. Drôles d’hommes d’affaire, qui profitent de bas salaires, d’exonération d’impôt et qui restent pourtant insatisfaits. Ces mêmes hommes d’affaire qui s’adonnaient à des opérations de trafic qui ont fait perdre au pays deux points et demi de croissance pendant une dizaine d’années.

    Aux yeux des bien-pensants, les pauvres sont des barbares dangereux pour l’ordre public. Comment ces habitants de Tataouine, ont-ils osé renvoyer le chef du gouvernement ? Un jeune aussi raffiné et dynamique qui a pris la peine d’aller leur proposer des solutions de pacotilles pour soulager leurs misères.

    Ces gens-là n’ont aucun savoir vivre, ni sens de raffinement. Ils ne pensent pas au bien du pays. Ils ont la haine et ils veulent diviser le pays. A l’issue de l’attentat de Sousse qui a visé l’hôtel de Mme Zohra Driss, celle-ci a eu l’intelligence de demander aussitôt l’aide de l’Etat, alors que les cadavres étaient encore chauds. Elle a eu ce qu’elle demandait. Les « ploucs » devraient s’inspirer de ce type d’élégance et apprendre à battre le fer pendant qu’il est chaud.

    Ces pauvres sont bêtes, ils revendiquent la décentralisation et le développement des régions. Il parait que c’est prévu par la constitution, oui mais, ils auraient dû comprendre que les lois, les écrits et les discours officiels existent pour être dépassés dans ce pays.

    « Je ne reconnais plus ma Tunisie », crient certains. Qu’est-ce qui a changé dans leur Tunisie ? Les pauvres justement ; d’invisibles, ils sont devenus visibles. Un peu trop aux goûts de ces braves gens : leurs revendications, même tues par les télévisions sont reliées par les réseaux sociaux. On les rencontre à chaque coin de rue en plein centre-ville. Les uns, vendent des « chinoiseries » de tout genre. Les autres brondissent dans un parking pour réclamer quelques millimes. Les plus exigeants ont pris l’habitude d’aller déranger les responsables avec leurs requêtes. Les plus « méchants » bloquent les routes. Les pauvres de ce pays ont changé. Ingrats, ils n’accomplissent plus leur devoir de pauvres. Ils refusent désormais, d’être au service d’une minorité de nantis sans imagination, et leurs relais arrogants déguisés en politiques et bradant des slogans auxquels personne ne croit plus.

    Le pire ces déshérités se sont mis à agacer même des pauvres comme eux. Ces derniers font partie de ce qu’on appelle la classe moyenne. Leurs ennemis jurés, c’est ces misérables qui ne restent plus tranquilles. Nostalgiques, ils souhaitent le retour d’un Etat fort qui obligerait tous ceux qui les dérangent à se cacher et se la boucler. Ils veulent la paix pour vaquer tranquillement à leurs petits trafics fantasmant et jonglant avec des millions qu’ils ne possèdent pas encore.

    A défaut de partager les millions des nantis, ils se contentent, pour le moment, de partager leurs bêtises et défendre leurs balivernes ; leur coach s’appelle Lotfi Laamari, leur imam préféré Férid El Beji, Leur expert génial est Moez Joudi, leur spectacle préféré l’éternelle Hadhra de Fadhel Jaziri. Les plus « modernes » d’entre eux sont fans de l’émission Capital de M6 et des livres de Paulo Coelho.

    Ils se disputent les « j’aime », les « j’adore » et les « bravo » pour les statuts du rejeton de l’exécutif. Au papa, ils pardonnent tout, attendant stoïquement l’apparition de son génie supposé, prêtant à ses discours des subtilités qu’ils n’ont pas. La majorité de ce type de pauvres, sont des humanistes intermittents, ils veulent pardonner aux mafieux, et punir fermement les grévistes, les paresseux et les vendeuses qui oublient de leur rendre leurs petites monnaie (Pour le principe, nous disent-ils).

    Dans leurs heures perdues, ils distribuent la nationalité Tunisienne aux uns, la confisquant aux autres. Le malaise des riches est à limite compréhensible, mais la haine des pauvres par ces derniers est pathétique et désespérante. Intransigeante, elle n’a d’égal que la somme de lâcheté, de renoncement et de trahison de leur personne après avoir gagné les miettes que leurs maîtres ont daigné leur laisser. Leur amertume irait en grandissant car la concurrence devient rude, entre eux ; leurs maîtres sont de plus en plus cupides, bêtes et méchants, les pauvres de plus en plus indisciplinés et agaçants, et eux, même pas repus.

    Vous recherchez la compagnie des « grands », des inoubliables sensations. Evitez de vous réduire à de simples consommateurs frustrés. Cherchez la compagnie des vrais grands de ce monde, lisez leurs beaux testes, ressourcez-vous avec leurs belles musiques. Ouvrez vos yeux sur la beauté du monde. Les pauvres ne vous agaceraient plus. Avec un peu de chance, vous finirez par remplacer votre dégout par un minimum d’empathie. Et là, vous comprendrez que vous n’êtes point à l’abri de l’injustice de ce monde. Bientôt, vous n’aurez plus le droit aux miettes, quoique vous vendiez. Il vaut mieux échouer à essayer de changer le monde, que de perdre en se conformant à l’ensemble de ses bêtises. Rien n’est plus amer que de se retrouver, à l’automne de sa vie, insatisfait, agacé, ne supportant plus les éclats de rire des enfants, se disant « tout ça pour ça » !

    Albert Camus disait : « L’homme n’est pas entièrement coupable : il n’a pas commencé l’histoire ; ni tout à fait innocent, puisqu’il la continue ». Tenter de s’inscrire dans la rupture avec ce monde, injuste et superficiel, est salvateur. Battez-vous, mais ne vous trompez pas de combat. Méprisez la misère, non ceux qui la subissent. Tentez de déloger ceux qui s’assoient dessus, au lieu de les courtiser. Et si vous trouvez niais ceux qui compatissent avec la misère des autres, pensez à ceux qui vivent aveuglement dans la névrose du « toujours plus », s’oubliant dans la tourmente qu’exige leur personnage. Existe-t-il un plus grand mépris de soi ?

     

    http://nawaat.org/

  • Grève générale à Tataouine (Mosaique fm)

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    Une grève générale sera observée au gouvernorat de Tataouine suite à un appel lancé par la coordination des sit-in. La grève concernera tous les établissements publics et privés.

    Cette grève ne concernera pas les boulangeries, les hôpitaux et les écoles primaires car les élèves passent les examens. La décision de la grève a été prise suite aux tensions causées par la fermeture de la station de pompage du pétrole à El Kamour samedi dernier.


    Une réunion urgente entre le chef du gouvernement et les ministres de l’Intérieur et de la Défense. Il a été décidé d’envoyer des renforts de la Garde nationale pour soutenir l’armée dans sa mission de surveillance des sites pétrolifères et pour rouvrir la station de pompage. Une décision a été prise pour poursuivre en justice tous ceux qui enfreignent la loi.

    22 Mai 2017 07:41
     
  • Egalité dans l’héritage : les hommes du Front populaire ont décidé que ce n’était pas le moment (Nawaat.tn)

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    Une réponse autonome, c’est-à-dire localisée, contextualisée, populaire, à la question de l’inégalité dans l’héritage pourrait être apportée. Elle pourrait devenir une arme au service de la révolution et non pas un handicap ou un simple hochet que l’on agite selon les « moments » pour des objectifs qui n’ont rien à voir avec les droits des femmes.

    Le Front populaire vient de rendre publique sa nouvelle « Initiative pour le salut et la construction » adoptée par son troisième Conseil national des 29 et 30 avril. Il y a beaucoup de choses justes dans ce texte en ce qui concerne la description de la situation déplorable du pays. Des choses contestables aussi. Mais ce qui apparaît au premier abord c’est tout de même une masse de généralités, inscrites sans surprise dans le rejet de la politique suivie par l’« alliance des quatre partis » qui forment le gouvernement. Au chapitre des propositions, l’appel à l’unité pour modifier les rapports de forces ne signifie pas non plus grand-chose et on comprend mal en quoi cette déclaration constitue ce qu’il est convenu d’appeler une « initiative ». Un connaisseur pourra nous dire ce qu’il faut lire entre les lignes, les nuances, peut-être, qui indiqueraient une évolution dans l’orientation de cette organisation.

    Un alibi honteux

    Pour ma part, je voudrais souligner un problème plus général en regardant, comme on me le reprochera, par ce que certains considèrent être le petit bout de la lorgnette. Au point 8 de la plateforme politique proposée, on lit que l’un des 9 objectifs de cette initiative est la « défense des acquis » dans le domaine des droits des femmes ainsi que leur « élargissement et leur approfondissement ».

    En bonne logique, si l’on prend au sérieux les déclarations du Conseil national du Front populaire, l’égalité dans l’héritage devrait être d’actualité. Or, on apprend que les députés du Front populaire qui avaient signé initialement le texte de Mehdi Ben Gharbia proposant une loi allant dans ce sens, s’en sont finalement désolidarisés. Le moment n’est pas opportun, nous dit-on en substance, il y a d’autres « priorités » que brouillerait une polémique inopportune sur cette question. Le moment où le Front populaire avait signé ce texte, dont aujourd’hui il se retire, était-il différent ? On aurait bien aimé savoir ce qui caractérise un moment opportun. Serait-ce quand il ne se passe rien dans le pays ? Mais, en vérité, la question fondamentale n’est pas là. Elle n’est pas même dans celle de savoir s’il est juste ou légitime d’établir l’égalité dans l’héritage. Au-delà de l’opportunisme que semble révéler (confirmer ?) ce revirement brutal ou des possibles dissensions internes au Front Populaire qui auraient ainsi trouvé leurs solutions, se posent des problèmes bien plus graves à mon avis.

    Le plus évident est l’instrumentalisation de la question des femmes qui n’est rien d’autre qu’une politique contre les femmes. Et qui bien sûr réduit la lutte pour l’égalité des genres à un simple souci tactique, susceptible, comme on le voit aujourd’hui, de tous les retournements. Cette instrumentalisation n’est certes pas une invention de la révolution : nous avons connu auparavant ce qu’on a appelé le « féminisme d’Etat ». Expression de notre « exceptionnalité », les femmes tunisiennes sont devenues un « avantage comparatif », monnayable sur le marché économique et politique occidental. De même, en Europe et plus particulièrement en France, les droits des femmes ont été mobilisés comme argument raciste à l’encontre des communautés musulmanes.

    Les droits des femmes comme marchepieds de la restauration

    Dans les pages consacrées à la gauche dans le livre de Hédia Baraket et Olfa Belhassine, « Ces nouveaux mots qui font la Tunisie », sur lequel je reviendrai sûrement, on trouve ce commentaire de Chérif Ferjani :

    Tant que la page de l’islam politique n’a pas été complètement tournée, comme ce fut le cas pour le christianisme politique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en Europe, l’opposition entre les partisans d’un Etat religieux et les partisans d’un Etat séculier, restera un structurant important du champ politique tunisien devançant le clivage gauche-droite.

    Sans être membre du Front populaire, Chérif Ferjani, qui a la sincérité du cœur, demeure un représentant assez typique de la gauche. Passons sur le rapprochement extrêmement discutable auquel il se livre – au moins dans ce commentaire – entre une histoire européenne présentée de manière réductrice et la situation tunisienne actuelle. Passons également sur le désaveu suggéré de toute forme de politique fondée en islam et sur l’essentialisation de l’islam politique qu’il opère. Ce qu’il dit ici n’a pas seulement valeur de constat mais définit une orientation politique, largement partagée au sein de la gauche tunisienne qui subordonne le « clivage gauche-droite » – entendre ici la question sociale – à l’éradication des mouvements politiques se réclamant de l’islam.

    C’est justement l’orientation autour de laquelle le Front populaire a construit son identité politique. Une orientation qui a servi de socle au désastreux rapprochement entre cette organisation et de nombreuses autres forces et notamment Nida Tounes, prudemment dans un premier temps, au lendemain de l’assassinat de Chokri Belaïd, puis de manière de plus en plus assumée après le meurtre de Mohamed Brahmi, avant d’aboutir aux mobilisation du Bardo et aux élections législatives et présidentielles qui ont ironiquement conduit à l’alliance gouvernementale actuelle, une alliance assez prévisible, je dois dire. L’un des axes de la convergence anti-islamiste a été la défense des droits des femmes ou, comme on le dit plus souvent, de « la femme tunisienne » – bizarrement, on n’entend jamais parler de « l’homme tunisien » ! C’est ainsi que l’on a pu voir « l’homme tunisien », de gauche, moderniste, bourguibiste, RCD-iste, etc., jurer de sa foi inébranlable en l’égalité homme-femme. Je ne nie pas l’engagement authentique de nombreux militants et militantes de gauche en faveur des femmes mais, il faut bien le dire, celles-ci ont servi de bélier pour démolir la troïka. Et ceux qui en ont bénéficié, vous savez qui c’est…

    Le Front populaire butte contre ses propres impasses

    L’attitude pour le moins désinvolte du Front populaire vis-à-vis de l’égalité dans l’héritage pose un autre problème fondamental. Un projet de loi concernant la violence à l’encontre des femmes devrait bientôt être présenté à l’ARP. Le Front populaire considère-t-il la discussion de ce projet de loi comme inopportune en ce « moment » ? Probablement non. Il sait qu’en dehors peut-être d’une minorité des députés nahdhaoui, personne à l’assemblée ne se risquera à condamner cette loi comme une atteinte décisive aux canons de l’islam, comme cela est, au contraire, majoritairement admis en ce qui concerne l’égalité dans l’héritage. Le Front populaire qui est pourvu d’un certain réalisme, n’ignore pas le péril politique que représenterait pour lui le fait d’apparaître comme un parti opposé aux croyances populaires. Sur la question de la violence à l’encontre des femmes, il peut se prononcer comme bon lui semble, protégé en quelque sorte par le large consensus de la classe politique, y compris sans doute les principaux dirigeants d’Ennahdha.

    Sur l’égalité dans l’héritage, ce n’est pas du tout le cas et le Front populaire se trouve complètement désarmé. Prisonnier d’une conception du religieux et de l’Etat inspirée par l’expérience de la laïcité anticléricale française, redevable d’une vision de l’émancipation puisée largement dans les paradigmes de la gauche occidentale où s’enracine le féminisme contemporain, le Front populaire, et plus largement la gauche tunisienne, butte contre ses propres impasses. Sur l’inégalité de genres, comme sur d’autres questions, il ne peut que se référer à ce qu’il appelle dans la proclamation de son dernier Conseil national, « les valeur du modernisme et du progressisme », autrement dit les mots d’ordre de la gauche occidentale, élevée au statut d’Universel alors que, dans notre pays, ils devraient constituer des questions et non des solutions.

    Le Front populaire s’est ainsi montré parfaitement incapable de penser l’intégration de la culture populaire, dont la dimension religieuse est constitutive, à une politique de libération et d’élaborer en conséquence une stratégie qui lui permette de battre en brèche la polarisation modernistes/islamistes et de disputer l’hégémonie aux courants qui se réclament d’une politique islamique, dépourvue de tout lien avec une perspective de libération, voire dans le cadre d’une démarche carrément contre-révolutionnaire. Or, dans le cadre d’une telle approche, une réponse autonome, c’est-à-dire localisée, contextualisée, populaire, à la question de l’inégalité dans l’héritage pourrait être apportée. Elle pourrait devenir une arme au service de la révolution et non pas un handicap ou un simple hochet que l’on agite selon les « moments » pour des objectifs qui n’ont rien à voir avec les droits des femmes.

    Sadri Khiari

    Membre fondateur du Conseil National des Libertés en Tunisie (CNLT) et d'ATTAC-Tunisie (RAID). Co-fondateur en France du Parti des indigènes de la république. Sadri est aussi l’auteur de nombreux articles sur la Tunisie et d’un ouvrage intitulé Tunisie, le délitement de la cité, éditions Karthala, Paris, 2003. Voir également « La révolution ne vient pas de nulle part », entretien avec Sadri Khiari conduit par Beatrice Hibou, in Politique africaine, n°121, éd. Karthala, Paris, mars 2011, disponible en français et en anglais. Il a publié également Sainte Caroline contre Tariq Ramadan. Le livre qui met un point final à Caroline Fourest, éditions LaRevanche, Paris, 2011, La Contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy, éditions La Fabrique, Paris, 2009 et Pour une politique de la racaille. Immigrés, indigènes et jeunes de banlieue, éditions Textuel, Paris, 2006. "Malcolm X, stratège de la dignité noire", éditions Amsterdam, Paris, 2013. Artiste-peintre et dessinateur, collaborateur régulier du magazine tunisien de bandes dessinée, "LAB 619".
     
  • Tunisie : totale solidarité avec les populations en lutte de Tataouine ! (NPA LO Nawaat)

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    Depuis le début de l'année, les habitants des régions ouest et sud de la Tunisie se soulèvent pour « l'emploi, la liberté et la dignité », car six ans après le départ de Ben Ali, rien n'a changé.

    Dans le gouvernorat de Tataouine, qui produit la presque totalité du pétrole et du gaz et qui est le plus dépourvu en infrastructures et équipements, le mouvement dure depuis presque deux mois. Hommes et femmes réclament que 20 % des revenus pétroliers soient reversés pour l'emploi et le développement de la région et qu'un membre de chaque famille soit embauché dans les sociétés pétrolières, dans une région où le chômage touche 40 % de la jeunesse.

    La population de Tataouine a reçu le soutien de l'Union Régionale du travail de l'UGTT. Le chef du gouverne- ment a reçu un accueil glacial lors de son déplacement à Tataouine et les propositions gouvernementales ont été rejetées. Mouvement de grèves générales, blocages des routes expliqués à la population, sit-in quotidien, le mouvement ne fait que s'amplifier.

    Le NPA apporte tout son soutien aux revendications des sit-inneurs, dénonce la criminalisation du mouvement et la répression annoncée par les autorités.

    Montreuil, le 15 mai 2017

    https://npa2009.org/

    Lire aussi:

    Tunisie : l’armée contre les chômeurs (Lutte Ouvrière)

    Reportage à El Kamour : la résistance du Sud se radicalise malgré les intimidations (Nawaat)

  • L'AMARC appelle à la libération immédiate de Salam Mlik (Amarc + Amnesty)

    L'AMARC, Association Mondiale des Radiodiffuseurs Communautaires, exprime toute sa solidarité à Salam Mlik, directeur de la radio associative Djerid FM et président de l'UTMA, Union Tunisienne des Médias Associatifs, ainsi qu'aux autres journalistes de la même radio.

    L'AMARC appelle à sa libération immédiate.

    M. Salam Mlik a été condamné à 6 mois de prison ferme. Sa sœur Salwa Mlik a été condamnée à six mois de prison avec sursis. Le 7 février 2017, la police avait effectué une descente dans la maison de famille de Salam. Ce n'est pas la première fois que la police vient fouiller leur domicile. Le frère de Salam et Salwa est présumé "extrémiste". Pendant la descente du 7 février 2017, le neveu de Salam (moins de 10 ans) a commencé à filmer le raid. Les policiers ont pointé leurs armes sur lui. Salam et Salwa ont protesté ce que a créé des tensions, mais "sans aucune infraction à la loi ou n'importe quel acte de violence de la part de Salam et Salwa Mlik" précise leur avocate.

    "L'emprisonnement d'un journaliste quelques jours après la journée mondiale de la liberté de la presse est un acte grave, a commenté Emmanuel Boutterin, président de l'AMARC. Cela d'autant plus que M. Mlik n'est pas un criminel et a n'a commis aucun acte de violence. Nous espérons que les dérives sécuritaires du gouvernement tunisien ne se traduisent pas par des restrictions contre les journalistes et leur volonté d'informer les citoyens."

    http://www.amarc.org/

    Lire aussi:

    Tunisie. Des journalistes poursuivis pour avoir critiqué la conduite des forces de sécurité (Amnesty)

  • Nouveautés "Tunisie"

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    La torture en Tunisie, une « culture » qui ne veut pas mourir (Le Monde)

    Les autorités tunisiennes doivent cesser de harceler les médias indépendants (Amnesty)

    Tunisie. L'examen par le Conseil des droits de l'homme doit être l'occasion de relancer les réformes (Amnesty)

    La Réconciliation économique renaît de ses cendres (Nawaat)

    Tunisie, un mois de janvier qui n’en finit pas (Orient 21)

     

  • A Kerkennah, les voix s’élèvent contre le néocolonialisme (Survie.org)

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    Kerkennah, petit archipel symbolique

    Remarques préliminaires sur l’écriture collective d’un article européen sur la Tunisie

    « Parce qu’elle n’a pas d’idées, parce qu’elle est fermée sur elle-même, coupée du peuple, minée par son incapacité congénitale à penser l’ensemble des problèmes en fonction de la totalité de la nation, la bourgeoisie nationale va assumer le rôle de gérant des entreprises de l’Occident et pratiquement organisera son pays en lupanar de l’Europe. » Frantz Fanon, Les damnés de la terre.

    Cette citation de Fanon n’est pas éloignée du présent.

    Tout militant, chercheur ou intellectuel en Afrique se confronte à la bourgeoisie nationale dont parle le psychiatre révolutionnaire algérien. De notre point de vue de militants européens blancs, nous la rencontrons d’autant plus tôt qu’elle est bien souvent notre seule porte d’entrée dans les anciens pays colonisés. Nous avons donc toujours un choix à faire : ou bien taire la réalité de la petite classe dominante à la tête des États post-indépendants, son imbrication avec l’impérialisme, et couler de paisibles séjours exotiques à ses côtés, ou bien partager les luttes populaires qui agitent les sociétés africaines et goûter, juste un peu, de leur amertume. Notre privilège, c’est non seulement le pouvoir de franchir les frontières légalement, mais aussi le confort de choisir le rapport que nous entretenons avec la domination néocoloniale. En cela, certains membres perturbateurs des bourgeoisies nationales nous ont déjà précédé, et nous ont montré la voie avec insistance depuis longtemps.

    Au Maghreb, Mohamed Ali El Hammi, Frantz Fanon ou Mohamed Boudia sont des exemples symboliques de fidélité au peuple et à la lutte comme déterminant d’action.

    Nous n’avons donc aucune excuse. Aujourd’hui, comme nous allons le voir dans cet article, la bourgeoisie nationale est bien représentée par la direction tunisienne d’une multinationale comme Petrofac, et par le pouvoir politico-médiatique qui la soutient. Depuis la fin du régime de Ben Ali, s’il est possible de noter une légère et relative amélioration en matière de droits et de libertés, la petite classe dirigeante n’a pas cessé de jouer son rôle d’intermédiaire pour adapter la Tunisie aux règles les plus violentes du marché mondial. Pour masquer l’exploitation qui en découle, le néocolonialisme et ses collaborateurs indigènes ne cessent de construire l’image d’une Tunisie balnéaire et idyllique de carte postale dont les regards, surtout s’ils sont étrangers, ne doivent jamais s’éloigner.

    Déconstruire l’illusion néocoloniale passe par la découverte d’autres discours, subalternes, ceux du peuple et de ses luttes. Écrire à ce propos, c’est donc faire le choix de qui nous rencontrons, d’avec qui nous dialoguons. Et même, le choix des gens avec lesquels nous partageons le quotidien. « Comment peut-on étudier d’autres cultures et d’autres populations dans une perspective qui soit libertaire, ni répressive, ni manipulatrice ? » [1] se demandait Edward Said dans « l’Orientalisme ». Nous devons tenter de répondre à cette question qui semble nous viser très précisément, nous qui sommes libertaires car partisans de l’autonomie des luttes. En parlant plutôt du Maghreb, la sociologue algérienne Fanny Colonna nous a laissé l’indication suivante : « pas de savoir sur le monde arabe sans un dialogue intense avec ceux qui le font dans le monde arabe. » [2] Dans cette logique, les entretiens qui ont donné la consistance de cet article on été réalisés avec des chômeurs tunisiens de Kerkennah, et avec une employée de la société Petrofac, qui a depuis démissionné. L’étude passe ici par un dialogue qui valorise la parole d’autrui et vise la décolonisation des savoirs en faisant sienne l’affirmation de Said : « il faudrait écouter les peuples colonisés, savoir ce qu’ils pensent. » [3]

    Mais ce n’est pas tout, la méthodologie de restitution du savoir doit, selon nous, être questionnée. Il n’est plus possible de toujours se limiter à une écriture journalistique ou scientifique. La parole des entretiens contient aussi sa propre analyse du monde social, et nous ne voulons pas y substituer la nôtre, ou la renvoyer en note ou en annexe, comme chez les universitaires bien intentionnés. Nous voulons rendre visible la parole des dominés sur le néocolonialisme comme la peste sur le festin. Pour parler de Kerkennah, l’article suivant se veut donc « polyphonique », nous avons laissé la parole de nos interlocuteurs avec l’ordre de leurs propres mots comme une partie du texte, ou même comme un texte directement accessible. Notre analyse militante ne la complète pas, elle s’y ajoute. Il nous semble que c’est dans une telle intertextualité que peut se construire un savoir respectueux de chacun, mais également se forger une culture révolutionnaire internationale.

    Archipel situé au large de Sfax, au Sud-Est de la Tunisie, Kerkennah a été un symbole politique depuis le mouvement de libération national tunisien.

    C’est là qu’est né Farhat Hached, celui qui fût l’un des fondateurs de l’UGTT (Union générale tunisienne du travail) en 1946. Depuis 2013, et l’ouverture en France des archives des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, on sait désormais que le SDCE (Service de documentation extérieure et de lutte contre l’espionnage), ancêtre de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) était impliqué dans l’assassinat de Hached, aux côtés de l’organisation coloniale la Main rouge (du même type que l’OAS en Algérie).

    Ce n’était pas la première fois que l’État français assassinait un leader syndicaliste tunisien. En 1924, la CGTT (Confédération générale des travailleurs tunisiens), premier syndicat indigène de l’empire colonial, était dissoute par le protectorat et ses leaders emprisonnés, exilés ou assassinés, comme son principal dirigeant, Mohamed Ali El Hammi. Farhat Hached se référa à ces ancêtres pour reconstruire un mouvement syndical et anticolonialiste. Tout comme Mohamed Ali, il est resté un symbole très important du mouvement syndical tunisien, et à Kerkennah en particulier.

    C’est Amira qui nous rappelle cette histoire de l’UGTT. Militante libertaire tunisienne, originaire de Kerkennah, elle travaille à Petrofac, dans les bureaux à Tunis, lorsqu’on se voit pour la première fois en mars 2015, alors qu’un sit-in est en cours dans les locaux de la société à Kerkennah. Elle nous raconte à l’époque comment des hommes payés par Petrofac se rendirent dans les locaux de l’UGTT à Sfax pour aller agresser ses responsables, accusés de soutenir le sit-in. Mais c’est elle aussi qui nous met en contact avec des membres de l’UDC (Union des diplômés chômeurs), qui s’activent dans le mouvement dans l’archipel.

    L’installation des multinationales de pétrole et de gaz dans la Tunisie de Ben Ali : une tranquillité de courte durée

    En août 2016, nous rencontrons Ahmad pour la première fois à Al Attaya, au nord-est de Kerkennah, après l’avoir interviewé par téléphone un an auparavant. En mars 2015, lors du premier sit-in dans les locaux de Petrofac par les chômeurs de l’île, ce membre de l’UDC faisait partie de ceux qui n’hésitaient pas à prendre la parole pour dénoncer la complicité du gouvernement avec les pratiques mafieuses des dirigeants de l’entreprise anglaise. Nous reprenons rendez-vous avec lui quelques jours plus tard à Kraten, pour le retrouver avec Karim, ce dernier se déplaçant plus difficilement avec son fauteuil roulant. Avec quelques boissons chaudes pour commencer, nous nous attablons au café du port de la petite ville, spécialisée dans la pêche du poulpe. Nous présentons à Ahmad et Karim nos questions, la façon dont nous voulons mener l’entretien. Ahmad parle bien le français, Karim un peu moins, mais son camarade l’aide chaque fois que c’est nécessaire. On a suivi le sit-in de l’année 2015 et on ne veut pas trop s’attarder dessus, mais bien comprendre comment s’est passé le blocage de Petrofac et la grève générale de 2016. Pour commencer, nous revenons un peu en arrière, au moment de l’arrivée de Petrofac en 2007 dans l’archipel. A quoi s’attendaient les Kerkenniens ? Ahmad nous répond :

    « En 2007, avec Petrofac, tout comme avec TPS [4] tout le monde s’attendait à une exploitation de gaz très rentable économiquement pour toute la Tunisie et pour l’île. On attendait l’embauche maximum soit de cadres qualifiés ou bien d’ouvriers un peu partout sur l’île. Mais hélas, dès le début des activités de Petrofac, nous avons vu qu’aucune de ces ambitions ne seraient concrétisées. Ce sont des sociétés qui exploitent, qui gagnent, elles et l’Etat tunisien. Avec ou sans ces sociétés de pétrole, il n’y a pas de redistribution. »

    Revenir sur l’installation de Petrofac en Tunisie, c’est revenir sur l’époque du dictateur Zine el Abidine Ben Ali (Zaba), sur ce que signifie la gestion des richesses d’une dictature. Un tel regard rétrospectif, pour celles et ceux qui n’ont pas connu cette période toute récente, ou pour d’autres qui l’auraient un peu vite oubliée, permet de comprendre pourquoi si peu de choses ont changé en Tunisie. En l’occurrence, ce qui est différent, c’est l’apparition d’une parole publique, de la rue, sur l’exploitation et la corruption. Néanmoins, les arrestations et les procès pour délit d’opinion se poursuivent [5]. Le changement c’est surtout un acte de prise de parole, malgré tous les risques, plutôt qu’une véritable liberté d’expression.

    Sous Ben Ali, comment une entreprise étrangère peut s’installer si facilement en Tunisie et capter ses ressources en gaz ? En versant des pots de vin à la mafia qui contrôle l’économie du pays, en l’occurrence au clan Trabelsi, dont le montant est estimé à deux millions de dollars [6]. Pour Petrofac, dix ans après les faits, la question est : que fait la justice britannique ? Les théoriciens occidentaux de la nature foncièrement despotique des régimes arabes, et qui ne veulent jamais entendre parler d’impérialisme, peuvent tenter d’y répondre. Le journaliste algérien Hamza Hamouchène, qui révélait la corruption du régime de Zaba par Petrofac, s’est aussi intéressé à la présence de British Gas en Tunisie, le plus grand producteur de gaz du pays. Le géant capitaliste anglais produit 60% du gaz tunisien, avec les champs gaziers d’Hasdrubal et de Miskar, qu’il possède entièrement. Il revend ensuite le gaz extrait à la STEG (Société tunisienne d’électricité et de gaz). : « Le gaz tunisien est vendu aux Tunisiens comme s’il était une matière première importée !  » s’exclame Hamouchène. Le clan Trabelsi s’est enfuit, mais les compagnies de gaz se sont simplement trouvées de nouveaux interlocuteurs, qui continuent de voler la Tunisie. Dans ces dossiers, le pouvoir tunisien post-14 janvier, les présidents Sebsi et Marzouki et leurs différents gouvernements, se sont révélés tous autant soumis et impuissants.

    Devant la faiblesse de l’Etat, ce sont donc les habitants de Kerkennah qui vont rentrer dans une lutte pour défendre leurs ressources. Pendant le mouvement révolutionnaire de l’hiver 2010-2011, de grandes manifestations de chômeurs qui demandent du travail ont lieu dans toute la Tunisie et également Kerkennah. Alors, en juin 2011, au lendemain de « l’intifada », un accord est signé entre l’État et les sociétés pétrolières pour participer au « développement » de la région. Sous la pression de l’UDC, celui-ci prévoit le versement de salaires à 267 chômeurs, qui sont embauchés dans la fonction publique locale. Sauf qu’ils n’ont ni contrat ni couverture sociale, mais seulement un salaire de 450 [7] dinars. Trois années passent, jusqu’en janvier 2015 où le versement des salaires s’arrête. Deux mois plus tard, le 10 mars, les chômeurs font une première occupation des locaux de Petrofac et bloquent la production de gaz. Pendant les 37 jours du sit-in, une ambiance pesante, que nous raconte Ahmad, s’installe dans l’île :

    « Des bandits payés par la direction de Petrofac essayaient de mettre fin au sit-in, les médias matraquaient les sit-inneurs en nous accusant d’être des terroristes, d’être des casseurs… Leur technique consistait à faire se confronter les travailleurs de Petrofac avec les sit-inneurs en répandant toujours la rumeur que cette société va quitter le territoire tunisien et donc que les travailleurs de Petrofac vont se retrouver eux-mêmes au chômage alors qu’ils sont dans l’obligation de travailler, ils ont des crédits, des familles (…) La police de Sfax est arrivée vers le 10 avril 2015, le chef était sur le terrain et il négociait l’arrêt du sit-in. Il devait s’arrêter ou bien il était obligé d’utiliser la force. Nous avons tenu notre position. Nous avons été clairs avec lui. Nous ne voulions pas rentrer chez nous avec les mains vides. Il fallait qu’une solution soit trouvée pour ce « travail », entre guillemets, au noir, dans le vide, sans contrat, sans couverture sociale. Ils ont passé toute une journée et après vers 16h, ils sont rentrés à Sfax. C’était comme une scène de théâtre menée par les flics pour les journalistes qui répètent, avec Imed Derouiche [8] et son administration, qu’il n’y a pas de sécurité et de flics à Kerkennah, que le ministère de l’Intérieur ne peut pas sécuriser le champ de production de Petrofac. Ils ont voulu montrer qu’ils avaient assez de force pour intervenir. »

    En avril 2015, au-delà de cette communication officielle, l’Etat s’aperçoit qu’une intervention dressera face à lui toute une population. Dans les familles de Kerkennah, des lycéens aux travailleurs, il y a eu un soutien aux sit-inneurs. Les autorités rentrent alors dans une stratégie de négociation. Le 16 avril, un accord est proposé à l’UDC, en présence de l’UGTT, dans une réunion chapeautée par le ministère des affaires sociales, des représentants du ministère de l’énergie et le gouverneur de Sfax. La procédure devait prendre fin en décembre 2015, au moment où les revendications des chômeurs seraient appliquées. A Kerkennah, le calme et le travail reprennent. Mais au moment où doivent aboutir les accords, le virement des salaires est interrompu. Début 2016, un nouveau rapport de force va opposer les Kerkenniens et Petrofac.

    Avril 2016, deuxième sit-in, intervention policière et grève générale

    Par apport au sit-in de 2015, où il y a eu une première occupation des locaux de Petrofac et des négociations avec l’UGTT, cette année ça a été différent, notamment le rapport de force avec la police. Du coup, comment les gens se sont organisés cette fois ?

    Ahmad : La différence avec le deuxième sit-in ça a donc été l’intervention policière. Elle a eu lieue au bout de trois mois et demi de sit-in. Leur intention était bien claire, ils voulaient utiliser la force. Avec un nombre qui dépassait les 700 policiers, des véhicules d’intervention (ndlr : « des bagas » comme on les appelle en tunisien). Il y a eu un coup de téléphone à l’hôpital de Kerkennah pour qu’il reste en état d’alerte pendant la nuit. Ils ont fait une tournée dans les bars, les restaurants et les points de vente d’alcool pour leur dire de fermer tout à partir de 18h. Des réservations ont été faites dans les hôtels pour 4 jours pour les flics. Moralement, cela a beaucoup touché les gens de Kerkennah. Les photos des policiers qui viennent pour casser le sit-in et qui mangent des crevettes royales et des dorades dans les restaurants des hôtels. Ils boivent de la bière la nuit avant de faire leur intervention…

    Qu’elle a été la réaction des gens face à la répression policière ?

    Ahmad : Lorsque nous avons appris que la police était arrivée, nous avons changé le lieu du sit-in. Du site de Petrofac on est allé sur la route principale de Mellita, où la police devait passer. Dès le début, quand nous avons bloqué la route, les jeunes de Mellita, les pêcheurs, les femmes, ils étaient avec nous.

    Comment ont-ils débloqué la route ?

    Ahmed : Ils ont lancé des bombes lacrymogènes, on les a affrontés avec des pierres. Même des femmes ont lancé des pierres contre ces policiers. Les bombes lacrymogènes étaient un peu partout, même dans les maisons. Les policiers ont gravement insulté les habitants de Mellita. Ils ont attendu la nuit pour que le rapport de force soit plus favorable. Les gens étaient partis dormir en attendant de revenir au moment de l’intervention.

    Quand ils sont passés, ils ont remonté toute la route de l’île ?

    Ahmed : Ils l’ont juste ouverte pour accéder à Petrofac, et aussi au reste de l’île mais là les routes ont été de nouveau bloquées juste après, et de façon plus sophistiquée, plus professionnelle, avec des gigantesques pierres. Par exemple, il y avait un camion qui transportait des pierres pour un projet de sécurisation des plages, on l’a détourné sur la route principale pour qu’il déverse ses pierres sur la route principale. Bon, il l’a fait de bonne foi ! De toute façon, ce ne sont pas ses pierres à lui, elles sont au bénéfice de Kerkennah pour un projet, on a pensé que ça c’était plus bénéficiaire. Les policiers étaient partout sauf à Mellita où toutes les routes étaient fermées, à part pour les citoyens de l’île. Pendant 12 jours, les flics ont dû prendre une petite route pour contourner celle de Mellita. On ne pouvait pas arrêter de manifester. Certains ont cru qu’une simple manifestation allait suffire pour que la police parte de l’île, ils ont été gravement tabassés et ont pu comprendre que la parole ne sert à rien, qu’il faut une confrontation sur le terrain. Le problème c’est que les gens disent toujours aujourd’hui qu’ils appartiennent à la société civile, ils parlent de la liberté d’expression, que c’est ça qui peut mener le dialogue… Sauf qu’à ce moment, il n’y avait pas de dialogue qui pouvait se faire sur l’île. D’ailleurs, la chose majeure qui a poussé les gens à se confronter avec les flics, c’était les mots qu’ils adressaient aux habitants de Kerkennah, surtout aux femmes.

    La fin de la réponse d’Ahmad est riche d’enseignements sur les mouvements sociaux qui secouent la Tunisie depuis une dizaine d’années. Le cas particulier de Kerkennah rejoint sur de nombreux aspects d’autres luttes locales, et montre la nature de la relation que la société tunisienne entretien avec l’État et ses symboles.

    Depuis l’intifada de Redeyef en 2008 [9], la question de la violence ne cesse d’être reposée par les mouvements sociaux. Face à un État qui vole les richesses, ou qui se fait le complice du vol par l’impérialisme, et qui réprime par la force toute remise en question pacifique de ce système, la révolte populaire revient à chaque fois comme la seule solution politique possible.

    Le comportement de l’Etat et de sa police à Kerkennah rappelle Redeyef : la police envahit complètement l’espace, puis elle provoque et insulte les habitants avant de les agresser. Cette attitude de l’Etat vis-à-vis de sa population n’est pas spécifiquement tunisienne, on la retrouve dans de nombreuses anciennes colonies. En Afrique, la police, ou l’armée des Etat post-indépendant rejouent le même rôle que la police et l’armée coloniales, souvent au service de puissances impériales repositionnées.

    De ce point de vue la hogra est une réalité néocoloniale qui prolonge la violence coloniale : « Le régime colonial est un régime instauré par la violence (…) sa durée dans le temps est fonction du maintien de la violence » [10]. Le traitement particulièrement violent à l’égard des femmes rappelle lui-aussi le comportement des anciens colons. Cela provoque une réaction des femmes dans l’espace public, dans les confrontations et dans les manifestations, qui est d’autant plus inédite, depuis les mouvements de libérations nationaux, que ces dernières viennent des classes sociales les plus défavorisées, d’origine rurale (comme les manifestantes de Redeyef, de Sidi Bou Zid ou de Kerkennah), et souvent chômeuses, elles partagent avec les hommes la revendication de l’emploi..

    La criminalisation du mouvement social est également une logique qui part de loin. Sur ce point, c’est Ahmad qui fait le lien avec Redeyef et le bassin minier en 2008 :

    « Le 4 avril, on avait 4 arrêtés, c’était lundi, ils ont été évacués vers Sfax, et mardi le tribunal à décidé de les mettre en prison en attendant le procès. Et avec eux, il y avait une liste de 17 personnes recherchées, avec le mêmes type d’accusations qui ont été faites contre les habitants du bassin minier en 2008 comme « crime en bande organisé ». C’était le même langage juridique. »

    Il apparaît ici la dangereuse confusion entre la figure du révolté et celle du criminel qui tend elle-même à être assimilée à celle du terroriste – les syndicalistes de Redeyef furent accusés de terrorisme par le régime de Ben Ali. Cet amalgame est aussi utilisé en Europe. Dans les mouvements sociaux français, militants de gauche, fils d’immigrés et « terroristes » sont de plus en plus confondus dans l’imagerie des médias dominants, ainsi que dans le langage juridique de l’état d’urgence. Sous la plume de l’universitaire télévisuel Gilles Kepel, ceux qui dénonçaient l’islamophobie, le racisme structurel et la ségrégation qui touchent les communautés musulmanes en France, furent accusés de créer un : « pseudo-concept, machine de guerre destinée à protéger les salafistes » [11].

    Au printemps 2016, le premier ministre Manuel Valls reprit à son compte le terme « d’islamogauchiste » développé par Kepel pour désigner les manifestants opposés à la loi travail, tout comme l’avocat d’extrême droite Gilbert Collard qui vit à ce moment en eux : « une minorité agissante qui veut semer d’une manière très évidente la violence et le désordre dans le pays. » Ceux qui manifestaient contre la loi travail et contre l’islamophobie étaient donc d’autant plus susceptibles d’être réprimés qu’ils étaient, grâce à la caution orientaliste de Kepel, identifiés à l’ennemi de la nation, le terrorisme salafiste.

    A Kerkennah, au mois d’avril 2016, le premier ministre Habib Essid usa du même amalgame, en accusant les protestataires d’être liés à la mouvance salafiste. Amira, notre camarade employée chez Petrofac, nous alerta à ce propos. Pour elle, comme pour d’autres Kerkenniens, l’État est tout à fait capable d’instrumentaliser certains groupes salafistes pour casser la mobilisation. La crainte d’un attentat est vécue à Kerkennah comme une potentielle manipulation du pouvoir contre les luttes.

    Quoi qu’il en soit en coulisse, les mouvements sociaux tunisiens montrent comment une ancienne colonie peut servir à la fois de terrain d’expérimentation de techniques répressives, et de caisse de résonance aux discours de « guerre contre le terrorisme » pour un pays comme la France [12].

    La figure du criminel, du terroriste, vient pour masquer celle du manifestant et la délégitimer. Ce que craignent toujours l’État et les classes dirigeantes, c’est l’autonomisation des luttes et des communautés de résistances. Lorsque des musulmans construisent des luttes, ou lorsqu’ils y participent, ils sont systématiquement accusés d’être des terroristes. A Kerkennah, comme nous allons le voir maintenant, c’est pourtant bien la communauté qui a eu un rôle émancipateur d’entraide et de solidarité.

    « - Où est le site de Pétrofac ? » « Il se situe à Karaba, entre la plage de Sidi Fenkhall et Borj Lahsar. »

    Comment était organisé le blocus de Mellita, j’imagine qu’il fallait être sur place, il faut tourner, il faut manger, il faut pouvoir dormir, est-ce qu’il y avait des tentes ?

    Karim : Quand on a déplacé le sit-in de Petrofac vers Mellita, on a bloqué les deux accès de la route à Mellita, l’entrée et la sortie. Nous étions chez nos familles.

    Ahmed : Nous sommes Kerkenniens, les gens nous ont donné tout ce qui était nécessaire. On se sentait même mieux que chez nous. Un jour c’était du couscous au poulpe, le lendemain du poisson grillé, et après des spaghettis aux seiches. Même ceux qui n’étaient pas de la ville étaient aussi chez eux, il n’y avait pratiquement aucune différence. Et puis il y avait la liste des gens recherchés, qui devaient partir en cas de descente la nuit dans des maisons éloignées…

    Que fait Petrofac ? Il extrait du gaz mais en parallèle il extrait aussi du condensat (ndlr : hydrocarbure obtenu au moment de l’extraction). Le gaz est envoyé vers Sfax par pipe-line sous marin et le condensat est stocké dans 4 grands réservoirs sur le champ de production. Au bout d’un moment si tu ne vides pas ces réservoirs, ils sont pleins et tu dois arrêter la production, faire un shut-down. Au bout de 15 jours ces réservoirs sont pleins, donc c’est une question de patience.

    En parallèle, la question c’était comment mobiliser toute l’île contre l’intervention. Non, ce n’est pas juste l’affaire des diplômés chômeurs. Les flics ont ciblé toute l’île. D’ailleurs l’une de nos interprétations du déploiement d’une telle force, c’est que de la part des autorités il s’agissait de donner un exemple de répression à tous les mouvements sociaux à Kasserine, à Gafsa, à Tozeur, aux sit-inneurs devant le ministère de l’emploi à Tunis, au sit-inneurs de Gafsa qui sont allés à Mourouj dans la banlieue de Tunis... L’intention du gouvernement c’était de passer un message aux protestataires : leur destin sera le même que celui de Kerkennah. C’est pourquoi ils sont intervenus avec une telle force.

    Karim : En hiver, il y a 15000 habitants à Kerkennah, mais durant l’été la population dépasse les 150 000 personnes, il y a les touristes mais aussi beaucoup de Kerkenniens qui reviennent chez eux. Les manifestations du 9 avril ont réunis beaucoup de ces gens, à Tunis, à Sfax...

    Le 9 avril est une date symbolique pour le mouvement de libération national tunisien. C’est une journée de manifestation et d’émeutes réprimées dans le sang par l’armée française. Mais ce 9 avril 2016, où toute la diaspora de Kerkennah en Tunisie sort dans la rue pour soutenir les habitants de l’archipel, fait aussi écho à un autre grand mouvement social tunisien, les révoltes du pain de l’hiver 1983-84. Le premier ministre Mohamed Mzali s’était fait chasser de l’archipel en décembre 1983 :

    Ahmed : Les manifestations pour le pain c’était en janvier 1984, et Mzali à Kerkennah c’était en décembre 1983. Tous les habitants se sont soulevés pour le dégager le l’île. Depuis cette année là, il n’y avait pas eu une aussi grande manifestation. Les Kerkenniens sont venus avec un message : on ne va jamais laisser notre île aux flics, et si vous voulez nous tabasser, on est Kerkenniens, on est présents ici, et on sortira à Sousse, à Tunis, les choses ne se calmeront pas. A Sfax, on peut parler de 100 000 habitants qui sont originaires de Kerkennah. Ce mouvement pouvait mettre en danger même un gouvernement comme celui-là.

    Durant les 12 jours d’occupation de Kerkennah par la police, une deuxième date va s’avérer décisive dans la lutte : la grève générale du 12 avril. Dès le 4 avril, ce sont les élèves de Kerkennah qui lancent la grève, et refusent de se rendre en cours pendant toute la durée de l’occupation policière. Ils sont progressivement rejoints par l’ensemble des catégories sociales, la fonction publique, les commerces, les pêcheurs. Et le blocage des routes finit par signifier le blocage de toute l’économie le 12 avril. C’est Karim qui nous raconte comment il a vécu ce jour là :

    Karim : Je ne pouvais pas me déplacer mais j’étais sur facebook pour relayer l’appel dans toutes les villes où il y a eu des manifestations. J’ai voulu bloquer la route aux policiers avec ma chaise roulante à Remla pendant la grève des élèves (ndlr : il y a l’un des principaux collègue-lycée de Kerkennah à Remla). Ils ont soutenu la grève. J’ai tenté de bloquer le passage des flics au moment où ils faisaient face à un cortège d’élèves.

    Ils se sont organisés ?

    Karim : Spontanément. Au niveau des médias, facebook, on a fait un appel, et tous les gens ont suivis.

    Après la grève générale, la tension continue à monter entre Petrofac et le gouvernement d’un côté, les Kerkenniens de l’autre. Tout l’enjeu c’est de bloquer les camions de condensat pour que la production ne puisse pas reprendre. A Sfax, des milliers de policiers s’apprêtent à venir prêter main forte à ceux qui sont sur l’archipel. Dans la nuit du 14 avril, la police intervient pour faire passer en force les camions :

    Ahmed : Le jeudi 14 avril, ils ont fait passer de force les camions de Petrofac de Sfax vers le champ de production. C’est la chose qui a beaucoup aggravé la situation, tout le monde est descendu dans la rue à 22h. Il y a eu 5 heures de confrontations avec les flics. C’était très grave pour nous de voir que le ministère de l’intérieur travaille directement pour le bénéfice de Petrofac. Le vendredi 15 avril, dès l’aube, les Kerkenniens de Sfax bloquaient l’accès aux bateaux à la police. Nous avons même des vidéos avec des voitures de police qui étaient quand même montées dans les bateaux, mais les voyageurs, les Kerkenniens empêchaient le capitaine de bouger tant que les voitures n’étaient pas redescendues du bateau. Vers 13 ou 14 heures, des manifestations ont eu lieu contre la présence des flics à Kerkennah et pour demander la libération des chômeurs arrêtés depuis le 4 avril. Toutes les routes ont été bloquées. Les flics présents au port de Sidi Youssef se sont retrouvés isolés. Isolés de Sfax…

    Karim : Et isolés des autres flics présents dans Kerkennah. Ils voulaient envoyer des renforts et des munitions, car les policiers avaient utilisés toutes leurs bombes lacrymogènes. Et leur seule solution de contact pour se réapprovisionner, c’était le bateau qui part de Sfax. S’ils avaient voulu continuer la bagarre, ils n’auraient plus eu que leurs matraques, ou bien les balles.

    Ahmed : Tous les gens présents à Mellita sont partis pour chasser les flics présents à Sidi Youssef. Ils ont été harcelés au point de devoir enlever leurs uniformes. On a laissé personne les frapper gravement, on a permis qu’ils appellent le garde côte pour les évacuer de l’île immédiatement. C’est l’armée qui a permis leur évacuation. Nos collègues ont été libérés de la prison de Sfax. En hiver, le dernier bateau qui vient de Sfax est à 18h30. A l’heure où ils ont été libérés, il n’y en avait plus. On a donc exigé qu’un jet-ski de garde-côte les ramène pour qu’ils passent la nuit chez nous à Kerkennah. Ils l’ont fait. C’était une partie déjà gagnée, on pouvait leur demander ce qu’on voulait. Et la nuit du 15, nous avons célébré notre victoire.

    Les poulpes pourront-ils cohabiter avec les pipe-lines ?

    Au-delà de l’issue du conflit avec Petrofac, c’est l’avenir de l’île qui est en question, et la capacité des habitants à s’organiser pour construire un projet. L’extraction du gaz met en danger les équilibres naturels liés à la pêche. Les compagnies de gaz sont accusées de pollution, et se renvoient la balle. Si dans notre entretien avec Ahmad et Karim, c’est plutôt TPS qui est pointé du doigt, un autre membre de l’UDC, Ramzi, interviewé en 2015 désignait Petrofac : « Les pêcheurs sont touchés. Cette société a eu plusieurs fois des fuites dans la mer. Les poissons meurent, il y a un impact sur l’environnement. » Dans l’échange qui va suivre, la discussion porte donc sur l’avenir de Kerkennah, sur les choix en matière économique, d’après le point de vue de ces fils de pêcheurs au chômage.

    Que s’est-il passé depuis le 15 avril ?

    Ahmed : Depuis le 15 avril, on a créé nos propres instances. La récolte de cette solidarité menée par les Kerkenniens doit être formelle, passer de la clandestinité vers la formalité, l’organisation. On a fait deux réunions générales avec des citoyens de tout Kerkennah et on a finit par avoir une instance représentative pour une négociation prévisionnelle avec le gouvernement. Cette organisation a été constituée par des représentants de l’UDC, de l’UGTT locale et des représentants élus ou choisis de chaque village de Kerkennah qui représentent les pêcheurs surtout. Du côté du gouvernement, rien n’a été fait. On attend toujours des solutions satisfaisantes pour les Kerkenniens et pour la société de pétrole elle-même puisque c’est le seul souci du gouvernement. Même les initiatives faites par l’UGTT ont trouvé en face d’elle un gouvernement faible, qui ne gère rien, et comme vous avez vu, qui va bientôt être dissout [13].

    Est-ce que Petrofac est indispensable ? Doivent-ils partir ?

    Karim : Si Petrofac reste, il faut qu’on sache exactement quels sont les bénéfices qu’il tire.

    Toi qu’est-ce que tu voudrais ?

    Karim : Qu’ils s’en aillent. Ce sont des mafieux, tout comme Ben Ali.

    Est-ce qu’il faut prioriser d’autres activités comme la pêche, l’agriculture ou le tourisme, ou bien est-ce que cette activité doit cohabiter avec les autres ?

    Karim : Pourquoi pas les activités en même temps, mais il y a le problème de la pollution.

    Ahmed : On n’a pas de problème avec l’exploitation du pétrole si ça ne gène pas les autres activités. C’est quelque chose de technique.

    Karim : Pour moi, comme pour tous les Kerkenniens, il faut du développement et du tourisme en parallèle, sans gêner la pêche.

    Ahmed : Petrofac parle d’encourager des initiatives, des micro-projets, mais à condition que ces projets ne doivent pas être dans le secteur du tourisme, car la loi ne leur permet pas. On peut le comprendre car toute initiative, ou tout développement dans le secteur du tourisme sera contradictoire avec l’exploitation du pétrole. On a déjà un problème avec un projet depuis la fin des années 90 sur la plage de Sidi Fenkhal. C’est un endroit magnifique et l’intention c’était qu’il devienne un projet touristique écologique loin de la pollution. Les rumeurs disent que le blocage, qui dure depuis 1998, est lié aux gisements de pétrole qui se trouveraient sur le site. Si des hôtels sont construits, qu’ils soient écologiques ou pas, on ne peut pas installer des gisements de pétrole au même endroit. C’est pourquoi on se trouve toujours bloqué à cause des décisions de ceux qui gouvernent. Va-t-on chercher à améliorer le tourisme ou bien investir dans le secteur du pétrole ? Parmi les revendications qui ont été formulées depuis 2011, après tout on fait partie de l’UDC mais on n’est pas sectoriels dans nos revendications, on cherche le profit des diplômés chômeurs dans le cadre d’une amélioration de tous les citoyens de l’île. On a toujours pensé que si leur intention c’est le développement de l’exploitation du gaz, pourquoi ne pas faire un centre de formation qui serait financé par les compagnies ? Comme ça on aura une main d’œuvre qualifiée qui pourra répondre aux besoins d’ouvriers et de cadres.

    Dans son rapport d’activité de 2015, Petrofac prétend embaucher 57% des habitants de l’île.

    Ahmed : Au maximum 25 a 28 personnes travaillent directement à PETROFAC et une centaine travaillent dans la société de sous-traitance de surveillance.

    Karim : Ça ne fait pas 57%.

    Après, ce qu’ils revendiquent, c’est que l’activité économique de l’île est liée à leur présence, c’est ça qu’ils affirment.

    Ahmed : Bon, déjà, la meilleure réponse c’est que depuis le mois de janvier, PETROFAC est bloqué, depuis 7 mois pratiquement, mais on n’a pas faim, on vit toujours. La seule chose qui manque, c’est le poisson, les volumes de pêche ont gravement diminué. C’est PETROFAC qui nous salarie, moi et Karim, dans le cadre de notre travail pour les institutions. Nous n’avons pas eu nos salaires depuis le mois de décembre, et pourtant on vit. Même les travailleurs qui sont dans la société de surveillance, ils étaient pêcheurs avant de faire ce boulot à partir de 2007, et même en travaillant pour la société de surveillance, ils travaillent 3 semaines avec un repos d’une semaine. Cette semaine là, ils pêchent. Ils ne vivent pas avec leurs 600 dinars2. Les Kerkenniens sont en rapport avec la pêche, ils sont préoccupés par sa baisse.

    A quoi cela est dû ?

    Ahmed : Essentiellement à la pêche au chalut qui endommage abusivement les abris des poissons, les œufs car ils pêchent pendant les 12 mois de l’année avec cette méthode. Il y a d’autres méthodes qui ont été créées, surtout pour la pêche au poulpe qui endommage la richesse en poulpe, et Kerkennah est connue pour la qualité de ses poulpes. Ce sont les raisons principales de cette diminution. En deuxième lieu, on peut parler de la pollution à cause des fuites de pétrole, ça a surtout été le cas avec TPS. Cela influence la quantité de poissons.

    Petrofac a eu des fuites aussi ?

    Ahmed : Petrofac travaille sur terre et pas dans la mer. La seule chose qui le relie à la mer, c’est le pipe-line qui va à Sfax et transporte du gaz. Et le condensat est transporté par camions. On a jamais entendu parler de fuite de gaz, mais ce n’est pas pareil, ils peuvent la récupérer sans que personne ne le sache.

    Par contre TPS a eu des fuites.

    Ahmed : TPS, la dernière fuite c’était au mois de février 2016. Je me rappelle qu’en novembre 2009, il y a eu une grande fuite. Quotidiennement il y a des petites fuites qui sont liées à l’état de l’infrastructure. Tous les 5 ans les pipe-lines doivent être changés, mais puisqu’il n’y a pas de contrôle, et puisqu’il y a de la corruption entre les sociétés de pétrole et l’ETAP, il n’y a pas de maintenance qui est faite. Parce que ça coûte cher cette maintenance et le seul intérêt de ces sociétés de pétrole c’est le profit. Ils veulent faire des bénéfices sans se soucier des dégâts qu’ils peuvent occasionner, la pollution qui a un impact sur la pêche. Et la pêche sera toujours le premier secteur auquel resteront attachés les Kerkenniens.

    Nous publions cet article proposé par Virginia (Infoaut.org) Elie Octave (Groupe Afrique de la CNT) sur des luttes en cours en Tunisie. Nous les remercions pour cette proposition. Une version traduite en italien est en ligne sur le site infoaut.org.

    Virginia (Infoaut.org)

    Elie Octave (Groupe Afrique de la CNT)

    2 mai 2017

    http://survie.org/