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Maroc

  • Face aux dominants, ATTAC Maroc répond par la réflexion et l’action (Attac Maroc)

     

    Face aux dominants, ATTAC Maroc répond par la réflexion et l’action

    Face aux dominants, ATTAC Maroc répond par la réflexion et l’action

    ATTAC Maroc, membre du réseau CADTM, a tenu les 8 et 9 avril, sa 13ème Université du printemps à Rabat. Chronique d’une rencontre à contre-courant.

    Il y avait de la fébrilité dans l’air au démarrage l’université. Le 8 avril au siège de la Fédération des travailleurs agricoles, à Rabat, plusieurs sièges étaient encore vides et les présents avaient du mal à démarrer les travaux. Le risque de la faible mobilisation des militant-E-s étaient dans les esprits, surtout dans avec un agenda militant chargé. Le contexte politique pesait, peut-être aussi. L’interdiction de la dernière Université à Marrakech avait laissait des traces. Et pourtant ; elles, ils étaient là, motivés et décidés à réussir cette rencontre de deux jours.

    Savoir dire « Non »

    Des militant-E-s venus des six villes ont fait le déplacement pour participer à cette Université pensée comme un pré-congrès. A la différence des précédentes universités, cette édition a été consacrée exclusivement à la réflexion sur les défis de l’association pour la prochaine période : stratégie, (ré)organisation, travail thématique, travail international avec les responsabilités au sein du Secrétariat international partagé (SIP) du réseau CADTM, le financement et la construction d’alliances possibles pour les années à venir.

    Last but not last, la réflexion sur l’axe transversal féministe au sein de l’association a été riche et nécessaire. Khadija Maâras, de la Commission du travail féministe d’ATTAC, a exposé les formes de machisme qui subsistent au sein de notre ONG et l’immense travail à parcourir sur cet axe fondamental. Toutes ces problématiques trouveront un écho au sein du congrès via les documents et décisions qui y seront discutés.

    Comme à l’accoutumé, ATTAC Maroc ne pouvait pas laisser cette occasion sans joindre la réflexion à l’action. La cinquantaine de militant-E-s présents ont tenu un sit-in devant le siège du parlement à Rabat pour dénoncer le refus des autorités de nous délivrer le récépissé depuis 2007. Cette action de terrain est le prolongement de la bataille juridique que nous menons pour l’obtention de ce document. Ceci étant, ATTAC Maroc demeure une association légale, ayant respectée toutes les démarches  administratives prévues par la loi marocaine sur les associations. Ce sit-in était une belle occasion pour illustrer notre slogan comme « mouvement d’éducation populaire, orientée vers l’action ».

    Cette situation juridique compliquée ne peut être expliquée par des quiproquos juridiques. C’est de l’ADN d’ATTAC Maroc qu’il s’agit. Depuis sa création, ATTAC Maroc a été à contre-courant. En tant qu’association qui fait la politique autrement, nous nous sommes opposés aux discours dominants. Aux « socialistes » marocains, nous avons dit Non aux privatisations (2001-2007). À « l’Etat », nous avons dit Non à l’absolutisme (2011-2013). Aux « islamistes », nous avons dit Non à l’austérité (2013-2017). Au nouveau « gouvernement des patrons », nous saurons trouver la réponse adéquate à cet Exécutif mêlant business et technocratie, sous la bénédiction de l’absolutisme et du FMI. Rendez-vous, donc, le 5 mai 2017 au 6ème congrès d’ATTAC Maroc…

     

    Salaheddine Lemaizi, ATTAC Maroc

  • Maroc : les couches populaires sous le double joug du microcrédit et du despotisme (CADTM)

    Photo : Souad Guennon
     
    Lorsqu’en 2011 est apparu au Maroc un vaste mouvement de lutte des victimes du microcrédit, composé majoritairement de femmes, plus particulièrement dans la région de Ouarzazate, l’association ATTAC CADTM Maroc a soutenu et accompagné ce combat.

    Elle a organisé plusieurs actions concrètes de soutien dont la caravane internationale de solidarité en avril 2014 qui a connu une large participation des organisations membres du réseau international du CADTM |1|, et publié des brochures et des dizaines d’articles afin de sensibiliser aux méfaits sociaux du système de microcrédit et de les dénoncer. L’Assemblée mondiale du réseau CADTM tenu à Tunis en avril 2016 a largement discuté le système du microcrédit, analysé ses causes et les ravages qu’il provoque à l’échelle des trois continents du Sud (l’Afrique, l’Asie et l’Amérique Latine), et a proposé des éléments d’alternatives. C’est une thématique qui est désormais l’une des priorités du réseau et de ses organisations, plus particulièrement dans ces trois continents. C’est dans cette optique que l’Assemblée a décidé d’organiser un séminaire international sur les femmes et la lutte contre le microcrédit et les dettes illégitimes à Bamako au Mali du 16 au 19 novembre 2017.

    ATTAC CADTM Maroc a également réalisé une étude dont la version en arabe a été publiée fin 2016 et la version en français sera publiée au courant du mois d’avril 2017. Intitulée « Le système de microcrédit au Maroc, quand les pauvres financent les riches », cette étude a été largement médiatisée à l’occasion du 8 mars 2017 et plus d’une trentaine de sites l’ont relayée, y compris celui du parti islamiste à la tête du gouvernement, ainsi qu’une chaine de télévision officielle. Les établissements de microcrédit y sont mis sur le banc des accusés pour leur voracité à réaliser les bénéfices sur le dos des victimes appauvries par les politiques néolibérales, en particulier des femmes.


    La Banque mondiale aggrave la pauvreté et offre les pauvres en pâture au capital financier

    Le Capital cherche à accumuler des bénéfices partout où il le peut y compris sur le dos des pauvres, qui, s’ils n’ont pas beaucoup d’argent, sont en revanche très nombreux. Le nombre de personnes vivant avec moins de 2 dollars par jour est estimé à 1,2 milliard, selon les données du PNUD pour 2014, et le nombre de personnes vivant dans une pauvreté multidimensionnelle (qui identifie les multiples privations subies par un individu ou un ménage en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie) est de 2,2 milliards. Les institutions financières mondiales, la Banque mondiale à leur tête, essayaient d’inventer des outils pour jeter ce grand nombre de personnes dans le moulin à produire du profit. Elles mettent alors en avant « l’inclusion financière », qui consiste à offrir des services financiers pour les pauvres notamment par le biais du microcrédit |2|. Ainsi, au début des années 1980, et avec la généralisation des programmes d’ajustement structurel qui ont approfondi la crise économique et sociale dans la majorité des pays du Sud, Muhammad Yunus a officiellement créé la Grameen Bank au Bangladesh en tant qu’institution bancaire fournissant des microcrédits aux pauvres exclus du système bancaire et contribuant ainsi à les intégrer dans le cercle du capital |3|. Depuis lors, les institutions de microcrédit se sont rapidement multipliées dans les pays sous-développés. Leur nombre atteignaient 1 045 en 2014 avec 112 millions de clients à faible revenu, dont 70 % de femmes, et un portefeuille de crédit de 87 milliards de dollars |4|.

    Année 2014 Prêts en milliards de dollars Millions de clients % femmes
    Amérique Latine et Caraïbes 40,6 21,6 65 %
    Asie de l’Est et pacifique 12,9 15,1 75 %
    Asie du Sud 12,8 64,1 92 %
    Europe de l’Est et Asie Centrale 11,3 3,5 44 %
    Afrique 8,2 5,3 75 %
    Moyen-Orient et Afrique du Nord 1,2 2,1 60 %
    TOTAL 87,0 111,7 69 %

    Les banques et les grandes sociétés financières internationales ont également accompagné cet essor pour obtenir leur part du gâteau, soit en accordant des prêts directs aux institutions de microcrédit, soit en créant leurs propres divisions de microcrédit. Le secteur du microcrédit est alors devenu une partie intégrante des marchés financiers. Les institutions de microcrédit accumulent des bénéfices, diversifient leurs activités de microfinance, et nombre d’entre elles se transforment en banques. Ainsi, le capital financier domine l’ensemble de l’activité du secteur de la microfinance. La Banque mondiale poursuit sa stratégie de bancarisation de nouveaux secteurs de la population |5| pour permettre au capital financier d’accélérer l’intégration des 2 milliards d’adultes dans le monde qui ne sont pas encore couverts par le système bancaire, dont la plupart sont des pauvres et des femmes, en élargissant le panier de services financiers aux transferts d’argent, assurances, factures de services publics (consommation d’eau, électricité, téléphone, etc.). Dans le même temps, elle préconise de réduire drastiquement le rôle de l’État dans la garantie des services publics en les déléguant au secteur privé capitaliste qui les transforme en marchandise. Les pauvres ont alors davantage de besoins monétaires, en particulier les femmes qui sont responsables de leurs foyers. Elles trouvent alors sur leur chemin les institutions de microcrédit qui avancent masquées sous couvert de lutte contre la pauvreté. La Banque mondiale, par ses politiques, crée des pauvres et les offre au capital financier qui leur sucent jusqu’au dernier sou.


    L’État marocain sauve le secteur du microcrédit de la crise et lui permet des taux d’intérêtabusifs pour garantir ses bénéfices

    Il est certain que la diffusion de l’étude de l’association ATTAC CADTM Maroc dérangera beaucoup les institutions de microcrédit dans notre pays. Jusqu’à présent, aucune d’elles n’a pu nier ou infirmer ce que la presse a publié. Les institutions de microcrédit ont commencé à émerger au milieu des années 1990, après dix ans de mise en œuvre du programme d’ajustement structurel, qui a provoqué des tragédies sociales profondes parmi les couches populaires. L’État a contribué à ce qu’elle se déclinent en tant qu’associations sans but lucratif, qui se limitent à la distribution de petites sommes ne pouvant excéder cinquante mille dirhams (5 000 euros) dont « l’objet est de permettre à des personnes économiquement faibles de créer ou de développer leur propre activité de production ou de service en vue d’assurer leur insertion économique » |6|. On compte actuellement 13 associations autorisées à exercer une activité de microcrédit au Maroc |7|, regroupées au sein d’une Fédération nationale des associations de micro-crédit (FNAM) |8|. Le nombre de leurs clients est estimé à 906 000 clients avec un portefeuille de prêts de 6 milliards de dirhams |9|. La Fondation al Amana Microfinance est à l’avant-garde du secteur marocain du microcrédit, suivie d’Atawfiq (liée à la Banque Populaire) et de l’association FONDEP (aujourd’hui appelée Albaraka). Ces trois institutions représentent à elles seules 82 % du nombre total des victimes du microcrédit au Maroc et 89 % du nombre total de prêts distribués.


    Tableau montrant les données des trois principales institutions de microcrédit au Maroc pour l’année 2015 |10|

    Institution Nbre de clients actifs % du Nbre total des clients Encours des prêts (Milliers de Dirhams) % du total des prêts
    AMANA 328 361 36 % 2 235 048 37 %
    ATAWFIQ 265 000 29 % 2 000 000 33 %
    ALBARAKA 144 000 16 % 1 127 000 19 %

    Depuis sa création, le secteur du microcrédit au Maroc a bénéficié du soutien d’institutions internationales telles que l’Agence des États-Unis pour le développement (USAID), l’Agence française de développement (AFD). Le Fonds Hassan II de microfinance, créé en 2000 a subventionné le secteur à hauteur de 100 Millions de DH (environ 10 millions d’euros). Cependant, dans le contexte de la crise financière mondiale de 2007 à 2008, le secteur connaitra une crise qui s’est manifestée principalement par la faillite de la seconde plus grande institution de microcrédit au Maroc, la fondation Zakoura. Cette faillite est comparée, dans un élan de compétitivité agressive, à celle de Corposol en Colombie en 1996 |11|.

    En effet, dans de nombreux pays, les défauts de paiement ont augmenté tandis que la taille des portefeuilles des institutions de microfinances a diminué. Certains pays comme le Nicaragua, la Bosnie-Herzégovine et l’Inde ont subi des crises bien plus profondes. Le Maroc a été intégré à ce dernier groupe. C’est ce qu’a révélé une étude publiée en 2014 par la Société financière internationale (SFI), l’organisation du Groupe de la Banque mondiale dédiée au secteur privé |12|. Ce rapport a mis l’accent sur l’évolution de la crise du secteur de la microfinance au Maroc en se focalisant sur les trois principales institutions de microcrédit (al Amana Microfinance, Atawfiq et FONDEP (Albaraka) qui représentent, nous l’avons dit, près de 90 % du portefeuille de microfinance dans le pays. Voici deux graphiques qui illustrent clairement cette crise (page 13 du rapport) :


    Graphique 1 : portefeuille à risque supérieur à 30 jours et les radiations de créances

    Sans la fondation Zakoura, les trois plus importantes institutions de microfinance marocaines convergent vers les moyennes mondiales par rapport au portefeuille à risque supérieur à 30 jours et les radiations de créances.

    Graphique 2 : Rendement des actifs

    On voit bien que le rendement des actifs des principales institutions marocaines de microfinance est supérieur à ceux du Nicaragua et de la Bosnie (très élevés par rapport à la moyenne mondiale), et que leur chute, à l’exception de Zakoura, n’a pas atteint les niveaux moyens mondiaux, sauf épisodiquement en 2009 suivi d’une forte reprise en 2010.

    Cette crise, tout de même pas dramatique, était liée à l’exacerbation de la concurrence entre les grandes institutions de microcrédit, qui bénéficiaient au départ d’un fort soutien financier international et marocain, pour atteindre un maximum de pauvres qui, très affectés par la crise économique et sociale, ont commencé à faillir à leurs engagements de remboursement. Des défauts de paiement en ont entraîné d’autres. Les clients titulaires de plusieurs prêts représentaient près de la moitié de tous les défauts de paiement selon le rapport de la SFI.

    On peut constater que cette crise s’insère dans le même contexte des défauts de paiement des ménages à bas revenus qui ont commencé à se multiplier dès le début de l’année 2007 après l’éclatement de la crise des crédits hypothécaires (subprimes) aux États-Unis, suivis par d’autres en Irlande, au Royaume-Uni, en Espagne, à Chypre, dans plusieurs pays d’Europe centrale et de l’Est et, depuis 2011-2012, aux Pays-Bas. Les gouvernements se sont alors précipités pour sauver le système bancaire par des aides publiques directes et des garanties publiques aux banques entre les années 2008 et 2012, ce qui a fortement augmenté la dette publique |13|.

    Les gouvernants au Maroc vont aussi se précipiter pour sauver le secteur du microcrédit, d’autant plus que les rapports de la Banque mondiale ont salué la grande réussite de l’expérience marocaine dans la région MENA. L’étude de la SFI mentionnait que « la crise de la microfinance au Maroc se distingue également des autres pays du « panthéon de la crise » par le niveau de soutien apporté au secteur par le gouvernement marocain, les institutions de financement du développement, et d’autres acteurs. Ainsi, à la différence de l’Inde, où les banques ont supprimé le financement aux IMF pour faire face à la crise en Andhra Pradesh, les IMF marocaines n’ont pas été confrontées à un étranglement de la liquidité susceptible de prolonger et d’aggraver la crise. Plusieurs ont abordé la crise, dotées de financement à long terme et ont même été davantage soutenues par la création de JAIDA, un fonds dédié à la microfinance lancé en 2009 et bien positionné pour jouer le rôle essentiel de bailleur de fonds « de dernier ressort » (page 7).

    En effet, conformément à la coutume du système politique marocain, où la gestion des grandes questions délicates revient à la plus haute autorité du pays qui intervient directement pour donner un caractère effectif aux décisions et mobiliser tout le monde pour mettre en œuvre les Hautes Instructions, le Centre Mohammed VI de soutien au microcrédit |14| a été créé en 2007 pour superviser directement le processus de sauvetage du secteur de microcrédit. Des négociations en coulisses ont abouti à l’intégration de la fondation Zakoura à la bien plus solide Fondation Banque Populaire en 2008-2009. Ce qui a « aidé à éviter une catastrophe potentiellement plus grande » (SFI) dans le secteur, à couvrir sa faillite réelle et la présenter comme une fusion tranquille et ordinaire. Des fonds étrangers et locaux ont été mobilisés dans le fonds dit JAIDA |15|, qui a été fondé en 2007. La majeure partie de son capital (59 %) appartient à des organismes français et allemands, tandis que deux institutions publiques marocaines, la Caisse de dépôt et de gestion et Barid Al Maghrib (la Poste marocaine), détiennent les 41 % restants. Ses principales fonctions ont été de fournir un soutien financier et technique aux institutions de microcrédit, formant une plateforme pour attirer de nouveaux capitaux privés dans le secteur du microcrédit et améliorer la coordination des financiers. Par ailleurs, un programme de développement a été tracé conjointement entre les gouvernements américain et marocain et a réussi à assurer 15 millions de dollars d’assistance technique au secteur sur la période 2011–2013. Les banques commerciales privées ont également été encouragées à fournir des fonds et à créer leurs subdivisions de microcrédit et à partir de 2012, elles deviennent le bailleur majeur du secteur à raison de 80 %. Évidemment, elles recevront également leur part des bénéfices élevés générés par les pauvres en bas du processus.

    Depuis le début de la crise en 2006-07, la Banque centrale (Bank Al-Maghrib) est intervenue pour renforcer les mécanismes de contrôle des établissements de microcrédit et les procédures de recouvrement des prêts en défaillance. L’étude d’ATTAC CADTM Maroc a résumé ainsi cet accompagnement de la Banque Centrale aux institutions de microcrédit :

    « Alors que l’activité de ces institutions était limitée au cours des cinq premières années (1999 – 2004) à l’offre de microcrédits pour la création de petits projets, les catégories de crédits ont été diversifiées à partir d’avril 2004 afin d’inclure des crédits immobiliers (achat, construction ou rénovation de logements) et des crédits pour la fourniture d’eau et d’électricité. A partir de novembre 2007, il est devenu possible aux IMF d’agir en tant qu’intermédiaires entre les compagnies d’assurance et leurs clients les plus pauvres par la souscription de contrats d’assurance et de réassurance. En outre, il leur est devenu possible d’étendre les prêts aux microcrédits orientés vers la consommation et d’étendre leurs services financiers au transfert d’argent. En décembre 2012, un amendement significatif à la loi régissant le secteur de la microfinance au Maroc, a été introduit pour permettre aux associations de microcrédits de créer des banques ou de participer au capital de banques. Ces banques affiliées peuvent procéder à la distribution de microcrédits. Enfin, en janvier 2015, suite à un amendement à la loi bancaire, les associations de microcrédits sont devenues des établissements de crédit soumis aux procédures de contrôle régissant les établissements bancaires ».

    Ainsi, l’État marocain s’est mobilisé directement pour sauver le secteur du microcrédit. Celui-ci semble avoir dépassé sa crise. Cela révèle clairement le rôle de l’État dans l’acceptation de taux d’intérêt usuraires dans ce secteur. Les trois institutions – Amana, Albaraka et Al Tawfiq – font partie des 15 premières institutions de microfinance au monde, selon le rapport de la SFI. Mais ce dernier considère la formule juridique des institutions de microcrédit Maroc comme « un cas unique dans le monde », et « tant que les principales IMF restent organisées sous la forme d’ONG et non d’institutions détenues par des actionnaires, le secteur de microfinance marocain demeurera une anomalie mondiale, limitée dans sa capacité d’étendre sa portée ou son offre de services » (page 6 du rapport). Il insiste sur une « nouvelle dynamique de transformation institutionnelle » au bénéfice des institutions ou des sociétés par actions et afin que le capital financier puisse atteindre toutes les couches profondes de la société marocaine et ponctionner leurs maigres avoirs.


    Les couches populaires sous le double joug des dettes privées et publiques et du despotisme politique

    Le microcrédit destiné à des couches de populations appauvries et à faible revenu ou même sans revenu relève du système-dette qui broie toutes les catégories de la population pour accroitre les gains du capital financier. Comme nous l’avons déjà dit, les politiques néolibérales de la Banque mondiale mises en œuvre par nos gouvernants détruisent les services publics, le tissu productif, les possibilités d’emploi, réduisent le rôle de l’État et encouragent les investisseurs privés. Elles créent ainsi un large potentiel de clients de microcrédit, qui est estimé pour les cinq prochaines années à 3,2 millions de clients et 25 milliards dirhams de prêts (1,8 % du PIB).

    Plus généralement, les ménages marocains souffrent de la pression de dettes privées qui ne cessent d’augmenter, et qui atteignaient 282 milliards de dirhams (31 % du PIB) à fin décembre 2014 à raison de 38 600 dirhams par ménage. La part importante de la dette bancaire privée des ménages est composée de prêts au logement pour 64 % (181 milliards de dirhams) et 36 % (101 milliards de dirhams) de prêts à la consommation. À la fin de 2014, les banques avaient réalisé, en revanche, un bénéfice net de plus de 10 milliards de dirhams |16|.

    L’État poursuit son endettement public interne et externe, qui a considérablement augmenté, atteignant 810 milliards de dirhams (plus de 90 milliards dollar) qui constituent 82 % du PIB en fin 2015. Le paiement du service de la dette implique des programmes d’austérité qui approfondissent la pauvreté et les conditions de vie instables.

    Ainsi, les couches populaires et les salarié-e-s vivent sous un double joug : la tyrannie des institutions de microcrédit, des établissements de crédit à la consommation et des banques, qualifiée par Éric Toussaint de bancocratie |17|, et le despotisme politique spécifique à notre pays ou autocratie.

    En effet, et alors que l’État s’est mobilisé pour sauver les institutions de microcrédit, il a bafoué les droits des victimes de microcrédits (principalement des femmes) à créer leur association (son existence légale a été refusée par les autorités et ses deux leaders ont été poursuivis en justice), lutter contre les harcèlements des institutions de microcrédit, recourir aux tribunaux pour contester juridiquement la validité des contrats, etc. L’État a également utilisé ses serviteurs idéologiques pour mener une campagne contre les mobilisations des victimes et toutes les actions de solidarité pour les criminaliser.

    L’enquête d’ATTAC CADTM Maroc démontre dans sa partie dédiée à l’examen juridique des contrats de microcrédit que ceux-ci comportent de nombreux vices, tant dans la forme que dans le fond et sont donc illégaux et illégitimes. Ils sont donc susceptibles d’annulation devant les tribunaux. Les ménages clients des établissements de crédit de consommation souffrent certainement des mêmes conditions injustes imposées par ces institutions. Les tragédies des clients de ce secteur révèlent également qu’une partie importante des prêts à la consommation sont aussi illégaux et illégitimes. Ce qui nécessite une grande campagne de sensibilisation pour les dévoiler et les dénoncer.

    La Banque mondiale et l’État comptent poursuivre leur stratégie d’encouragement et de développement des institutions de microcrédit dans les cinq prochaines années pour atteindre 3 millions de clients. C’est pourquoi il est urgent de sensibiliser ces victimes potentielles qui risquent d’être broyées par ces institutions seulement animées de l’appétit du lucre, et de les aider à s’organiser.


    Quelques pistes d’alternatives

    Le microcrédit est une partie intégrante du système-dette mis en place par le capital mondial. « Le système de la dette publique tel qu’il fonctionne dans le capitalisme constitue un mécanisme permanent de transfert de richesses produites par le peuple vers la classe capitaliste, ainsi qu’un puissant outil de domination politique au Nord comme au Sud puisque la dette sert de prétexte à la mise en œuvre de politiques d’austérité » |18|. Aussi, la lutte contre le microcrédit doit être liée à la grande bataille contre la dette publique. Nous demandons de suspendre le remboursement de cette dernière jusqu’à la réalisation d’un audit citoyen qui en déterminera les parties odieuses, illégitimes, illégales et insoutenables. Nous soutenons les revendications des victimes du microcrédit et leur mobilisation pour cesser de payer leurs dettes jusqu’à ce que la légitimité des contrats, les taux d’intérêt usuraires imposés par les institutions de microcrédit et la soutenabilité des prêts soient réexaminés par un collectif citoyen. Différentes expériences internationales, impliquant notamment les femmes, peuvent être sources d’inspiration. L’exemple du CADD (Cercle d’auto-promotion pour un développement durable) au Bénin en Afrique de l’Ouest, organisation membre du réseau CADTM depuis 2006, constitue une expérience à méditer. L’originalité du CADD tient à sa finalité de permettre aux femmes de vivre dans la dignité, et c’est dans l’organisation autogérée et solidaire de leur financement et des projets qu’elles ont mis sur pied qu’elles ont compris la nécessité de lutter pour l’émancipation et le changement radical. « Parmi les revendications de ces femmes, on trouve l’annulation de la dette du Tiers Monde, la fin des conditionnalités imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), le droit à la souveraineté alimentaire, l’instauration de nouvelles règles du commerce international équitables pour un développement durable » |19|.

    Globalement, nous militons pour l’instauration d’un service public du crédit structuré en un réseau de petites implantations proches des citoyens. « Le métier de la banque est trop essentiel à l’économie pour être laissé entre les mains du secteur privé, il est donc nécessaire de socialiser le secteur bancaire (ce qui implique son expropriation) et de le placer sous contrôle citoyen (des salariés des banques, des clients, des associations et des représentants des acteurs publics locaux), car il doit être soumis aux règles d’un service public et les revenus que son activité génère doivent être utilisés pour le bien commun… La socialisation des banques et l’annulation/répudiation des dettes illégitimes doivent s’inscrire dans un programme plus large » |20| d’émancipation sociale. Et la priorité absolue est de résister aux mesures antisociales d’austérité, de privatisation et de démantèlement des services publics par des mobilisations, des initiatives de rassemblements et de collectifs, des campagnes de solidarité avec toutes les contestations et résistances populaires.

     

    Notes

    |1| Souad Guennoun. Vidéo de la caravane internationale de Ouarzazate 2014. http://www.cadtm.org/Caravane-inter…

    |2| Pauline Imbach. Le microcrédit, un outil pour insérer les plus pauvres dans le système bancaire. Août 2014. http://www.cadtm.org/Le-microcredit…

    |3| Denise Comanne. Muhammad Yunus : prix Nobel de l’ambiguïté ou du cynisme ? mars 2009. http://www.cadtm.org/Muhammad-Yunus…

    |4| http://www.convergences.org/wp-cont…

    |5| Lucile Daumas. Micro-crédit, macro-arnaque. Novembre 2013. http://www.cadtm.org/spip.php?page=…

    |6| Loi n° 18-97 relative au microcrédit. Avril 1999. http://www.sgg.gov.ma/BO/Fr/1999/BO…

    |7| Ce nombre est divisé en :
    - 4 grandes associations nationales : Association AL Amana pour la Promotion des Microentreprises (ALAMANA), ATTAWFIQ MICRO FINANCE (liée au groupe de la Banque populaire), Fondation pour le Développement Local et le Partenariat (FONDEP) devenue AL BARAKA, et Fondation « ARDI » (liée à la banque Crédit agricole).
    - 3 associations à dimensions régionales : Al Karama pour le Micro-Crédit (AL KARAMA), Institution Marocaine d’Appui à la Micro-Entreprise (INMAA), et Association Marocaine de Solidarité Sans Frontière (AMSSF).
    - 5 associations locales : Association Ismailia pour le Micro-Crédit (AIMC), Association Marocaine Oued Serou pour le Micro-Crédit (AMOS), Association Tétouanaise des Initiatives Sociaux- Professionnelles (ATIL), Fondation Micro Crédits du Nord, et association TAWADA.
    - 1 association (BAB RIZK JAMEEL) filière de BAB RIZK JAMEEL internationale.

    |8| Laila Bennis. Les Institutions De La Microfinance Entre La Responsabilité Sociale Et La Performance Financière : Cas Des Associations De Micro-Crédits. Janvier 2016. Ibn Tofail University. http://eujournal.org/index.php/esj/…

    |9| Les données de l’institution Amana pour l’année 2015. http://www.alamana.org.ma/medias/ra…

    |10| Sources : site d’Amana http://www.alamana.org.ma/, site d’Atawfiq http://www.fbpmc.ma, et site Al Barakahttp://www.albaraka.ma/.

    |11| Cette institution de microfinance avait atteint, de 1988 (date de sa création) à 1994, un nombre considérable de clients à un rythme surpassant celui de bon nombre de ses pairs d’Amérique Latine et a été liquidée en 1996. https://www.microfinancegateway.org…

    |12| « Sortie de la crise du secteur de la microfinance au Maroc : des interventions opportunes et efficaces ». http://www.ifc.org/wps/wcm/connect/…

    |13| Eric Toussaint. 2007-2017 : Les causes d’une crise financière qui a déjà 10 ans. Mars 2017. http://www.cadtm.org/2007-2017-Les-…

    |14| Centre Mohamed VI de soutien à la microfinance solidaire. http://www.cm6-microfinance.ma/fr/d…

    |15| « Le fonds JAIDA est né de la volonté de grandes institutions de soutenir efficacement et durablement le secteur de la microfinance. Jaida traduit ainsi l’engagement de contribuer à la structuration du secteur de la microfinance grâce au soutien de la CDG fondateur et actionnaire de référence, et de développer des synergies entre les institutionnels grâce à l’appui des actionnaires fondateur, la KfW, la CDC et l’AFD. Ce tour de table prestigieux a été élargi en 2010 à un partenaire stratégique, le groupe Barid Al Maghrib, acteur de référence du low income banking ». JAÏDA a obtenu son agrément en tant que société de financement et a commencé ses activités en Avril 2007. http://www.microfinance.ma/wp-conte….

    |16| Banque centrale marocaine. RAPPORT ANNUEL SUR LA SUPERVISION BANCAIRE. – Evolution de l’endettement bancaire des ménages. Page 81. http://www.bkam.ma/Supervision-banc… .

    |17| Éric Toussaint. Bancocratie. Juin 2014. http://www.cadtm.org/Bancocratie

    |18| Éric Toussaint. Bancrocratie. Éditions Aden. Page 21.

    |19| Renaud Vivien. Le CADD : micro-crédit et lutte politique. Mars 2007. Page 64. http://www.cetim.ch/legacy/fr/docum…

    |20| Éric Toussaint, op.cit. Page 21

    Auteur.e

     
    Omar Azikisecrétaire général d’ATTAC/CADTM
    CADTM le 5 avril par Omar Aziki
     

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    Libéralisation de l’économie et des conditions de travail.

    Du nord au sud du Maroc, nous vivons une conquête « coloniale » d’un genre nouveau par le pouvoir du capital-financier-supra-national-international pour s’approprier ce qui ne l’a pas encore été : terres, mers, forêts, sols, air, vent, soleil… Domaines qui étaient jusque-là encore préservés. Une rapidité incroyable… D’autant plus accélérée que le Maroc se prépare à recevoir la COP 22 à Marrakech (ndlr : La COP22 s’est déroulée du 7 au 18 novembre 2016) et veut être reconnu (par les pays du Nord) comme modèle pour les pays du Sud avec de grands projets dits « verts ». Ce greenwashing officiel offre au capitalisme, en plus des ressources naturelles, une main d’oeuvre exploitable et corvéable à merci.

    Fenêtre sur les dictatures invisibles
    La mère qui se sacrifie exerce la dictature de l’asservissement.
    L’ami attentionné exerce la dictature de la faveur.
    La charité exerce la dictature de la dette.
    Le libre marché te permet d’accepter les prix qu’on t’impose.
    La liberté d’opinion te permet d’écouter ceux qui émettent des avis en ton nom.
    Le droit de vote te permet de choisir la sauce à laquelle tu seras mangé.

    Eduardo Galéano – (Montevideo 1940-2015)

    Les grands patrons agricoles au Maroc comme en Europe sont en compétition pour conquérir les parts de marché pour écouler leurs produits agricoles industriels bourrés de pesticides et génétiquement suspects. Leurs gouvernements respectifs les soutiennent par l’adoption du modèle agro-exportateur productiviste aux multiples effets destructeurs sur la paysannerie, les liens ruraux, les cultures de subsistance, la qualité alimentaire, et l’environnement.

    Nous devons refuser ce modèle de l’agrobusiness et recouvrer notre souveraineté alimentaire et notre plein droit de produire nos produits alimentaires de base sur nos terres. Pour cela, nous devons mener des combats collectifs à l’échelle mondiale, régionale et locale dans des réseaux, des collectifs, des coordinations, etc. regroupant ouvriers, ouvrières, paysans, consommateurs et tous les militants et les militantes de la cause populaire.


    Le libre marché permet d’affamer les peuples

    Alors que les libertés syndicales et le droit de grève sont menacés, le gouvernement marocain annonce le retrait de la caisse de compensation et le gel des salaires déjà bien maigres pour faire face à la cherté de la vie. Il poursuit la privatisation et le démantèlement des secteurs publics et sociaux de base, la mise à mort de l’agriculture paysanne locale au profit du secteur privé : un immense agrobusiness destiné à l’exportation. Pour cela, il met en place les politiques dictées et imposées par la Banque mondiale, le FMI, l’OMC. Il favorise l’accaparement des richesses du Maroc, fait augmenter la dette et prépare le pays à une ouverture totale au capital international.


    Luttes sociales, division syndicale, répression… La dette sociale s’allonge encore et encore

    Après une année de lutte avec diverses formes de mobilisations locales, régionales et nationales des enseignant.es stagiaires des centres régionaux d’Éducation et de Formation, le bras de fer se poursuit contre les réformes. Cela pour défendre l’enseignement public face à un gouvernement qui n’a rien à promettre d’autre… que la matraque… |1| sans qu’il réussisse à stopper cette marée humaine, jeune, joyeuse et rebelle.

    Les luttes des enseignants stagiaires n’ont pas empêché la casse imposée (par la BM et FMI) de l’enseignement public. Cela pendant qu’écoles, lycées et instituts privés de label international se délocalisent, se multiplient et se concurrencent pour s’arracher la formation des jeunes élèves, étudiants, élites des classes riches formatées aux normes du capitalisme prédateur. Le coût de la scolarité endette à vie les familles qui rêvent d’un avenir radieux pour leur progéniture, convaincues que l’enseignement public gratuit ne mène qu’au chômage et à la misère. La longue lutte des « étudiants chômeurs » en est la preuve. Elle qui se poursuit depuis les années dites d’austérité, quand l’État se préparait aux privatisations et n’embauchait
    plus dans le service public. Car il faut d’abord payer les dettes alors que les caisses de l’État sont vides, de plus en plus vides… |2| et les quelques paniers distribués par le « roi des pauvres » ne suffisent pas à soulager la misère et apaiser la faim de son peuple.


    « La charité exerce la dictature de la dette »

    Les disparités se creusent dans un Maroc à une seule vitesse : marche ou crève. C’est la loi du plus fort dans une planète devenue marchandise, de plus en plus inaccessible pour le plus grand nombre des laissés-pour-compte que le capital financier achève par le crédit, et le microcrédit : petit-crédit, pour soigner, scolariser, monter un petit projet pour survivre… Les nombreuses victimes sont majoritairement femmes, analphabètes, malades… ne pouvant bénéficier d’aucun service social de base, exclues du moindre droit à l’enseignement, à la santé, que l’État doit à ses citoyens. |3|


    Sous prétextes que « les entreprises supportent des charges accablantes au Nord », elles viennent exploiter le Sud

    Elles se délocalisent dans leurs anciennes colonies. La crise du capitalisme international n’est qu’un nouveau prétexte pour accumuler plus, exploiter sans entrave avec la garantie que les gouvernements du Sud au pouvoir sauront assurer et faire fructifier les profits des multinationales, voire même les aider à les rapatrier au Panama : dernier scandale d’évasion de capitaux impliquant la monarchie marocaine. Le surnommé « roi des pauvres », compte parmi les plus riches de ce monde. Le peuple a eu beau crier « Mais où est donc passé l’argent du peuple ? À Panama et dans les fêtes », le scandale a été étouffé à coups de bâton, une fois de plus, et les affaires continuent de plus belles.


    Nouveaux Eldorados : les zones franches industrielles

    Des contrats en masse |4|, le ministre de l’Industrie invite les multinationales |5| à investir les nouvelles zones franches, leur garantissant un impôt à 0 %. Industrie textile, automobile, aéronautique et autres sont invitées à venir exploiter généreusement une main d’oeuvre marocaine jeune, hautement diplômée, non syndiquée et sans droit.


    Politiques anti-populaires, austérité, répression, division et bureaucratie syndicale pour prévenir les mobilisations et luttes ouvrières

    Au nord, dans la zone industrielle de Tanger où sont installées des usines multinationales, les luttes ouvrières ont éclaté en février 2015 pour arracher des droits élémentaires : l’application du code du travail et le droit syndical. Une nouvelle génération d’ouvriers, jeunes, formés, conscients est au combat.


    Zones franches de Tanger, zones de non-droit : les luttes ouvrières s’organisent

    Cette zone, érigée à l’extérieur de la ville, modèle une nouvelle exploitation ouvrière au-dessus des lois, des droits, des territoires et des frontières. Le 1er mai 2015 à Tanger, passant outre les consignes des bureaucraties syndicales, les militants qui ont manifesté pour faire entendre leurs revendications ont été sauvagement dispersés et tabassés. Pourtant la lutte syndicale menée par les ouvriers de la société américaine ECI, fabricant des câbles électriques pour voitures et appareils électroniques – située dans zone franche de Tanger Automotive – a obligé la direction de la société américaine à négocier et indemniser les ouvriers licenciés. Une autre lutte ouvrière importante a éclaté dans la même zone industrielle à l’usine Renault-Nissan qui exploite 6 000 travailleurs. Cette usine française et à capitaux marocains, montée en 2012, a été la première usine installée dans la toute nouvelle zone industrielle de Tanger, à proximité du nouveau port. Destinée à monter les voitures pour le marché africain et européen, elle fait des bénéfices juteux, mais les ouvriers n’en tirent aucun profit. Les conditions de travail y sont déplorables et les salaires très bas. Le conflit a éclaté quand les ouvriers syndiqués à l’UMT |6| ont dénoncé leurs conditions de travail et menacé d’entrer en grève pour l’application de leurs droits. Sur les 6 000 ouvriers, plus de 600 se sont syndiqués et ont appelé à deux jours de grève. Face à la détermination et l’unité des travailleurs, la direction de Renault a été obligée d’ouvrir des négociations.

    La crise du capitalisme international n’est qu’un nouveau prétexte pour accumuler plus et exploiter sans entrave

    Agadir, dans le sud, est une autre région qui connaît des luttes ouvrières nombreuses et importantes. Les résistances ont lieu dans l’agriculture et la pêche contre le Plan Maroc vert et le Plan Halieutis dont le but est d’ouvrir ces secteurs vitaux à la concurrence et au capital international. Les attaques contre le droit syndical sont des pratiques courantes dans toutes les grandes entreprises capitalistes étrangères qui « investissent » au Maroc. Dans le secteur de l’agrobusiness ce sont des groupes français (Soprofel où des ouvriers mènent une lutte contre leur licenciement, Azura…), espagnols (Donna export, Emporio Verde…) et marocains (Bennani Smires, Kabbage…).

    La société états-unienne « Atlas Berry Farms » installée à Larache au nord et à Agadir au sud, produit fraises et myrtilles destinées exclusivement à l’export. Un bureau syndical s’est constitué en juin 2013 dans le cadre de la Fédération nationale du secteur agricole à Agadir. Les responsables d’Atlas Berry Farms se sont déchaînés sur les syndicalistes en :

    - imposant un contrat CDD d’un mois aux ouvriers sans leur consentement.

    - faisant appel aux autorités locales et à la gendarmerie qui sont venues à la ferme pour établir des PV contre les ouvriers, après les avoir menacés et même agressés. 25 ouvriers ont été licenciés. Après plusieurs grèves et sit-in les ouvriers ont été indemnisés mais le syndicat n’existe plus dans cette société. Les investisseurs étrangers imposent leur loi, celle du plus fort. Au Maroc ils sont soutenus et bénéficient de la complicité des autorités et de l’inspection du travail.

    « Le libre marché te permet d’accepter les prix qu’on t’impose. »


    Dette coloniale et dette sociale : deux faces d’une même médaille

    Pendant et après la guerre, le Nord venait recruter dans ses anciennes colonies du Sud la main d’oeuvre corvéable à merci, sans droit, sans lois, sans syndicats, pour effectuer les travaux les plus pénibles : mines, automobile, etc. Ils étaient logés-entassés dans les lugubres foyers type Sonacotra… Ensuite, quand les ouvriers survivaient, ils étaient renvoyés sans retraites, ni indemnités, usés, vieux, seuls, analphabètes, silicosés |7|. Certains sont retournés au pays, soutenus par les syndicats en France, ils ont pu arracher quelques sous en guise de reconnaissances, mais pas leurs droits. Dans la région de Ouarzazate, les mineurs d’Imini sont soutenus par ces anciens mineurs.

    Les investisseurs étrangers imposent leur loi, celle du plus fort. Au Maroc, ils sont soutenus et bénéficient de la complicité des autorités et de l’inspection du travail

    Au Maroc, les gisements de phosphate étaient exploités par de puissantes sociétés françaises qui, après l’indépendance, après avoir changé de nom, ont été reprises par les puissants du pouvoir marocain. À Imider, les habitants du village poursuivent la résistance contre une société appartenant au roi, qui non seulement exploite la mine, pollue l’eau, la terre, le village et n’offre aucun travail aux jeunes, mais les poussent à abandonner leur terre. La population d’Imider a organisé un sit-in permanent depuis 5 ans contre une mine d’argent, appartenant à la Holding Royal SNI. Celle-ci assèche leur nappe phréatique, pollue leur environnement et spolie leurs richesses minérales sans investir localement.

    Imider, une population prise en otage

    La lutte des habitants est un exemple concret de la poursuite du pillage des ressources naturelles, de l’exploitation des travailleurs, de l’absence du moindre droit, de l’appauvrissement de la population, de la dépossession de ses terres et de ses cultures. Une situation qui se perpétue de la colonisation à l’après colonisation et devient encore plus brutale avec l’ère des nouvelles technologies, de la modernité et de l’écologie, prônée par les tenants du capital financier mondialisé. Les néolibéraux n’ont plus de nation, ou plutôt ont une seule nation : le capital, l’exploitation et l’accumulation sans fin de tout et partout.

    Plus de concentration de richesse, plus de pauvres, plus de dettes…

    La concentration du pouvoir politique, économique, financier, qui se veut pouvoir sacralisé, ne fait qu’aggraver la crise et converger les luttes de divers secteurs et régions. Partout de grands projets urbains onéreux, souvent inutiles, profitent aux grands trusts internationaux et barons nationaux, endettent toujours plus le pays, exproprient les habitants de leurs quartiers voués à la démolition. Les petits paysans sont ruinés et chassés de leurs terres. Les usines ferment et licencient les ouvriers. Toutes et tous vont faire l’amère expérience de la dette, ou comment devenir encore plus pauvres… Quand l’État n’assure plus les droits sociaux de base à ses citoyens : éducation, santé, logement, les droits élémentaires, les équipements sociaux de base… crédit et microcrédit enfoncent les populations dans l’esclavage de la dette.

    Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète

    Initialement publié sur http://www.cadtm.org/Maroc-Zones-franches

    le 23 mars par Souad Guennoun

    http://www.anti-k.org/

    Notes:

    |1| http://attacmaroc.org/fr/2016/01/23…

    |2| http://www.banquemondiale.org/f r/news/press-release/2012/05/30/a-more-coherent-social-protection-system-inmorocco : Nouveau rapport stratégique de la Banque mondiale sur la protection sociale : Rabat, le 30 mai 2012.
    Un quart de la population marocaine, soit 8,5 millions de personnes, est vulnérable à la pauvreté absolue. Nadine Poupart, Économiste Senior auprès de la Banque mondiale et Coordinatrice pour le développement humain au Maroc déclare à ce sujet qu’« Au Maroc, d’importantes disparités géographiques existent en matière de pauvreté. La pauvreté rurale est plus de trois fois plus élevée que la pauvreté urbaine, (…) 80 % de la population rurale travaille en auto-emploi ou dans un emploi non rémunéré ».

    |3| Voir témoignages vidéo caravane internationale des femmes contre le microcrédit cadtm.org

    |4| http://telquel.ma/2016/07/04/indust…

    |5| http://telquel.ma/2016/07/05/nouvel…

    |6| UMT : Union Marocaine du Travail, 1er syndicat des travailleurs marocains après l’indépendance en 1955

    |7| La silicose est une maladie des poumons due à une inhalation prolongée de poussière de silice. Elle atteint surtout les ouvriers qui travaillent dans les mines de charbon.

  • Afrique du Nord/Proche-Orient: un jeune sur cinq veut émigrer (L'Express)

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    Madrid En moyenne 20% des jeunes de cinq pays du pourtour méditerranéen (Algérie, Egypte, Liban, Maroc et Tunisie) veulent émigrer, un chiffre qui monte à plus de la moitié en Tunisie, selon une enquête auprès de 10.000 jeunes rendue publique jeudi en Espagne.

    "Un jeune sur cinq dans les pays arabes analysés veut émigrer. Une proportion qui atteint les 53% dans le cas de la Tunisie", souligne la fondation CIDOB (Centre des affaires internationales de Barcelone), qui a coordonné l'étude, dans un communiqué diffusé en Espagne. 

    Six ans après le "printemps arabe", elle constate que "la principale motivation qui pousse ces jeunes à vouloir partir est, une fois de plus économique: trouver un emploi digne et de meilleures conditions de vie".

    "Contrairement à ce qu'on pouvait attendre, plus le niveau d'éducation est important, plus le désir d'émigrer est renforcé", assure le communiqué. 

    Pour un des experts ayant réalisé l'étude en Algérie, Nacereddine Hammouda, "ce qui est remarquable, c'est que le fait d'arriver à l'université renforce le désir d'émigrer". "Le jeune pense qu'il peut valoriser ses compétences dans un pays plus développé économiquement et qu'elles seront gâchées s'il reste", explique ce statisticien économiste au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread), interrogé par l'AFP en Espagne.

     

    Le projet "Sahwa" ("L'éveil", en arabe) a été mené entre 2014 et 2016 dans chacun des cinq pays, en réponse à une commande de la Commission européenne.  

    Ses résultats reflètent un "sentiment général de frustration et d'exclusion sociale" chez les jeunes, selon la fondation. 

    Les quatre principaux problèmes identifiés à travers 10.000 entretiens sont le niveau de vie (28%), la situation économique (22%), l'emploi (12%) et le système éducatif (10%).  

    Le taux de chômage des jeunes dans ces pays est d'environ 30% en 2014, alors que la moyenne mondiale est de 13%, font apparaître des chiffres de l'Organisation internationale du travail cités. 

    Difficile dans ces conditions de pousser "la porte de l'autonomie et de l'âge adulte", écrit le CIDOB.  

    Le projet Sahwa montre aussi que "les jeunes ne se sentent pas identifiés à leurs institutions, dont ils considèrent qu'elles ne représentent qu'une élite". 

    Selon l'enquête, "près de 60% des jeunes en âge de voter ne l'ont pas fait aux dernières élections, et principalement par manque d'intérêt (44,5%)". 

    http://www.lexpress.fr/

  • Solidarité Maroc

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  • Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’à 2021 (ATTAC Maroc)

    Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’à 2021

    Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’en 2021

    Dans la lutte des places, en cours, pour la formation du prochain gouvernement marocain, la politique économique du pays pour les cinq prochaines années semble décidée d’avance par le FMI. A ATTAC Maroc, nous refusons cette servitude économique volontaire. 

    Salaheddine Lemaizi, militant ATTAC Maroc

    Le Maroc est sans gouvernement depuis plus de cinq mois. Les tractations pour la formation du prochain exécutif sont au point mort. Le Parti justice et développement (PJD) [Islamiste, pro-monarchie], est sorti vainqueur des élections législatives du 7 octobre 2016. Depuis ce jour-là, ce parti fait face à un chantage de la part de partis affiliés au Makhzen[1]. Pendant que les négociations s’enlisent, un acteur habitué aux situations de crise politique s’immisce dans la gestion économique du pays. Le Fonds monétaire international (FMI) s’offre un boulevard pour « accélérer le rythme des réformes structurelles ».

    Aidé par un ministre des Finances par intérim[2] aligné sur les positions du FMI et de la Banque mondiale et un directeur de la Banque centrale, artisan de l’ajustement structurel permanent au Maroc depuis trois décennies[3], ainsi que par la haute technocratie du département des Finances, le FMI obtient gain de cause sur quasiment toutes ses demandes. Ainsi tout le processus de démocratie électorale se trouve vidé de son sens. Avant d’analyser le contenu de ce programme, deux remarques s’imposent sur le manque de transparence du Maroc et la nature anti-démocratique du FMI.

    Sur l’absence de transparence gouvernementale  

    À travers le suivi de la relation FMI-Maroc depuis quatre ans par ATTAC Maroc[4], nous ne pouvons qu’être scandalisés par le manque de transparence des autorités marocaines sur ce dossier. Au moment de la signature de la première Ligne de précaution et de liquidité (LPL) en juillet 2012, les représentants de l’État marocain ont nié s’être engagés sur des réformes précises. Or, ils seront démentis par leur partenaire, le FMI. L’institution financière publiait la lettre d’intention signée par le ministre des Finances marocain et le directeur de la banque centrale, mentionnant des engagements chiffrés sur quatre ans[5].

    Précisons que le LPL n’est pas un prêt mais simplement « une assurance contre les chocs externes » destinée aux pays « dont l’économie est foncièrement solide et qui ont fait leurs preuves en appliquant une politique économique avisée, mais qui restent exposés à certains facteurs de vulnérabilité », selon FMI. Ce que ne dit pas cette institution c’est que cette assurance comprend deux niveaux de conditionnalités et a couté aux contribuables 540 millions de DH en quatre ans[6], sans que le Maroc ne reçoive un seul dirham.

    Dans un pays qui respecte ses citoyens et leur intelligence, le minimum aurait été de publier ces informations sur les sites officiels marocains, accompagné d’une traduction de ce document vers l’arabe, langue officielle du pays. Au lieu de cela, l’État marocain préfère la stratégie de l’autruche.

    De l’anti-démocratique FMI 

    Il ne faut pas se leurrer non plus sur la nature du FMI. Cette institution est le contraire d’une institution démocratique. « Le FMI s’est vu adjoindre un mode de fonctionnement proche de celui d’une entreprise »[7], décrivent Damien Millet et Éric Toussaint. Entre les État-actionnaires du FMI les rapports de force sont fortement déséquilibrés. Les États-Unis disposent, à eux seuls, de 17 % des droits de vote au sein du Conseil d’administration du FMI, contrôlant de facto cette institution et ses choix. Ce pouvoir est démesuré si on le compare à celui des Pays en voie de développement dont les droits de vote sont ridiculement réduits eu égard à la taille des populations qu’ils représentent (voir graphique ci-dessous). Les réformes apportées à cette répartition des votes n’ont pas changé l’ADN anti-démocratique du FMI.

    FMI Droits de votes

    Figure 1 Répartition des droits de votes au sein du CA du FMI. Source: Millet et Toussaint (2012)

    Durant l’apartheid en Afrique du Sud, le FMI a fait affaire avec ce régime raciste. « En 1970-1971, l’Afrique du Sud, que le FMI a jugé tout à fait fréquentable en dépit des violations continues des droits de l’homme, lui a vendu de grosses quantités d’or », rappellent Millet et Toussaint[8]. Plus récemment, le FMI et ses alter egos, la Commission européenne et la Banque centrale, n’ont pas dissimulé leur mépris pour le choix démocratique du peuple grec lors du référendum de juillet 2015[9].

    De l’illégitimité de la Ligne de précaution et liquidité

    Nous sommes en juillet 2016, le gouvernement dirigé par Abdelilah Benkirane (PJD) joue les arrêts de jeu. Pourtant, cet exécutif demande de renouveler pour une troisième fois en quatre ans, la Ligne de précaution et de liquidité (LPL) pour un montant de 3,47 milliards de dollars. Ce gouvernement ne tient pas sa promesse[10], celle de ne pas renouveler cette LPL. Le ministre des Finances marocain déclarait en octobre 2016 : « Les conditions qui ont amené le Maroc à recourir en 2012 à la première LPL ne sont plus d’actualité. Et l’opportunité de recourir à une 3ème LPL se justifie de moins en moins »[11]. Amnésique, le ministre des Finances défendra cette nouvelle LPL en avançant ses arguments bricolés : « rassurer les investisseurs internationaux, disposer d’une assurance face aux chocs exogènes…». Le gouvernement n’est pas à une contradiction près.

    Le package de « réformes » prévu par cette nouvelle LPL conduira le pays pour les quatre prochaines années à poursuivre la politique d’austérité initiée dans son premier mandat[12]. Ce programme et cette LPL n’ont aucune légitimité démocratique, car signés par un gouvernement sortant, aux dernières semaines de son mandat.

    De l’austérité pour cinq ans

    Les engagements du gouvernement sortant dans le cadre de la LPL réduisent à néant tout espoir d’une relance économique. « Les objectifs énoncés pour 2020-2021 dans la dernière note du FMI donnent une idée assez précise des objectifs gouvernementaux pour les cinq prochaines années », explique, l’économiste Zouhair Ait Benhamou[13]. Pour ce dernier, les choix macro-économique sont déjà faits jusqu’en 2021.

    D’ici 2021, le Maroc devrait réduire son déficit budgétaire à 2,4 %. Un engagement dangereux pour la population et l’économie du pays. Une cible qui devrait s’accompagner de nouvelles réductions budgétaires (baisse de la dépense publique et du recrutement dans la fonction publique). Le FMI s’acharne  à  exiger une réduction du déficit depuis 2012. Ce qu’il a obtenu -essentiellement- grâce à la baisse de la facture énergétique du pays. Le déficit public est passé de 7,3 % en 2012 à 3,9 % en 2016. Rappelons l’objectif de départ pour 2016, était un déficit de 3 % dès 2016.

    Croissance Maroc et déficit

    Figure 2 Croissance économique et équilibres budgétaires. Source HCP

     Comme l’indique le graphique ci-dessus, le rôle essentiel du gouvernement sortant a été le retour aux sacro-saints « équilibres macro-économiques » chers au FMI, au détriment de la « croissance »[14] et aux efforts dans les secteurs. Ceci est le constat amer du très officiel Haut-commissariat au Plan (HCP). Dans son document intitulé : « Budget Economique Exploratoire 2017»[15], on pouvait lire cet aveu d’échec :

    « La recherche de la stabilité macroéconomique dans un contexte de croissance économique faible et d’un contenu en opportunités d’emploi ne répondant pas aux aspirations de la population, suscite des interrogations sur la pertinence d’un tel modèle dans le contexte d’une transition démographique accélérée ».

    Le deuxième engagement phare est celui de la réduction de la dette publique de 4,3 % du PIB. La dette publique du Trésor correspond à 64,3 % du PIB. Une dette en hausse de 17,4 % en huit ans. Pourtant, les engagements des deux premières LPL de 2012 et 2014 visaient à faire baisser la dette. À l’opposé, la dette a continué à croitre (voir graphique n°3). Désormais et par la grâce de cette troisième LPL, le Maroc devrait réduire sa dette de 4,3 % en un mandat. Pour y arriver, le FMI et le Maroc promettent des chimères : «  Le Staff du FMI et les autorités sont d’accord pour maintenir l’objectif de réduire la dette public à 58,7 % du PIB d’ici 2020, afin d’accroitre l’assiette fiscale, sans affecter la croissance »[16]. Ce jeu d’équilibrisme est perdu d’avance. Chercher à réduire la dette se fera au détriment des secteurs sociaux.

    Dette situation Maroc 2015 (1)

    Figure 3 Evolution de l’encours de la dette du Trésor. Source: Min. Finances 2017

    Cet objectif est intenable économiquement et socialement. Une tentative de l’appliquer serait synonyme d’un plan d’austérité drastique. Avec des conséquences sociales catastrophiques pour le peuple marocain. D’ailleurs, la Loi de finances 2017 donne un avant-goût de ce menu avec une deuxième baisse consécutive du budget de l’Éducation nationale.

    Troisième engagement, c’est la flexibilité du change. Vieille revendication du FMI depuis les années 80, les différents gouvernements ont fait de la résistance durant trois décennies pour retarder son application. Il a fallu l’arrivée de ce gouvernement en fin de mandat pour accélérer la mise en application de cette troisième réforme dangereuse. Faute d’un gouvernement, c’est la Banque centrale qui gère toute l’opération. Le tout sans consultation du parlement et de vrai débat public sur cette question fondamentale[17].  Les autorités monétaires présentent la migration vers le change flottant comme une décision technique. Alors qu’en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une décision aux lourdes conséquences sur l’économie[18].

    De la servitude économique volontaire

    Ce rappel des engagements du Maroc pris par un gouvernement en fin de mandat pose la question du rôle des élections et de la démocratie dans un pays. De fait, le prochain gouvernement n’aura aucune marge de manœuvre économique et sociale. Encadré fortement par le FMI et sa LPL, épaulé par la Banque centrale, le prochain exécutif ne fera qu’appliquer ces mesures.

    Ne nous faisons pas d’illusion non plus, tous les partis (majorité comme opposition parlementaire) sont alignés sur les thèses du FMI. A tel point que les programmes électoraux des grands partis marocains se rejoignent sur « la rigueur budgétaire » à appliquer les prochaines années. Mais, il est nécessaire de rappeler qu’un virage de la politique économique ne peut se faire sans une rupture avec les recommandations du FMI, et en premier lieu en finir avec cette LPL, qui est une forme de servitude économique volontaire.

    Certes, le Maroc n’est pas du tout une démocratie. L’essentiel des décisions politiques se prennent dans d’autres cercles que celui du gouvernement, mais il faut mettre les politiques face à leurs responsabilités, leur rappeler qu’une autre économie est possible et envisageable. L’austérité, la réduction des budgets des secteurs sociaux, la privatisation ne sont plus des solutions. Ces remèdes mortifères ont partout échoué. Une institution sous influence comme le FMI ne sert que les intérêts de ses principaux actionnaires et des classes dirigeantes au Nord comme au Sud. En finir avec l’hégémonie d’une pensée économique dominante est le sens du combat d’ATTAC Maroc et de notre réseau CADTM, pour un autre monde possible.

    Salaheddine Lemaizi, militant d’ATTAC Maroc, association membre du Comité pour l’Abolition des dettes illégitimes (CADTM).  

    http://attacmaroc.org/fr/

    Notes:

    [1] Appareil de gouvernance de la monarchie, composé de relais dans le monde politique, économique, sécuritaire, médiatique et associatif.

    [2] Mohamed Boussaid, a été directeur du département de la privatisation entre 2001 et 2004, période où État avait bradé ses plus importantes entreprises. En 2004, il est nommé ministre de la modernisation des secteurs publics, où il appliquera le sinistre Programme de départ volontaire des fonctionnaires, pensé par le Banque mondiale. Un programme qui a eu des conséquences dramatiques sur la qualité de la fonction publique.

    [3] Abdelatif Jouahri, gouverneur de la banque centrale depuis 2003, ce personnage clé du néolibéralisme à la marocaine a été ministre des Finances durant le PAS entre 1981-86.

    [4] Voir à ce sujet, un dossier complet sur notre site et notamment, le texte S. Lemaizi, Austérité et ajustement au Maroc. Le gouvernement garde la « Ligne » du FMI et le citoyen paie le prix,  mai 2014

    [5] Morocco, Request for a Precautionary Credit Line arrangement, Letter of intent, Rabat, 27 july 2012

    [6] Selon la déclaration du ministre du budget, la LPL coûte 135,1 millions de DH/an. Voir, G.W. Karmouni, LPL, un piège tendu au Maroc, E&E, juin 2014,

    [7] Damien Millet et Eric Toussaint, 65 questions 65 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, p.70 CADTM, 2012

    [8] Millet et Toussaint, p.70

    [9] Cinzia Arruzza, Référendum en Grèce : la nouvelle bataille de Marathon, CADTM, juillet 2015.

    [10] Momar Diao, Maroc-FMI, La LPL, c’est fini, Finance News, janvier 2016

    [11] Amine Khadiri, FMI/Maroc : La LPL sera-t-elle reconduite ?, Finance News, Novembre 2015

    [12] Pour une analyse complète de ce programme, lire, Omar Aziki, Le FMI continue à imposer ses réformes catastrophiques au Maroc, février 2017

    [13] Zouhair Ait Benhamou, Les objectifs macro-économiques du Maroc, déjà fixés avec le FMI jusqu’en 2021, août 2016, LeDesk

    [14] Nous utilisons ce terme avec beaucoup de précaution, car même dans le cas d’une croissance positive, il n’est pas avéré qu’elle profite aux classes populaires.

    [15] HCP, Note de synthèse du budget économique exploratoire 2017, juillet 2016

    [16] Morocco : 2016 Article IV Consultation-Press Release; Staff Report; and Statement by the Executive Director for Morocco, p. 14

    [17] Pour un éclairage critique sur cette question, lire : Mouvement ANFASS, La libéralisation de change de la monnaie nationale est une affaire politique !, janvier 2017

    [18] Mohamed Taleb, Le change flexible n’est pas qu’un choix technique : A. Jouahri doit s’expliquer, Perspectives Med, juillet 2016.

  • Al Mounadil-a (Maroc)

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    Nos camarades marocains atteignent les 10 000 amis sur facebook

     

    Facebook

  • Des Subsahariens coincés dans le no man's land entre le Maroc et l'Algérie, les ONG dénoncent un "dérapage" (Algeria Watch)

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    Au moins 34 personnes de nationalités camerounaise, guinéenne, ivoirienne, malienne et sénégalaise ont été arrêtées et refoulées entre le 2 et le 10 mars à la frontière entre le Maroc et l'Algérie.

    Parmi elles, une dizaine de mineurs. Certains de ces Subsahariens étaient sur le territoire marocain depuis plusieurs années, ou en cours de régularisation de leur situation dans le cadre de la seconde phase de l’opération lancée au Maroc en décembre dernier.

    Selon les ONG de défense des migrants, ces personnes auraient subi des violences de la part des forces de l'ordre marocaines et algériennes, et été laissées sans nourriture dans le no man's land entre les deux pays, une zone connue des contrebandiers. Du "jamais vu" depuis le lancement de la nouvelle politique migratoire au Maroc en 2013.

    "Campagne de ratissage"

    "On a tous été choqués. C'est une pratique qui ne se faisait plus. On pense que c'est un dérapage, une erreur administrative à l'échelon local dans le cadre d'une campagne plus large de ratissage dans le nord du pays, pour empêcher la pression sur les grillages des enclaves espagnoles de Sebta et Melilla", explique au HuffPost Maroc Mehdi Alioua, président du Groupe antiraciste d'accompagnement et de défense des migrants (Gadem).

    Selon les témoignages recueillis par l'association, plusieurs d'entre eux auraient été arrêtés à Oujda et emmenés au commissariat. Leurs effets personnels (téléphone, passeport) auraient été confisqués avant qu'ils ne soient expulsés près du poste-frontière algérien.

    "Ils ont été contrôlés au faciès. Un homme marié à une Marocaine et vivant à Rabat, qui se trouvait là pour visiter un ami, a été arrêté", indique Mehdi Alioua. "Ils ne prennent plus le temps de contrôler l'identité et de mettre en place des procédures légales pour agir", déplore-t-il.

    Violentés

    Certains auraient été violentés à coups de pierres par la police algérienne. Ils auraient également reçu des coups de matraque côté marocain. Parmi eux, 14 auraient été blessés, dont trois grièvement. Sur Facebook, plusieurs photos et vidéos circulent, dans lesquelles ont voit certains migrants boire l'eau d'une rivière.

    "Au début, nous avions quelques biscuits que nous nous partagions. Mais là, il ne nous reste plus rien. Pour nous alimenter, nous cueillons une plante qui pousse ici et qui ressemble à l’oignon", a raconté l'un des migrants à France 24.

    Un tour de vis sécuritaire?

    Le 8 mars, les autorités marocaines ont annoncé la construction de nouveaux postes de contrôle aux environs de Saïdia pour "renforcer la sécurité" en plus de la clôture métallique déjà en place. Le but de cette clôture et des postes de contrôle est de "protéger le Maroc des menaces terroristes" et de "lutter contre la criminalité transfrontalière", rappelle le Gadem dans un communiqué. "Les personnes en migration deviennent, malgré elles, les victimes collatérales de ce tour de vis sécuritaire", estime l'ONG.

    Une vingtaine d'associations, dont les branches de syndicats marocains dédiées aux immigrés, ont signé un appel "pour que l’ensemble des personnes arbitrairement refoulées en dehors de toute procédure légale soient toutes réadmises - sans conditions et dans les plus brefs délais - sur le territoire marocain".

    Selon France 24, "certains membres du groupe de migrants ont rejoint la ville algérienne de Maghnia, à une vingtaine de kilomètres de la frontière avec le Maroc, où ils sont hébergés par des amis".

    Anaïs Lefébure, HuffPost Maroc, 15 mars 2017

    http://www.algeria-watch.org/

  • Maghreb: éléments d’un débat sur la situation. Mohamed Bouazizi, Guermah Massinissa et Mouhcine Fikri… le même combat (Al'Encontre.ch)

    Mohamed Bouazizi: manifestation à Sidi Bouzid, en février 2011

     

    1. La région du Maghreb, Maroc, Algérie Tunisie, est traversée, à des rythmes inégaux, par des mouvements sociaux d’ampleur révolutionnaire. Le plus représentatif par la dynamique révolutionnaire tracée et le plus abouti, ou le plus avancé, dans la construction d’une rupture démocratique et sociale est bien évidemment le mouvement enclenché par Mohamed Bouazizi en Tunisie en 2011 [vendeur ambulant, décédé le 4 janvier 2011 à Ben Arous, suite à un suicide par immolation]. Il constitue jusqu’à aujourd’hui un modèle de référence aux yeux des mouvements et des protestations de la région. L’Algérie, une dizaine d’années auparavant, en 2001, a connu le même type de mouvement de protestation, avec la même ampleur et un niveau d’organisation même supérieur, mais sans aboutir à un quelconque changement politique dans la structure du pouvoir. La circonscription du mouvement dans un territoire, la Kabylie, sa connotation identitaire et culturelle liée à sa spécificité dans l’histoire politique du pays l’a en partie marginalisé. Il n’en reste pas moins que les dimensions sociales et démocratiques ont profondément structuré le mouvement [Mohamed Guermah, dit Massinissa, succombera à ses blessures le 20 avril 2001, après avoir avoir été blessé par une rafale de mitraillette le 18 avril; sa mort sera le déclencheur d’une vaste révolte].

    Mouhcine Fikri, vendeur de poisson, écrasé dans une benne, dans laquelle ses poissons avaient été jetés… Une révolte contre la hogra

    Récemment, au Maroc, la région d’Al-Hoceima [fin octobre et début novembre 2016, la population a manifesté, avec vigueur sa colère contre les abus du pouvoir, l’injustice – la hogra – suite à la mort d’un vendeur de poisson, Mouhacine Fikri, originaire du Rif, écrasé dans une benne à ordure, suite à l’action de la police] a connu un mouvement similaire, porteur du même type de revendication sociale et démocratique avec la même portée politique. Ce mouvement marocain rappelle le cas tunisien par l’élément déclencheur et le cas algérien par sa circonscription dans un territoire où la référence à la dimension identitaire berbère de la région tente de structurer le mouvement.

    L’inégalité d’expression de ces mouvements dans le temps mais aussi dans les rythmes est en dernière instance liée aux histoires respectives et aux degrés d’insertion des trois pays dans les capitalismes mondiaux. Ils ont toutefois quelque chose de commun dans la mise au premier plan de la question sociale et politique.

    2. Le rapport de la société algérienne avec le capitalisme est plus chahuté que ses voisins. Historiquement, l’émergence du capitalisme dans le territoire qui deviendra plus tard l’Algérie est accompagnée d’une violence et d’une radicalité qui s’apparente à un génocide culturel. La colonisation de peuplement dès les débuts du XIXe siècle, saluée par ailleurs par les penseurs des Lumières y compris certains socialistes, notamment les utopistes, a façonné l’Algérie moderne et a restructuré en profondeur, jusqu’au déracinement [1], la société et son territoire. Mais cette «modernisation» capitaliste, loin de créer une société nouvelle et construire son émancipation chère aux utopistes, a engendré plutôt une exclusion. Cette exclusion est vécue comme une rupture avec le monde oriental représenté en ce moment-là par l’empire Ottoman finissant. Cette exclusion s’est d’abord exprimée par un repli identitaire et un rejet, par désespoir, de cette «modernité». Celle-là est associée plus à la violence coloniale qu’aux «bienfaits» historiques du capitalisme. Elle a généré par la suite une résistance puis une rupture aussi radicale que violente avec la colonisation, et sa culture «occidentale» qui lui est associée, sans une coupure explicite avec son corollaire le capitalisme.

    Cette histoire mouvementée peut expliquer en partie la «panique identitaire» [2] avec laquelle s’est construit le nationalisme algérien. Portée et nourrie pendant ces dernières décennies par les arabistes (Baâthistes… entre autres de Syrie), les islamistes ou encore les berbéristes avec son avatar récent chez les autonomistes Kabyles du MAK [Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, apparu en 2001, son nom actuel date de 2013], cette problématique culturaliste n’a toutefois réussi qu’en partie à placer la question identitaire au centre de la vie politique et n’a pas effacé totalement la question sociale des enjeux politiques. Celle-ci a de tout temps été présente.

    3. Introduit par un colonialisme plus «soft», sous forme de protectorat à la fin du XIXe siècle pour la Tunisie et au début du XXe siècle pour le Maroc, le capitalisme a plus joué sur l’intégration des élites locales (le Makhzen pour le Maroc) que par l’exclusion dans les nouveaux mécanismes de domination coloniale et capitaliste. La restructuration territoriale et urbaine est à l’image des transformations sociales des deux pays. Les traces du patrimoine urbain et culturel sont fortement visibles, aujourd’hui, au Maroc et à un degré moindre en Tunisie, alors qu’il est totalement, ou presque, effacé en Algérie.

    Les conditions du triomphe du capitalisme et de la culture bourgeoise européenne conquérante dans ces pays du Maghreb ont fortement conditionné leur développement économique et social capitaliste ultérieur, plus enclin à s’intégrer dans un rapport de dépendance assumé pour les bourgeoisies marocaine et tunisienne qu’a s’autonomiser comme la bourgeoisie algérienne naissante. Ceci explique aussi, en partie, l’acceptation par les classes subalternes de la hiérarchie sociale traditionnellement inégalitaire au Maroc et, à un degré moindre, en Tunisie mais systématiquement contestée en Algérie où l’esprit égalitaire est bien ancré chez les couches populaires. Cette posture en Algérie procède plus par les conditions de résistance acharnée au processus d’expropriation-privatisation mené par le colonialisme français que tente de reprendre mais difficilement les nouvelles classes dominantes et non à un quelconque attachement à une «l’idéologie socialiste» qui aurait marqué les premières décennies de l’indépendance.

     

    Le «printemps noir» de Kabylie, initié en avril 2001. Les forces de répression ont tué 123 jeunes, pour l’essentiel. Le rapport de la Commission d’enquête, de juillet 2001, caractérise ainsi la répression: «[Le] nombre des civils blessés par balles présente une proportion de morts, variant […] de un sur dix à un sur trois [qui] n’est comparable qu’avec les pertes militaires, lors des combats réputés les plus durs en temps de guerre.»

    4. Ces aspects historiques et culturels n’expliquent pas tout. L’émergence des luttes sociales qui occupent de plus en plus une place importante dans l’espace politique de la région est directement liée à la politique de plus en plus néolibérale menée par les gouvernements des trois pays. L’évolution des structures capitalistes concourt vers un point commun: une dépendance économique directe avec le capitalisme mondial (banques, groupes industriels, services…), même si le capitalisme algérien confectionne une certaine autonomie, notamment sur le plan financier, à cause ou grâce à ses revenus énergétiques en pétrole et gaz. Cette dépendance entraîne une forme d’exploitation de même type des travailleurs et de l’environnement: une précarisation de plus en plus accrue des travailleurs, d’un côté, et, de l’autre, un pillage des richesses naturelles (hydrocarbures, phosphates ou encore produits agricoles…), sans souci de l’équilibre écologique et environnemental directement touché par la crise climatique mondiale. Sur le plan social, cette évolution entraîne un accroissement des inégalités sociales. Il y a même une volonté sournoise à intégrer les nouveaux migrants subsahariens dans l’économie et d’une manière informelle pour mieux les exploiter.

     

    Cette évolution engendre, dans le cas du Maroc, des régions à «développement» intense dans l’industrie touristique, l’industrie automobile, des zones franches et des immenses parties du territoire reléguées à la périphérie comme le Rif, l’Atlas… C’est le même cas en Tunisie qui connaît le même type d’appropriation privative et de distribution inégale de ses ressources naturelles, avec le même type de développement géographique et territorial inégal. Entre «un pays utile» le long du Sahel méditerranéen, et un arrière-pays ouest et sud-ouest, les inégalités apparaissent à vue d’œil. Cela donne un sens au processus révolutionnaire en cours parti de cette partie du territoire en 2011. C’est aussi la même explication qu’on pourrait donner à la révolte en cours au Maroc, dans le Rif.

    Cette inégalité sociale et territoriale est légèrement différente en Algérie malgré son vaste territoire. Cela ne l’exclut pas pour autant de la même dynamique en cours. La logique développementiste empruntée par le capitalisme algérien sur la voie de «l’industrie industrialisante» des trente premières années d’indépendance du pays fut menée avec le souci d’une intégration globale des territoires et des populations. Elle a surtout engendré un mouvement de population et d’urbanisation accrue autour des grands centres urbains mais aussi des villes moyennes. De ce point de vue, les révoltes récurrentes et importantes en Kabylie ne doivent pas nous cacher les révoltes aussi nombreuses que récurrentes dans les grands centres urbains. Les protestations à Alger, Constantine, Bejaia, Annaba ou encore Ouargla et la vallée du Mzab – ces deux dernières étant présentées comme «des révoltes du sud» comme pour les régionaliser – ont toute un caractère urbain. Ce sont des «luttes urbaines», c’est-à-dire une généralisation progressive de mouvements sociaux urbains, des systèmes de pratiques sociales contradictoires qui remettent en cause l’ordre établi à partir de contradictions spécifiques de la problématique urbaine [3].

    Mais, de même qu’il ne peut exister «un socialisme dans un seul pays», ou pourra dire qu’il ne peut y avoir un développement intégré dans le cadre du capitalisme dans un seul pays. Rompant avec ce projet dès la fin des années 1980, la politique poursuivie a visé la destruction de l’appareil productif balbutiant, certes, mais réel. Le projet économique, industriel, énergétique ou agricole mené par le pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika [mandat présidentiel initié en 1999] vise une intégration «conséquente» à l’économie néolibérale et au marché mondial. Il en ressort non seulement un effritement industriel, mais aussi un effritement de la structure territoriale engagée dans un aménagement global dont l’objectif principal est de faciliter la circulation de marchandises et des investissements de capitaux étrangers (autoroute est-ouest, la transsaharienne, la téléphonie mobile, grands barrages d’eau, forage dans la nappe phréatique au Sahara, énergie solaire et gaz de schiste…).

    5. Le corollaire de cette course vers une intégration dans le marché mondial et l’économie néolibérale est la concurrence entre les bourgeoisies des trois pays, notamment entre la bureaucratie bourgeoise au pouvoir en Algérie et le Makhzen [institutions régaliennes sous le protectorat et par la suite] marocain. Si cette concurrence se joue d’une manière sournoise et liftée entre l’industrie touristique tunisienne et le tourisme marocain, celui-ci tire ses dividendes de l’affaiblissement de celui-là, la «paix froide» [4] entre le régime algérien et le roi marocain, avec comme prétexte déclaré le conflit frontalier sur un fond de crise au Sahara-Occidental, cache mal la volonté des deux régimes à prendre le leadership dans la sous-traitance avec l’impérialisme mondial dans la région et pourquoi pas en Afrique. Ce qui explique la course dans la réalisation des grands travaux (autoroutes, TGV Casablanca-Tanger…). Ce qui explique aussi la mise en valeur de «la capacité de l’armée algérienne» à sécuriser la région, autrement dit à jouer le gendarme des puissances mondiales.

    Chaîne de montage de Renault à Oran

    Or, sur le plan économique, le pouvoir algérien vit mal son «retard» vis-à-vis de l’économie de la monarchie, vu sous l’angle du niveau d’insertion dans l’économie néolibérale et du marché mondial. De ce point de vue, la fermeture des frontières entre les deux pays devient une aubaine pour le pouvoir algérien. Il a besoin d’une mise à niveau. Car si ces frontières s’ouvraient, elles dessineraient pour les firmes européennes et américaines opérant au royaume chérifien l’horizon d’une conquête peu coûteuse du marché algérien. Ce qui mettrait l’économie algérienne, qui se libéralise avec prudence, devant une concurrence inégale. Le constructeur automobile français Renault, pour le citer comme exemple, qui possède à Tanger une grande usine entrée en production en février 2012 (170’000 véhicules/an en 2013 et 400’000 à moyen terme, dont 90% destinés à l’exportation) pourrait tirer profit de la normalisation frontalière algéro-marocaine. Ce qui lui permettrait de satisfaire, depuis le territoire marocain – et non plus depuis la France ou la Roumanie comme c’est actuellement le cas – une demande automobile algérienne sans cesse croissante. Ce qui rendrait caduc toute velléité d’investissement dans ce domaine en Algérie [5].

    6. Cette concurrence intergouvernementale construit en revanche un fond commun pour les populations de la région, notamment les masses laborieuses. Les populations des trois pays ne profitent pas (ou de manière très sélective socialement) des richesses et des potentialités de leur territoire respectif. Cette logique néolibérale dominante marginalise de plus en plus des pans de la population et des régions entières avec son lot de creusement constant des inégalités sociales et territoriales. Si ce phénomène est idéologiquement admis au Maroc et en Tunisie, il se faufile et gagne du terrain dans la culture algérienne malgré les résistances. C’est ce qui explique en l’occurrence les révoltes récurrentes. Il gagne aujourd’hui tout le territoire du Maghreb [6].

    Ainsi, on assiste, dans les trois pays, à l’émergence d’un mouvement diversifié, social, syndical, environnemental, culturel et associatif qui constitue la matrice de l’opposition aux pouvoirs autoritaires et à leurs politiques antidémocratiques et néolibérales. Par leurs batailles et leurs résistances acharnées, ils donnent de la consistance à la revendication politique et au combat démocratique et social.

    Politiquement et idéologiquement, ces résistances restent orphelines d’un projet révolutionnaire social et démocratique. Le fantôme de l’islamisme resurgit à chaque instant, notamment face à la montée des extrêmes droites dans le monde. Le terme «islamisme» prend aujourd’hui de multitudes définitions, du culturel au politique. La domination de l’islam sur les mœurs et la culture des peuples du Maghreb n’est pas un fait nouveau. L’indépendance des trois pays n’a malheureusement pas achevé la dimension démocratique et culturelle du processus révolutionnaire même si, à l’endroit de l’islam, il a suivi des trajectoires différentes et inégales dans les trois pays, plus «laïcisant» en Tunisie, dompté et institutionnalisé au Maroc et sur-politisé en Algérie. La montée de l’islam politique qu’on désigne par le terme «islamisme» a consolidé ce conservatisme et a éloigné la nécessaire avancée vers une laïcité de l’espace public et des institutions. Il faut aujourd’hui remonter la pente pour revenir aux maigres acquis de l’indépendance sur ce terrain.

    La réponse est cependant dans l’analyse de chaque mouvement se réclamant de l’islam dans sa dynamique réelle et dépasser la simple lecture formelle de son expression.

    Aujourd’hui, l’enjeu immédiat que porte l’islamisme dans ses différentes expressions oscille entre d’un côté la réaction légitime des sociétés musulmanes face à l’islamophobie ambiante dans les sociétés occidentales et, de l’autre côté, la montée d’un culturalisme conservateur et réactionnaire en guerre contre la raison et les acquis de la pensée des « lumières » dont est issu le marxisme. Ce culturalisme fait le lit des extrêmes droites et des barbaries montantes dont l’islamisme constitue un agent. Il est de ce fait nécessaire de faire la part de choses: ne pas tomber dans le piège de la défense a-historique de «l’islam» contre l’islamophobie au risque de ne voir dans l’islamisme qu’une «islamisation de la radicalité» des démunis ou des exclus; ne pas essentialiser l’islam et ne voir en lui que la barbarie fasciste.

    La crise qui s’installe qui peut à terme aiguiser les contradictions de la libéralisation capitaliste en cours ne place pas d’une manière mécanique les islamistes de tout bord comme alternative. Une dynamique de fascisation derrière des courants islamistes n’est possible que dans une situation de crise révolutionnaire sans débouché. Aujourd’hui, et aux yeux des populations, le danger est surtout dans une dégénérescence régionale qui peut faire le lit d’une «daechisation» de l’extérieur. Ce qui contribue plutôt à renforcer le front interne autour des pouvoirs qui pour l’instant ne montrent pas de grands signes d’essoufflement malgré la «maladie» et la vieillesse de leurs leaders respectifs, roi et présidents. (Article écrit le 3 février 2017)

    Publié par Alencontre le 22 - février - 2017Nadir Djermoune
     

    Notes:

    [1] Voir sur cette question, P. BOURDIEU, A. SAYAD, Le déracinement, la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Ed. de Minuit, Paris, 1964.

    [2] Expression empruntée à D. BENSAID, La discordance des temps, Ed. de la Passion, Paris, 1995, p. 149.

    [3] Par «problématique urbaine» on se réfère « à toute une série d’actes et de situation de la vie quotidienne dont le déroulement et les caractéristiques dépendent étroitement de l’organisation sociale générale. Ce sont, à un premier niveau, les conditions de logements collectifs (écoles, hôpitaux, crèches, jardins, aires sportives, centres culturels, etc.) dans une gamme de problèmes qui vont des conditions de sécurité dans les immeubles, au contenu des activités culturelles des centres de jeunes, reproductrice de l’idéologie dominante (…), ce sont pour des millions d’hommes les longues heures harassantes de transport, le matin et le soir (…) impuissants dans un flot de voitures immobiles où les moteurs tournent et se dépensent (…) c’est aussi le temps fractionné de la journée, la séparation fractionnelle des différentes activités (…)», voir Manuel CASTELLES, Luttes urbaines, Ed. Maspero, Paris 1975, p. 8. Voir aussi à ce propos H. LEFEVBRE, La révolution Urbaine, Ed. Gallimard, Paris, 1970, ou encore, D. HARVEY, Villes rebelles, du droit à la ville à la révolution urbaine, Ed. Buchet Chastel 2015.

    [4] Voir pour cette «paix froide» Akram Belkaid, http://www.courrierinternational.com/article/2009/04/09/un-differend-qui-n-a-que-trop-dure.

    [5] Voir sur cette question Y. TEMLALY, L’avenir du capitalisme marocain se joue aussi en Algérie, http://www.maghrebemergent.com/contributions/opinions/

    [6] Voir aussi, comme texte de référence sur l’évolution de la question sociale et politique au Maghreb, Ramdane MOHAND ACHOUR, La nouvelle Etoile nord-africaine, Libre-Algérie.

  • Pêcheurs du Maroc

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    Organisé par le syndicat national des marins de pêche côtière et de pêche en haute mer du Maroc
    Grève de protestation au port d'Agadir

    Sous le slogan :

    "Non au marché noir, oui à la transparence de la vente de la pêche des bateaux de pêche côtière, oui à la distribution équitable de nos poissons "

    Lundi. 27 février 2017
    Devant le marché aux poissons. Port d'Agadir.
    À 9 h du matin.