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Syrie

  • Les évacuations de rebelles à Damas ou la « nouvelle démographie confessionnelle » d’Assad (OLJ)

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    Plus de mille rebelles syriens et leurs familles ont, pour la première fois depuis le début de la guerre en mars 2011, commencé à évacuer lundi le quartier de Barzé en périphérie de Damas.

    Des négociations sont également en cours pour l'évacuation de rebelles de Qaboun, un autre quartier de Damas devenu il y a plusieurs mois un champ de bataille. Quatre autres quartiers – Jobar, Tadamoun, Techrine et Yarmouk – sont toujours aux mains des rebelles. Ziad Majed, professeur des études du Moyen-Orient à l'Université américaine de Paris, revient sur ces évacuations pour L'Orient-Le Jour.

    Dans quel contexte s'inscrit l'évacuation des rebelles du quartier de Barzé ?

    Le processus a débuté il y a quelque temps et concerne essentiellement les localités périphériques de la ville de Damas, notamment entre la capitale syrienne et la frontière libanaise. La volonté du régime syrien, mais également des Russes et surtout des Iraniens, est de modifier la démographie de cette zone stratégique, qui permettrait d'avoir un meilleur contrôle de la capitale et de la route menant au Liban. Il s'agit donc de pousser la population locale sunnite des quartiers pauvres, qui a soutenu la révolution dans sa phase pacifique puis dans sa phase militaire, à l'exil vers d'autres régions.

    En ce qui concerne le contexte international, ces « évacuations » sont davantage acceptées désormais. Autrefois, des acteurs rappelaient que le droit international qualifie de crime de guerre le déplacement forcé de populations. La présence politique et militaire russe a néanmoins commencé à normaliser cette réalité, avec des communiqués saluant certains déplacements de civils, comme ce fut le cas à Alep-Est.

    Qui sont ces forces rebelles qui ont quitté Barzé ? Comment ont-elles fait pour survivre au siège du régime ?

    Parmi les insurgés, on peut identifier comme force combattante ces derniers mois à Barzé : la « première division », les martyrs de Jabal el-Zawiya, ainsi que la brigade de Qassioun, tous affiliés à l'Armée syrienne libre (ASL). Ahrar el-Cham, l'autre groupe rebelle présent, est une union d'islamistes et de salafistes. Un autre acteur essentiel au sein du quartier est le conseil local, élu après la révolution par les sympathisants rebelles, qui est en train de négocier pour maintenir certains civils sur place. Je tiens cette information d'une source locale. Pour survivre dans les autres villes assiégées, certains avaient des routes souterraines comme à Jobar, qui permettaient aux combattants de maintenir des voies de ravitaillement avec la Ghouta.

    Sinon, au fil des années, des techniques de guérillas urbaines, comme vivre la nuit et se terrer le jour, alliées à une certaine combativité, ont permis aux différentes factions rebelles de se maintenir dans ces zones. Avec le temps cependant, sans soutien, ces groupes vont avoir des difficultés à tenir. Ce sont les bombardements russes de ces deux derniers mois qui ont précipité les négociations de Barzé. Il se peut que Yarmouk suive.

    Suite à ce processus, quelles sont les perspectives pour les dernières régions contrôlées par les rebelles, en premier lieu celle d'Idleb ?

    Même si les rebelles tiennent d'autres vastes régions au Sud, celle d'Idleb est très particulière, car, outre les combattants locaux, cette région accueille tous les autres groupes réfugiés des villes assiégées. Pour les Russes et le régime syrien, garder Idleb isolée déstabilise les rebelles. Car, en plus d'une forte densité de population qui empêche d'assurer les services de base, cela va créer des tensions et une pression interne, avec l'apparition de certaines contradictions entre les différents groupes rebelles. Ces flux continuels de rebelles vers Idleb entraîneront certainement une fragmentation territoriale et communautaire de la région. Une situation que les Russes et les Iraniens souhaitent.

    Maxime PLUVINET 10 mai 2017

    https://www.lorientlejour.com/

  • Rennes Syrie

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    A l'occasion de la sortie de son ouvrage LE MIROIR DE DAMAS Syrie, notre histoire, paru aux Editions de la Découverte, Jean-Pierre Filiu, universitaire français né à Paris en 1961, historien et arabisant, spécialiste de l'Islam contemporain, professeur des universités à Sciences Po Paris, est invité par la Librairie Le Failler, en partenariat avec le CNL (Centre National du Livre), la Région Bretagne et l'association rennaise Tous Pour La Syrie.
    Entrée gratuite dans la limite des places disponibles.

    Mardi 23 MAI 18H30

    Espace Ouest-France, 38 rue du Pré-Botté, 35000 Rennes

  • Guerre en Syrie : que contient l’accord d’Astana ? (Souria Houria)

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    Signé jeudi 4 mai par la Russie, l’Iran et la Turquie, le texte n’a été validé ni par le régime syrien ni par l’opposition.

    Le quatrième round de pourparlers à Astana s’est conclu, jeudi 4 mai, par un accord entre la Russie et l’Iran, alliés de Bachar Al-Assad d’un côté, et la Turquie, soutien des rebelles syriens de l’autre, pour la création de quatre « zones de désescalade en Syrie » en vue de parvenir, annoncent les chefs des délégations des trois pays parrainant les pourparlers, à une trêve durable.

    Les pays garants doivent désormais définir avant le 4 juin les contours de ces zones, qui seront instaurées avec une validité initiale de six mois, avec possibilité de prolongation.

    • Qui sont les signataires du texte ?

    Ni les émissaires du régime syrien ni ceux des rebelles n’étaient invités à signer ce texte. L’accord d’Astana avalise ainsi le fait que le futur immédiat de la Syrie dépend désormais de la capacité à s’entendre des seuls parrains étrangers des belligérants syriens sur le terrain.

    Le terme, flou, de « zones de désescalade », désignées également comme des « zones de sécurité », s’approche de l’idée de zones tampon séparées du reste du territoire par des postes de surveillance contrôlés par les pays« garants ». Des « forces tierces » pourraient être déployées après « consensus » entre la Russie, la Turquie et l’Iran. Sans que l’on sache pour l’instant si le terme désigne d’autres pays ou, plus vraisemblablement, les forces du régime syrien dans le cadre de patrouilles mixtes.

    • Où seraient installées les « zones de désescalade » ?

    Seraient concernées la province d’Idlib (nord-ouest) et des zones des provinces limitrophes de Lattaquié, Hama et Alep, des zones dans le nord de la province de Homs (centre du pays), la Ghouta orientale à l’est de Damas et un territoire englobant une partie des provinces de Deraa et de Kuneitra dans le sud du pays. Soit les réduits contrôlés par la rébellion.

    Dans ces territoires, « les hostilités entre les parties en conflit [le gouvernement syrien et les groupes armés de l’opposition qui ont signé ou vont signer le cessez-le-feu] doivent cesser, tout comme l’emploi de tout type d’armes, y compris de moyens aériens », affirme le mémorandum, qui précise toutefois que les « pays garants doivent prendre toutes les mesures nécessaires pour continuer de combattre “Daech” [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique], “Al Nosra” [aujourd’hui Front Fatah Al-Cham] et tous les individus, groupes ou entités associées à Al-Qaida ou Daech à l’intérieur comme à l’extérieur de ces régions ».

    La lutte contre le Front Fatah Al-Cham, ancienne branche d’Al-Qaida en Syrie, se poursuivra. Et avec elle le risque de représailles que pourraient mener les djihadistes contre des groupes de l’opposition déjà affaiblis qui s’associeraient à ce processus.

    • L’Iran, pays « garant » : inacceptable pour l’opposition

    Les représentants de l’opposition armée ont eux dénoncé, vendredi 5 mai, un « marché de dupes ». Si la création de zones de sécurité est une demande de longue date de l’opposition, celle-ci dénonce la présence de l’Iran en tant que « garant » de l’application de cet accord et exige toujours le retrait des forces de Téhéran et de ses alliés chiites du pays.

    « Les Iraniens tentent de se présenter et d’agir en tant que garants. C’est quelque chose que nous ne pouvons accepter. Depuis le premier jour, ils tuent des civils sur le terrain », dénonçait jeudi Yasser Abdul Rahim, un membre de la délégation de l’opposition armée, qui a spectaculairement claqué la porte des négociations devant les caméras.

    « Nous voulons des garanties sur l’intégrité territoriale de la Syrie », a ajouté Ossama Abou Ossama Abou Zaid, un des porte-parole de la délégation rebelle, qui critique aussi tout accord dont l’Iran serait le garant et a dénoncé « le gouffre entre les promesses et les actes de la Russie ».

    Les rebelles syriens accusent l’aviation russe et Damas de ne pas respecter la trêve théoriquement entrée en vigueur après la chute d’Alep, en décembre 2016. Depuis, les bombardements, loin de cesser, se sont mêmes intensifiés, notamment dans la province d’Idlib, où le régime a fait usage d’armes chimiques le 4 avril, entraînant une frappe américaine contre une base aérienne du régime deux jours plus tard.

    Les Etats-Unis, pays observateur dans les négociations d’Astana, ont d’ailleurs salué avec grande prudence cet accord : « Nous continuons à avoir des préoccupations au sujet de l’implication de l’Iran comme un soi-disant garant. Les activités de l’Iran en Syrie n’ont fait que contribuer à la violence, et le soutien inconditionnel de l’Iran au régime a perpétué la souffrance des Syriens », a réagi le département d’Etat.

    Comme en écho à cette posture circonspecte, Moscou a annoncé vendredi que les avions de la coalition internationale menée par les Etats-Unis pour combattre l’EI ne pourront pas opérer au sein des « zones de désescalade ».« Les opérations de l’aviation dans les zones de désescalade, en particulier celles des forces de la coalition internationale, ne sont absolument pas prévues. Qu’il y ait avertissement en avance ou non. Cette question est close », a déclaré Alexandre Lavrentiev, l’envoyé spécial du président russe, Vladimir Poutine, pour la Syrie.

    • Quid du processus politique ?

    Lancés le 23 janvier sous le triple parrainage de la Russie, de la Turquie et de l’Iran, les pourparlers d’Astana ont couronné un succès diplomatique obtenu par le Kremlin avec le soutien, par le Conseil de sécurité de l’ONU, le 31 décembre 2016, à l’accord russo-turc pour un cessez-le-feu et des négociations en Syrie. Les quinze membres avaient alors voté à l’unanimité la résolution 2336 présentée par Moscou et Ankara.

    S’ils appuient ces tentatives d’établir un cessez-le-feu et les voient comme un complément des négociations politiques de Genève (sous l’égide de l’ONU), les Occidentaux, comme les capitales arabes sunnites aujourd’hui marginalisées, insistent sur leur côté « technique » et la nécessité d’en revenir à la résolution 2254. Votée en décembre 2015, à un moment où la Russie et les Etats-Unis s’étaient accordés sur un texte, cette résolution établissait une feuille de route détaillée de sortie de crise. Celle-ci prévoyait l’instauration d’un cessez-le-feu, l’ouverture de négociations pour une transition politique, l’élaboration d’une nouvelle Constitution et des élections générales.

    « Nous continuons à soutenir fermement le processus dirigé par l’ONU à Genève, sous la direction de Staffan de Mistura, comme le cadre des efforts internationaux pour parvenir à un règlement négocié », a rappelé le 5 mai le département d’Etat américain.

    « La France appelle à une reprise des négociations politiques à Genève entre le régime et l’opposition sous l’égide des Nations unies. Seule une authentique transition politique, conforme à la résolution 2254, permettra de mettre un terme à la crise syrienne et de vaincre le terrorisme », a indiqué de son côté Paris, en référence aux négociations de Genève sur la Syrie, aujourd’hui à l’agonie.

    Le dernier cycle de ces négociations, qui devait « se concentrer sur la transition politique, sur la gouvernance et sur les principes constitutionnels », a été reporté sine die à la suite de la décision prise par les représentants de l’opposition syrienne d’y mettre un terme après des raids aériens gouvernementaux contre des marchés de la province d’Idlib, mi-avril.

    « Nous respecterons l’accord [d’Astana], mais nous continuerons à combattre le terrorisme là où il existe », a annoncé pour sa part le gouvernement syrien, qui n’a jamais cessé de qualifier de « terroriste »l’ensemble des groupes de l’opposition ni fait mystère de sa volonté de « reconquérir » l’ensemble du pays.

    La position de Damas est comme une piqûre de rappel : les précédentes tentatives de cessez-le-feu se sont jusqu’ici toutes soldées par un échec.

    LE MONDE | 05.05.2017  Madjid Zerrouky

    Souria Houria  7 mai 2017

     
     
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  • Syrie : un 1er mai sous les bombes (Collectif)

     
     
     
     
     
     
     
     
     

     

     

    Le 04 avril, le régime syrien larguait des bombes contenant du gaz sarin sur Khan Cheikhoun, faisant 87 morts.
     
    Trois jours plus tard, les USA bombardaient la base aérienne de Shayrat, après avoir averti les Russes pour que ces derniers évacuent auparavant leurs propres équipements.

    Depuis ? Les massacres continuent : jusqu’à ce jour, les avions syriens et russes poursuivent leurs bombardements, sur les civils notamment (les marchés, les hôpitaux, les camps de réfugiés...). Ainsi entre le 7 et le 11 avril, les avions russes et syriens massacraient plus de 98 civils. Entre mars 2011 et mars 2017, plus de 320 000 morts ont été comptabilisés (dont plus de 206 900 civils). Le régime d’Assad et les régimes russe et iranien (avec leurs bras armés tels le Hezbollah libanais) sont responsables de plus de 94 % des morts civils.

    Pourquoi ? Car en 2011, le peuple syrien s’est soulevé massivement et pacifiquement contre plus de 40 ans de dictature dirigée par Assad, père puis fils. Une aspiration à la liberté totalement juste, à laquelle le régime syrien a répondu par une répression sans nom, relâchant nombre de chefs islamistes de ses prisons en 2011, et laissant Daech prendre sans combat nombre de villes et casernes. Cette révolution, aucun gouvernement ne l’a soutenue. Ainsi, les USA et la France délivrèrent des armes au compte goutte à l’opposition qui se vit refuser toute arme pour défendre les civils contre la mort venue du ciel. L’aide humanitaire de l’ONU a pour l’essentiel été livrée au régime. Quant au Qatar, l’Arabie Saoudite et la Turquie, ils ont préféré financer les forces islamistes pour étouffer la révolution.

    L’abandon du peuple syrien, le pourrissement de la situation en Syrie ont favorisé l’émergence de Daech et de forces proches d’al-Qaida, puis leur renforcement. C’est alors qu’une coalition internationale, menée par les USA (et dont fait partie la France), est intervenue militairement en Irak puis en Syrie, contre Daech, confortant ainsi la propagande djihadiste et causant nombre de morts civils (plus de 3100 depuis 2014, en Irak et Syrie). Ouvrant la voie à l’intervention russe qui vise à écraser la révolution syrienne. Puis ouvrant la voie à l’intervention turque dont l’objectif premier est d’écraser les forces kurdes du PYD.

    Malgré les bombes, les civils syriens continuent de travailler, d’organiser la vie au quotidien (éducation, secours, logement…) et de manifester : contre certaines forces islamistes (notamment contre Hay’at Tahrir al-Cham), contre les déportations qui se poursuivent, contre les massacres du régime et de ses alliés. Dans des zones sous contrôle du régime, comme à Sweida le 17 avril, des hommes et femmes syriens exigent aussi, toujours, le départ de Assad.

    Aujourd’hui, le peuple syrien est l’otage des grandes puissances et certains acteurs politiques, comme le dictateur Sissi ou, en France , Marine Le Pen, soutiennent Assad. A l’inverse, nous considérons que le combat du peuple syrien pour la liberté et le droit à vivre dignement reste entièrement légitime ; l’accueil de ses exilés ne saurait être transigé. Et c’est au mouvement ouvrier que revient en premier lieu la tâche de le soutenir dans ces luttes. Car la défense des libertés est un combat qui n’a pas de frontières.


    ° Arrêt immédiat de tous les bombardements en Syrie !
    ° Levée immédiate de tous les sièges !
    ° Libération immédiate de tous les prisonniers politiques !
    ° Départ de toutes les forces armées étrangères de la Syrie !
    ° Mobilisation internationale pour l'aide humanitaire et l'accueil des réfugiés !

    Ni Assad, ni Daech ! C'est au peuple syrien et à lui seul de décider de son avenir. La revendication du peuple syrien pour le départ de Assad et la fin de son régime, immédiatement et sans condition, est légitime.


    Collectif Avec la Révolution Syrienne :
     
    Alternative Libertaire, Cedetim, Émancipation, Ensemble, Forum Palestine Citoyenneté, L’insurgé, NPA, UJFP, Union syndicale Solidaires
     
    http://aveclarevolutionsyrienne.blogspot.fr/
  • La question kurde dans l’impasse (Souria Houria)

     

    Fresque célébrant à Erbil les peshmergas (combattants kurdes) 

    Les batailles contre Daech, à Mossoul et à Rakka, loin de servir les intérêts des populations kurdes, risquent fort d’aggraver les conflits entre les différentes milices qui prétendent les représenter.

    La question kurde se trouve aujourd’hui dans une impasse paradoxale, alors même que la lutte de la coalition menée par les Etats-Unis contre Daech a fait du PDK (Parti démocratique du Kurdistan) son bastion en Irak et du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) son fer de lance en Syrie. Ces deux partis utilisent en effet la lutte anti-jihadiste pour pousser leur accaparement de la cause kurde. Les mouvements citoyens et les autres partis kurdes sont les premières victimes d’une politique aussi agressive.

    LES ETERNELS RIVAUX DU PDK ET DU PKK

    Le PKK est largement parvenu, dans l’opinion européenne, à associer « les Kurdes » à sa double stratégie partisane : d’une part, la confrontation armée depuis 1984 avec l’Etat turc, relancée en 2015, après deux années de « processus de paix » inabouti ; d’autre part, l’établissement d’une entité majoritairement kurde en Syrie, dénommée « Rojava » à partir de 2013, sous l’égide du PYD, la branche locale du PKK. Ce détournement de l’image d’un peuple entier au profit exclusif d’une organisation d’inspiration marxiste-léniniste est impressionnant.

    Le PDK, formation historique du nationalisme kurde depuis 1946, dirige pour sa part le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), formé dans le cadre de la constitution irakienne de 2005, et doté de son propre cadre budgétaire, dix ans plus tard. L’Union patriotique du Kurdistan (UPK), qui a fait scission du PDK en 1975, a longtemps contesté la position dominante du PDK, imposant son fief de Souleymanié en regard d’Erbil, capitale du GRK. Mais les querelles de succession et les luttes de faction ont considérablement affaibli l’UPK.

    Tout concourt à opposer le PDK « traditionaliste » au PKK « gauchiste ». Le premier joue la carte de la Turquie, tandis que le second coopère avec le régime Assad et l’Iran (où la minorité kurde est pourtant privée de l’essentiel de ses droits). L’implantation de la direction militaire du PKK dans la chaîne montagneuse de Qandil, au nord-est du territoire du GRK, aggrave les différends. Les milices des deux partis s’affrontent dans la région du Sinjar/Shingal pour le contrôle des populations yézidies qu’elles affirment toutes deux avoir sauvées de l’horreur jihadiste. Malgré ce conflit ouvert entre PDK et PKK, les Etats-Unis continuent de s’appuyer dans leur lutte contre Daech sur celui-ci en Syrie et sur celui-là en Irak.

    MILICES ET « SECURITE » CONTRE SOCIETE CIVILE

     Le PDK et le PKK ont cependant en commun la préférence pour la répression armée à l’encontre de la contestation interne. La montée en puissance de l’aile militaire du PKK, aux dépens de sa direction politique, s’est déroulée en parallèle de la consolidation du pouvoir des différents services de « sécurité » (en kurde Assayich) à l’ombre du GRK. La lutte contre Daech et les attentats jihadistes n’ont pu que conforter cette militarisation du contrôle social (le terme Assayich désigne également la « sécurité » intérieure du PKK dans le « Rojava » de Syrie, distincte là comme ailleurs des peshmergas).

    L’émergence du parti Goran (Changement), aux élections régionales du Kurdistan d’Irak en 2009, laissait espérer une troisième voie citoyenne au bipartisme historique entre le PDK et l’UPK. Mais la crise d’octobre 2015, aggravée par l’escalade milicienne du PDK, a paralysé le fonctionnement du Parlement régional et rejeté Goran dans une opposition impuissante. L’UPK collabore depuis à l’étouffement de la protestation dans la zone de Souleymanié, par exemple lors de la récente grève des enseignants, pourtant dénuée de revendication politique (les professeurs ne sont depuis longtemps payés qu’au quart de leur salaire officiel).

    En Turquie, le HDP (Parti démocratique des Peuples), en sensible progression au sein de la population kurde, a remporté un score historique de 13% des voix aux législatives de juin 2015, privant l’AKP du président Erdogan de la majorité absolue. Le chef de l’Etat s’est acharné à réparer cet affront au scrutin suivant de novembre 2015, tandis que la reprise des hostilités avec le PKK semait la désolation dans les provinces majoritairement kurdes du sud-est de la Turquie. Quant au HDP, sa direction politique et sa représentation parlementaire ont été la cible d’une répression sans précédent.

    Ce double raidissement autoritaire à Ankara et à Erbil installe la question kurde dans une impasse qui risque d’être durable. La reprise d’un processus de paix entre Ankara et le PKK est moins que jamais à l’ordre du jour, ce qui amène la guérilla séparatiste, sur le recul en Turquie, à concentrer ses forces en Syrie, à la fois contre l’opposition anti-Assad (en coordination avec la Russie) et contre Daech (avec le soutien croissant des Etats-Unis). On voit pourtant mal ce que la cause kurde aurait à gagner d’une percée du PKK/PYD vers Rakka, où les peshmergas seraient rejetés comme des forces aussi étrangères que les milices pro-iraniennes aujourd’hui à Alep.

    Le PDK vient, pour sa part, de relancer l’idée d’un référendum sur l’indépendance du Kurdistan d’Irak, repoussant toute ouverture intérieure à cette échéance symbolique. Nul doute qu’une écrasante majorité de la population se prononcerait en faveur de l’indépendance du GRK, où le drapeau kurde flotte d’ores et déjà sans partage. Mais cela signerait l’avènement d’un Etat-PDK, fondé sur la redistribution clientéliste de la rente pétrolière, d’une part, et sur l’étouffement méthodique de toute contestation, d’autre part.

    Le PDK et le PKK sont ainsi tous deux engagés dans une fuite en avant : le premier vers le référendum pour l’indépendance, afin d’éluder la question de la démocratie au Kurdistan d’Irak ; le second dans une expansion territoriale en Syrie, afin d’éluder la question de son alliance de fait avec le régime Assad. A la lumière de tels développements, une question se pose aux « amis des Kurdes », nombreux en France et, pour certains d’entre eux, aussi estimables que sympathiques. De quels Kurdes au juste sont-ils aujourd’hui « les amis » ?

    Source : Blog Le Monde - Date de parution le : 30/04/2017
     
     Souria Houria le 1 mai 2017
     
  • Syrie : Entre escalade militaire et rivalité inter-impérialiste (NPA)

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    Le paysage en Syrie s’est obscurci encore plus après la frappe étatsunienne contre la base aérienne de Shayrat dans la nuit du 7 avril, en riposte à l’attaque chimique de Khan Cheikhoun.

    Dans le mouvement anti-guerre international, le risque d’une guerre américaine imminente a été évoqué. Cependant, il est probable que l’objectif de cette frappe n’est pas un début d’invasion massive, mais plutôt la « communication » particulière de Trump. Le président populiste a déclaré sur Fox News le 12 avril que c’est pendant qu’il était en train de déguster « la plus belle part de gâteau au chocolat que vous ayez jamais vue » avec son homologue chinois Xi Jinping, qu’il a eu le message de l’armée américaine annonçant que tout était prêt, et qu’il a donné donc son accord pour lancer « 59 missiles en direction de l’Irak » (corrigé par la journaliste en « Syrie »).

    Une ambiance de retour à l’époque de « la guerre froide » s’est installée dans les médias, avec des déclarations hostiles entre les Américains et les Russes, comme si une nouvelle stratégie américaine en Syrie était mise en place, en rupture avec celle de l’administration Obama. Mais le porte-parole du ministère de la Défense russe, Igor Konachenkov, a déclaré que « seuls 23 des 59 missiles Tomahawk ont atteint l’aérodrome, le point de chute des 36 autres étant pour l’instant inconnu ». Et les dégâts dans la base Shayrat n’ont pas empêché la reprise de l’activité de cet aéroport dès le lendemain.

    Le 12 avril, la Russie a opposé son huitième veto à une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui condamnait l’utilisation de l’arme chimique le 4 avril à Khan Cheikhoun et appelait à la constitution d’une commission d’enquête internationale. Une fois de plus, la Russie de Poutine a protégé son allié, le régime sanguinaire d’Assad. Tout redémarre comme avant...

    Jeux dangereux

    La réunion du G7 du 10-11 avril, n’a qu’à peine changé la thématique « il n’y a pas d’avenir de la Syrie possible avec Bachar el-Assad », selon le compromis de cette réunion exprimé par Jean-Marc Ayrault. Aucune sanction supplémentaire n’a pourtant été décidée. En fait, les déclarations des pays occidentaux sont plus agressives vis-à-vis d’Assad... mais ces pays tiennent à préserver son régime.

    C’est toujours la politique de la « transition ordonnée » qui est prônée, c’est-à-dire conserver le régime, en changeant si possible sa tête. Les pays occidentaux souhaitent contenir le drame humanitaire le plus catastrophique depuis la Seconde Guerre mondiale qui est aussi à l’origine des vagues migratoires vers l’Europe, et pour cela, fait tout pour les stopper.

    Cette frappe US a aussi une importance géopolitique dans la cadre d’une rivalité entre les grandes puissances, car elle a été suivie par la largage de la plus grande bombe non nucléaire sur l’Afghanistan le 13 avril, puis par l’annonce de l’envoi du porte-avions USS Carl Vinson et de son escorte vers la péninsule coréenne. Il y a là un jeu géopolitique dangereux de cette administration Trump pour imposer une hégémonie globale pourtant fragilisée.

    La population dans l’étau

    Pendant ce temps, l’offensive du régime Assad et ses alliés s’intensifie sur tous les fronts, comme le montre le 16 avril la reprise de la ville importante de Sourane, dans la campagne de Hama, au centre du pays. L’échange forcé de populations entre, d’une part, le régime et ses alliés et, d’autre part, les groupes djihadistes continue, comme le troc des populations de Zabbadani et Madaya, près de Damas, contre celles de Fouaa et Kefrya (bourgs chiites près d’Idlib, considérés comme loyalistes). La population civile de ces quatre villes a manifesté contre cet échange, mais a été forcée à l’accepter par les factions armées confessionnelles (régime et Hezbollah d’un côté, et Jahbat al-Nosra de l’autre).

    En plus de la souffrance de quitter leurs maisons, un attentat-suicide non revendiqué contre les bus transportant les civils de Fouaa et Kefrya a causé la mort de 129 personnes dont plus de 60 enfants. La solidarité et le sauvetage des combattants de l’Armée syrienne libre présents sur place avec ces civils victimes ont été exemplaires, contrairement à la propagande et au comportement du régime. Un élan de solidarité avec les victimes a eu lieu partout, avec des manifestations dans plusieurs villes, et une condamnation large par l’opposition de cet acte barbare. Mais les multiples forces contre-révolutionnaires qui s’entretuent se moquent toujours des vies des civils qui paient le prix le plus fort.

    En dépit de la situation difficile du peuple syrien, de ses forces démocratiques et progressistes dans sa lutte pour son émancipation, les masses syriennes se lèvent et manifestent : contre le régime et toutes les forces contre-révolutionnaires, contre les ingérences étrangères pour la liberté, pour l’égalité et la justice sociale. La dernière manifestation du lundi 17 avril, dans la région Aswayda, sous contrôle du régime en est le dernier exemple, et cette lutte nécessite la solidarité internationaliste.

    Ghayath Naisse

     
  • Syrie : « Le meilleur cadeau que l’on peut faire aux djihadistes serait de maintenir Bachar al-Assad aux commandes » (Basta)

    Une jeune activiste syrienne à Alep fin 2012 / CC Freedom House

    Alors qu’elle semblait plutôt bienveillante avec la dictature syrienne, l’administration Trump a bombardé, dans la nuit du 6 au 7 avril, une base militaire du régime.

    Comment expliquer un tel revirement, et quelles en sont les conséquences ? Si Bachar al-Assad venait à tomber, l’Europe serait-elle plus exposée au terrorisme ? L’opposition syrienne n’est-elle, comme on l’entend parfois, plus composée que de groupes djihadistes ? La tendance révolutionnaire et démocratique est-elle encore en capacité de se relever malgré un conflit qui a provoqué six millions d’exilés, sept millions de déplacés internes, 500 000 morts et 200 000 disparus ? Pour répondre à ces questions, qui touchent autant à l’avenir de la Syrie qu’à celui des sociétés européennes, Basta ! s’est entretenu avec le politologue franco-libanais Ziad Majed, spécialiste du Proche-Orient.

    Basta ! : Comment expliquer le revirement soudain de l’administration Trump, qui a récemment bombardé une base militaire du régime syrien, alors qu’elle semblait, à peine quelques jours plus tôt, beaucoup plus accommodante avec celui-ci ?

    Ziad Majed [1] : Il y a plusieurs éléments d’explication. D’abord, l’administration Trump n’a pas de vision claire sur la question. Une tendance, en son sein, prône un désengagement en Syrie et au Moyen-Orient, en conservant une priorité : la lutte contre Daech. Cela fait du maintien ou non de Bachar al-Assad une question secondaire. Une autre tendance est caractérisée par son hostilité envers l’Iran. Celle-ci ne peut s’exprimer en Irak, où les États-unis sont alliés à Téhéran par l’intermédiaire du gouvernement de Bagdad, et des combats contre l’État islamique. Elle peut cependant s’exprimer en Syrie, où l’expansion des Iraniens, dont les groupes armés sont omniprésents, énerve les américains. Une volonté d’endiguer cette situation expliquerait leur changement d’attitude vis-à-vis d’Assad.

     

     

     

     

     

     

     

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    Ensuite, Donald Trump affiche une volonté de se démarquer de son prédécesseur. Obama, sur les questions internationales, a installé une tradition moins interventionniste, privilégiant la diplomatie sur l’usage de la force. Trump a promis une politique isolationniste, mais il semble vouloir aussi réaffirmer la suprématie américaine sur la scène mondiale, sa capacité à être ferme devant un défi majeur. De ce point de vue, l’usage des armes chimiques par Assad s’est présenté comme une opportunité. Bien que s’étant rapproché de la Russie, Trump veut montrer qu’Assad ne peut le provoquer de la sorte. Sa riposte, même limitée, vise à repositionner les États-unis comme l’un des maîtres du jeu, à démontrer que son administration ne peut être tenue totalement à l’écart de la question syrienne.

    Cette démonstration de force viserait donc aussi à regagner quelques marges de manœuvre sur le plan diplomatique ? Mais que peut-il en sortir ?

    La question est de savoir ce que sera la position américaine et occidentale vis-à-vis d’Assad après cette frappe. Sera-t-il inclus dans une transition politique préparant l’avenir de la Syrie ? Si malgré la frappe américaine, les ambiguïtés persistent, à travers une position du type « soit Assad, soit les djihadistes », alors Assad a de beaux jours devant lui. C’est une invitation à l’impunité, car si l’on présente les choses de cette manière, bien entendu aucune capitale ne choisira les djihadistes ! Ce type de discours relève de l’ignorance, et d’un mépris du peuple syrien. Si on en termine avec ces ambiguïtés, s’il y a une volonté de mettre Assad hors jeu, alors la situation pourra peut-être évoluer dans le bon sens.

    Je pense que l’attaque chimique, comme en 2013, visait à tester la nouvelle administration américaine. Il est impossible qu’Assad ait agi sans l’aval des Russes et des Iraniens ; ce serait pour lui un risque énorme. Désormais, la réaction américaine est identifiée. Depuis, les Russes et l’armée du régime intensifient leurs frappes sur les mêmes zones, sans armes chimiques mais avec des bombes incendiaires. Ils veulent montrer leur détermination. Les États-unis ne riposteront probablement pas sur le plan militaire, mais qu’en sera-t-il sur le plan politique ? Tout cela va se préciser dans les semaines à venir. Nous saurons si le changement de ton vis-à-vis d’Assad était temporaire, ou bien s’il se confirme.

    Une action contre les capacités militaires du régime avait été demandée très tôt par les révolutionnaires syriens, dès l’année 2011...

    Ce que demandaient les révolutionnaires à leurs soutiens occidentaux, lorsqu’ils sont passés à la lutte armée, c’était de leur fournir des missiles anti-aériens pour lutter contre l’aviation du régime. L’administration Obama a refusé de leur fournir ces armes, et a fait pression sur d’autres États pour qu’ils suivent cette ligne. En 2012, lorsque le régime a commencé à utiliser l’aviation, ainsi que des missiles balistiques Scud, c’était pourtant le moment d’agir : Daech n’existait pas, et le Front al-Nosra, alors affilié à Al-Qaïda [2], était encore une fraction assez marginale. Il y avait en revanche l’Armée syrienne libre, ainsi que des mouvements islamistes syriens non-djihadistes, que la plupart des acteurs régionaux et occidentaux connaissaient bien.

    Mais la priorité américaine était la négociation sur le nucléaire iranien, et un désengagement militaire, faisant suite à leur retrait d’Irak et d’Afghanistan. Ce qui a encouragé le régime et ses alliés à être plus fermes encore. La rébellion n’a demandé un bombardement des aéroports militaires et des bases d’artillerie du régime qu’en août 2013, au moment du massacre chimique de la Ghouta, dans la périphérie de Damas. Mais Obama a fait machine arrière. C’est alors qu’est intervenu le deal pervers qui a permis à Bachar al-Assad d’échapper à toute sanction, en échange d’une restitution de son stock de gaz sarin. Rappelons qu’il niait déjà farouchement toute possession d’armes chimiques. Avant d’en restituer près de 1400 tonnes. Ce n’était probablement pas la totalité du stock. Et les bombardements classiques ont continué, puis les bombardements utilisant les barils explosifs et le chlore, causant plus de 100 000 morts civils.

    Quand on voit, sur le temps long du conflit, la réticence des États-unis et de l’Europe à soutenir réellement l’opposition, on semble bien loin de la thèse d’une guerre qui serait au service de l’« impérialisme occidental », ou pilotée de l’extérieur pour s’approprier les ressources du pays, comme on l’entend parfois...

    Malheureusement sur le Moyen-orient, les théories du complot sont toujours florissantes. Cela s’explique par un contexte particulier : des ressources importantes, notamment pétrolières et gazières, la position stratégique de la région, ou encore le conflit israélo-arabe, qui a nourri un sentiment de deux poids deux mesures. Ensuite, par des expériences récentes : la fabrication américaine de fausses preuves pour justifier l’invasion de l’Irak en 2003, et l’intervention en Libye, où la résolution 1973 des Nations-unies destinée à protéger les populations a été utilisée pour précipiter la chute du régime. La conséquence est qu’en occident, dans certains milieux à gauche, un discours officiel hostile à l’un des régimes arabes est immédiatement taxé d’« impérialisme », et de volonté « interventionniste » cachée derrière la question des Droits de l’homme.

    Les sociétés arabes et leurs populations sont absentes des analyses de la majorité des « experts » occidentaux. On ne connaît pas la société syrienne et les rapports de classes qui la traversent. On ne lit pas ses intellectuels, leurs récits des expériences carcérales, leurs projets de réformes, leurs relations avec le régime, la peur. On parle géostratégie, frontières, pétrole, pipelines… Mais la Syrie n’est pas le bon endroit pour les obsessions pétrolières et gazières ! Il y a du pétrole et du gaz, oui, mais pas en quantité importante. Il s’agit surtout d’une révolution dont il faut comprendre les causes profondes, de la lutte d’un peuple pour sa liberté, qui s’est transformée en lutte armée puis en guerre totale. La base du problème est là. Dans les discours politiques dominants, en France par exemple, on ne voit plus que les rivalités entre les grandes puissances, le conflit entre sunnites et chiites… Certains ne peuvent s’imaginer qu’une société à majorité musulmane puisse lutter pour la dignité et pour sa liberté. Non, pour eux, ce sont sans doute des télécommandes qui ont fait descendre des millions de personnes dans la rue !

    Mais la Syrie n’est-elle pas bel et bien devenue le champ de bataille d’un grand nombre de puissances étrangères, régionales et mondiales ?

    C’est vrai, mais il faut mettre les choses en perspective. On dénonce la récente intervention militaire américaine contre une base aérienne du régime. Mais il y a déjà eu près de 8000 raids américains contre Daech, ayant causé des centaines de morts civils, et personne ne les a dénoncés. Côté russe, plus de 10 000 raids, pour plus de 4500 morts civils et des milliers de morts parmi les combattants de l’opposition – et non de Daech. Pourtant, nous n’avons pas entendu parler d’« intervention », alors même qu’une partie d’Alep et de ses habitants ont été rayés de la carte. De même, la Syrie est occupée par 30 à 40 000 miliciens chiites libanais, irakiens, afghans, pakistanais… mobilisés par l’Iran et venus aider le régime. On ne les évoque pas ! Ne s’agit-il pas également d’une grave ingérence extérieure ?

    Je me demande quels êtres humains sont capables de manifester contre une frappe visant un aéroport militaire, tuant des militaires syriens et détruisant des appareils qui attaquaient des civils, sans jamais protester contre le massacre de 200 000 civils par le régime et ses alliés. Je me demande comment on peut rester silencieux face aux massacres quotidiens qui durent depuis six ans, puis dénoncer une « guerre impérialiste », parce qu’il y a eu 59 missiles tirés sur une base militaire du régime. Aucun civil tué, aucune destruction aux alentours, juste une base militaire, qui semait la mort et la terreur, qui massacrait des enfants. Pour moi, c’est le comble.

    On pourrait effectivement souligner que les avions de la base d’Al-Chaayrate, celle qui a été bombardée par les États-unis, ne décollaient pas pour aller frapper Daech…

    L’État islamique n’a aucune présence dans cette région. Cette idée selon laquelle le régime syrien combattrait Daech, c’est une grande illusion ! Cela n’arrive que de manière exceptionnelle, et dans une logique d’expansion territoriale souvent imposée par Daech – comme à Palmyre ou autour de l’aéroport de Deir Ezzour. Je ne dis pas non plus que Daech et le régime sont alliés ; ça, c’est une autre théorie du complot. Mais le régime n’a pas intérêt à éliminer Daech, qui lui est utile pour justifier son maintien au pouvoir.

    Ce sont surtout les combattants de l’opposition – dans la campagne d’Alep, à Qalamoun et dans le sud –, ceux des milices kurdes – au nord – et les américains qui frappent Daech. D’après l’Institute of war, plus de 86% des frappes russes ont visé l’opposition et des civils, et seulement 14% des zones contrôlées par Daech. Quant aux forces du régime, entre avril 2013, naissance de Daech, et septembre 2014, quand les américains ont commencé leurs bombardements, elles n’ont jamais attaqué directement l’État islamique.

    Au delà de l’État islamique, certains estiment que l’opposition syrienne ne serait, de toutes manières, plus composée que de groupes djihadistes. Partagez-vous cette affirmation ?

    Pour certains effectivement, il n’y aurait plus qu’Assad et des djihadistes. Qu’ils soient le fait de l’ignorance ou d’une volonté de manipulation, ces discours font le jeu d’Assad ; ils facilitent son maintien au pouvoir. Il y a en fait, aujourd’hui, trois composantes essentielles dans l’opposition. La première est l’Armée syrienne libre, qui est le prolongement direct de la révolution. Malgré son affaiblissement, malgré le fait qu’elle n’a pas reçu un grand soutien de la part des alliés de l’opposition, elle existe toujours sur plusieurs fronts, et domine la région de Deraa, au sud, de même que plusieurs poches dans le centre du pays.

    La deuxième composante, ce sont les groupes islamistes syriens, mais qui ne sont pas des groupes djihadistes. Ils sont proches des Frères musulmans, ou de courants de l’islam salafiste, par exemple. Ils considèrent l’islam comme une source de gouvernance et de législation, mais leur combat est limité à la Syrie, et leur priorité est de combattre le régime. Ils sont parfois puissants, ont été soutenus par la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar. Mais, comme leur équivalent Palestinien, le Hamas, leur lutte armée est territorialisée, sans volonté de djihad international. Tous les syriens de l’opposition ne sont pas d’accord avec eux, mais ils sont, dans certains cas, acceptés par une partie de la population.

    Restent Daech et le Front al-Nosra, souvent considéré comme la branche locale d’Al-Qaïda...

    Effectivement. La troisième composante de l’opposition est le Front al-Nosra, qui appartient à la mouvance djihadiste. Ce groupe a changé de nom et s’appelle désormais Fatah al-Cham, depuis qu’il s’est, officiellement, séparé d’al-Qaïda. Al-Nosra combat le régime, Daech, et parfois les autres groupes de l’opposition. Quant à Daech, incarnation du djihadisme en Irak comme en Syrie, il n’a jamais fait partie de l’opposition. Il combat cette dernière beaucoup plus qu’il ne combat le régime.

    Il y a donc une diversité importante d’acteurs. Les djihadistes sont forts, mais ils ne sont pas la seule force, ni celle qui impose ses choix et ses priorités à l’opposition. Et si on a peur de la montée des djihadistes, et même des islamistes, pourquoi on ne soutient pas davantage l’Armée syrienne libre ? Le meilleur cadeau que l’on pourrait faire aux djihadistes et aux islamistes radicaux, pour les aider à recruter en Syrie, serait de maintenir Bachar al-Assad aux commandes du pays.

    Le départ de Bachar al-Assad ne ferait-il courir un risque supplémentaire aux pays européens, en permettant aux djihadistes d’occuper l’espace laissé vacant ?

    C’est exactement le contraire. Certes, le départ de Bachar al-Assad ne mettrait pas immédiatement fin au conflit. Certaines forces, telles Daech, tenteraient de nuire au processus politique. Mais ce serait le début de la fin d’un conflit des plus meurtriers. Six millions d’exilés, sept millions de déplacés internes, 500 000 morts, 200 000 disparus… Il n’y a pas pire que le chaos actuel ! Avec du temps, et une volonté internationale de soutenir la transition, toute alternative mettant fin aux bombardements sera préférable à cette catastrophe. Si quelqu’un se pose encore la question, c’est qu’il ne comprend pas bien ce qu’il se passe. Cela revient à dire aux Syriens : « Vous avez subi tous ces crimes, tous ces morts, mais vous allez garder le dictateur qui vous a massacrés, ça va aller... » C’est impossible. Par ailleurs, sans les occupations russe et iranienne, le régime ne pourrait tenir. Et nous savons ce que les occupations militaires donnent au Moyen-orient. Donc avec Assad, aucune solution n’est « réaliste ».

    Sans compter les conséquences extrêmement dangereuses du message qui serait envoyé aux syriens, ainsi exclus du droit international. Plus Assad reste, plus Daech, al-Nosra et d’autres pourront recruter, grâce à la frustration, la colère, l’injustice. Bien-sûr si Assad part, tous les problèmes ne seront pas réglés. Il y a eu six ans de conflit. Avant cela, 41 ans d’une dictature barbare. Sous le père de Bachar al-Assad, Hafez, il y a eu 20 000 civils tués à Hama en février 1982, et 17 000 disparus à travers ses trente ans de présidence. Il y a eu un état d’urgence permanent, une extermination de la vie politique. Aucun parti ne pouvait se créer, penser des alternatives. Il y a eu une invasion militaire du Liban, des guerres régionales, des milliers d’exilés et de réfugiés politiques. Pour en finir, il faut que les responsables de ce régime partent. La justice est la seule solution contre le nihilisme guerrier, contre la radicalisation.

    Au milieu de cette myriade d’acteurs, est-ce que la révolution syrienne, aujourd’hui, existe encore ? Si Assad partait, la société syrienne aurait-elle la capacité de reprendre son destin en main ?

    La révolution s’est métamorphosée. Elle est prise au piège d’un conflit armé, nourri par les interventions extérieures depuis 2012. Cela ne veut pas dire que certaines formes de lutte armée ne font pas partie du processus révolutionnaire. Mais ce dernier s’est trouvé piégé dans une guerre qui le dépasse, tout comme elle dépasse le régime, d’ailleurs. Celui-ci n’a plus d’indépendance vis-à-vis de ses soutiens. Mais la volonté révolutionnaire syrienne est toujours vivante : à travers les comités locaux, à travers toutes les initiatives de la société civile née sous les bombardements, autour de l’entraide et de la solidarité. Les médecins, les infirmiers, la défense civile – les fameux casques blancs –, les organisations de femmes, avec un nombre très important de veuves et d’orphelins qui sont pris en charge par des associations. Tous ceux qui travaillent avec les réfugiés et les déplacés.

    Cette volonté perdure aussi à travers les récits des artistes et des intellectuels. L’expression artistique s’est développée de manière phénoménale à partir de 2011, avec une incroyable libération de la parole, une destitution de la peur, des tabous, de l’auto-censure ; avec aussi une volonté de créer une mémoire syrienne, de refuser le silence qui a longtemps régné. La société civile syrienne est incroyablement résistante et résiliente. Elle est au cœur de la révolution, de sa permanence. C’est pourquoi elle est sans cesse visée, bombardée.

    Il faut évoquer l’avenir des exilés… Pourront-ils jouer un rôle dans l’avenir du pays ? Et si oui, sous quelles conditions ?

    Parmi les six millions d’exilés, dont cinq millions qui sont encore dans les pays voisins, il y a beaucoup d’activistes de la révolution syrienne, de membres des comités de coordination qui organisaient les manifestations et les sit-in, qui filmaient les événements. Des milliers de leurs camarades ont perdu la vie ou croupissent encore dans les prisons du régime. Il est important que ceux qui en ont réchappé puissent revenir un jour en Syrie. Mais tant qu’Assad sera au pouvoir, ces gens, comme la grande majorité des réfugiés, ne rentreront pas.

    Pour qu’ils rentrent, il faudra aussi un processus de reconstruction, avec une aide internationale. La Russie demande à l’Europe de financer ! Mais financer, avec Assad au pouvoir, reviendrait à consolider son régime et à lui offrir une nouvelle vie ! Il faut une transition dans la justice, excluant ceux qui, dans les renseignements, l’armée, les prisons, sont coupables de crimes. Mais il ne faut pas reproduire l’erreur irakienne, en purgeant la totalité des responsables du régime. Il faut des réformes, mais l’appareil étatique doit être préservé : l’électricité, l’eau, les infrastructures... Un système décentralisé est également nécessaire, pour donner leur place aux différentes composantes de la société syrienne : les courants politiques, les régions, les communautés, la population kurde. Mais encore une fois, la condition préalable est le départ d’Assad et de son clan.

     Thomas Clerget

    https://www.bastamag.net/

     

     A lire aussi sur internet :


    Le conflit syrien pour les nuls : « Journalistes et universitaires, connaisseurs du pays, nous souhaitons dépasser un récit médiatique parfois trompeur. Nous vous proposons ici de décrypter le conflit, ses causes, ses étapes et ses protagonistes. Bref, d’apporter des réponses claires à des interrogations légitimes. »

     

    Notes:

    [1Ziad Majed est un politologue franco-libanais, professeur d’Études du Moyen-Orient à l’Université Américaine de Paris, spécialiste des sociétés civiles et des mouvements démocratiques du Liban et des pays voisins.

    [2Le Front al-Nosra a depuis déclaré son autonomie vis-à-vis de l’organisation terroriste internationale. Le groupe a également changé de nom, pour se faire appeler front Fatah al-Sham (ndlr).

     

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  • Moyen-Orient. «Du point de vue de l’intérêt du peuple syrien, la priorité est de mettre un terme à cette guerre» (Al'Encontre.ch)

    Entretien avec Gilbert Achcar

    Il semble que personne en Occident n’a le loisir de détourner le regard de ce qui se passe au Moyen-Orient. Il y a eu, ces dernières semaines, les attentats à Londres et il y a quelques jours à Stockholm. Il apparaît pourtant que les Occidentaux ne parviennent pas à comprendre véritablement ce qui se passe au Moyen-Orient. Comment expliquer cela?

    On ne peut blâmer les gens en général car ce qu’ils savent provient des médias. Il va de la responsabilité des forces progressistes de fournir les informations et les explications que les médias dominants ne procurent pas. Le manque d’information est général. Les gens ne comprennent pas ce qui se passe ou reçoivent un aperçu déformé. Ils ne réalisent généralement pas le rôle que jouent leurs Etats dans le développement de la situation, leur contribution à ce qui se passe.

    Un ensemble de conditions favorise la montée du terrorisme et le profil des personnes impliquées dans les attentats est très différent d’un cas à l’autre. L’attentat de Stockholm a été réalisé par un Ouzbek et c’est un acte plutôt d’un caractère plutôt exceptionnel. Des pays comme la France ou le Royaume-Uni sont, cependant, impliqués dans des guerres en Irak, en Syrie, au Yémen et au Mali. Ces pays, qui ont une longue histoire de violence coloniale, ont été systématiquement sous attaque. Pour ce qui a trait aux Etats-Unis, s’ils n’étaient protégés par le fait d’être situés au-delà des océans ainsi qu’une surveillance de type «big brother»,  ils seraient constamment sous attaque.

    Les motivations qui sous-tendent le terrorisme sont diverses. Un grand nombre de ceux qui ont été attirés par l’Etat islamique étaient des citoyens français ou britanniques d’origine immigrée. Cela indique une combinaison entre des conditions sociales et politiques qui favorisent la montée de cette «radicalisation». La plupart des gouvernements n’ont pas d’autre réponse que la répression et la guerre. Songez à l’état d’urgence en France ou en Egypte. Ce dernier exemple est adéquat en ce qu’il montre comment la violence nourrit la violence. Les Chrétiens ont été transformés en boucs émissaires dans des conditions violentes créées à l’origine par l’instauration brutale du régime lors du coup de 2013. De nouvelles restrictions des libertés et un accroissement de la violence constituent la seule réponse de ces régimes.

    En effet, si l’on se réfère aux émeutes des banlieues de 2005 en France, on remarque qu’elles n’avaient rien de religieux. Si l’on observe toutefois le profil de ceux qui ont rejoint l’Etat islamique, nombre d’entre eux ont trouvé une conviction dans leur action dans les émeutes d’alors. C’est une constante, pour ces personnes, que l’absence d’autres perspectives sociales ou politiques…

    Les prisons sont devenues un centre important de recrutement pour la violence djihadiste. Il n’y a aucun mouvement progressiste capable de représenter ces catégories de personnes comme c’était le cas dans le passé avec les grands partis de la classe laborieuse qui organisaient, au moins partiellement, les migrants. Une partie de la colère qui aurait pu être canalisée vers ces organisations se dirige aujourd’hui dans la violence djihadiste.

    Cette absence d’alternatives progressistes est aggravée par la montée du racisme et de l’islamophobie depuis le 11 septembre 2001. L’Etat islamique joue sur ces aspects en projetant une image hollywoodienne de lui-même en tant que contre-violence, ce qui attire des jeunes désireux d’échapper à leurs conditions sociales difficiles et à leur existence vers une expérience intense de «héros» de leur cause.

    Prenons par exemple la Tunisie. Il s’agit, proportionnellement, du pays d’origine du plus grand nombre de jeunes qui sont allés combattre avec l’Etat islamique. Comment cela s’explique-t-il? La Tunisie était un pays relativement laïc ayant peu de tradition de fondamentalisme islamique violent jusqu’à récemment. On ne peut séparer cela du fait qu’il y a en Tunisie un chômage des jeunes massif, des conditions sociales qui se détériorent ainsi qu’une énorme frustration parmi les jeunes qui ont participé à la «révolution» qui s’est achevée par un retour du personnel de l’ancien régime ainsi que d’un président âgé de 90 ans.

    Ce type de frustration produit toujours une couche de gens dans les marges qui cherchent à exprimer leur colère en recourant au terrorisme. Une chose semblable s’est passée en Europe dans le sillage de la radicalisation de la jeunesse à la fin des années 1960-début 1970. En Allemagne, suite à l’échec du mouvement de Rudi Dutschke [le SDS : Sozialistischer Deutscher Studentenbund, très actif dans le mouvement contre la guerre des Etats menée au Vietnam], la Fraction armée rouge est apparue. Des choses similaires se sont déroulées en Italie avec les Brigades rouges, ainsi qu’en France, plus marginalement. Une fraction d’une génération a participé à des luttes avec de grandes espérances et elle a échoué car elle n’a pas eu la capacité de conduire à un changement. La frustration qui en est résultée a créé au sein d’une frange les conditions d’une spirale de la violence. Il en est allé de même avec le printemps arabe. Parce que la gauche a échoué en large mesure et qu’elle est restée dans l’ensemble faible, le fondamentalisme islamique a pris sa place en canalisant une partie de la frustration sociale et politique.

    Nous vivons dans une nouvelle période historique. L’ancienne gauche du XXsiècle a échoué et le besoin de renouveau se fait sentir. Un potentiel immense existe au sein de la nouvelle génération, ainsi que l’ont démontré la campagne Bernie Sanders et l’élan autour de Jeremy Corbyn. Nous assistons, bien sûr, à une bipolarisation entre l’extrême-droite et la gauche radicale. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un mouvement progressiste qui ne soit pas une répétition de la gauche du XXsiècle, mais une chose véritablement différente: une gauche du XXIsiècle qui tiendrait compte de l’échec de la gauche du siècle passé. Un certain nombre de groupes et d’individus travaillent dans cette direction, mais les manques sous cet angle sont encore très importants. C’est une question clé pour le XXIsiècle face à la montée de l’extrême droite de gens comme Donald Trump et Marine Le Pen.

    Si l’on se tourne vers la Syrie, quelles sont les possibilités de paix? Federica Mogherini, la Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a lancé un appel à la transformation de la guerre par procuration en Syrie en une paix par procuration [proxy war/proxy peace]. Est-ce que l’on va dans cette direction? Comment pensez-vous que la paix puisse être garantie dans la région?

    Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une paix en Syrie sans soutien international. De même que cette guerre est prolongée par l’engagement des diverses forces internationales, la paix doit être appliquée grâce à un engagement international. Cela comprend non seulement des négociations de paix, auxquelles une participation internationale est indispensable car tous ceux qui contribuent à cette guerre doivent faire de son arrêt, mais aussi par des troupes internationales de maintien de la paix. Je ne peux imaginer une paix en Syrie sans déploiement de troupes de maintien de la paix.

    Vous avez déclaré qu’il ne peut y avoir de paix en Syrie alors qu’Assad est au pouvoir…

    La présence d’Assad au gouvernement aura pour effet que les tensions resteront élevées. Son retrait de la présidence est donc une condition pour mettre un terme au conflit. Il pourrait s’achever alors qu’il reste à son poste au cours d’une période de transition, mais son départ est une condition indispensable à une paix durable. Tandis que les gouvernements occidentaux prétendent que c’est l’Etat islamique qui est la priorité en Syrie, je considère que la priorité est de mettre un terme à cette guerre sanglante.

    La seule intervention significative des Etats-Unis dans la guerre en Syrie, au-delà du bombardement de l’Etat islamique, s’est faite aux côtés des YPG kurdes [Unités de protection du peuple, liées au parti PYD]. Les seules troupes américaines sur le terrain aident les YPG: les Etats-Unis soutiennent les forces kurdes car ils estiment qu’elles sont les seules efficaces dans le combat contre l’Etat islamique, et qu’il s’agit en outre d’une force laïque dans laquelle sont impliquées des combattantes, ce qui est bien reçu par le public des Etats-Unis. Ceci dit, le soutien aux YPG dans leur combat contre l’Etat islamique est une bonne chose, qu’il provienne des Etats-Unis ou de quiconque. Certains à gauche considèrent que l’on doit s’opposer à une intervention des Etats-Unis, où qu’elle ait lieu. Le fait, toutefois, reste que sans soutien des Etats-Unis, Kobané serait tombé et les Kurdes auraient traversé un désastre. Ceci indique la complexité de la situation, qui n’est pas celle où il y aurait une séparation claire entre les «bons» et les «méchants». Si l’on est quelqu’un de véritablement progressiste, soutenant de véritables valeurs de gauche et affichant comme priorité l’émancipation démocratique des gens, on doit déterminer une position sur cette base – et non par une opposition viscérale envers tout ce que font les Etats-Unis, les Etats-Unis et ses alliés exclusivement, tout en ignorant ce que fait la Russie et ses alliés.

    Du point de vue de l’intérêt du peuple syrien, la priorité est de mettre un terme à cette guerre. Cet objectif supplante tous les autres, y compris le retrait d’Assad. Le but est de créer en Syrie les conditions d’une reprise d’un processus politique ainsi que celles qui permettent le retour de millions de réfugié·e·s. Parmi ces derniers se trouvent les plus progressistes, dont un grand nombre, si ce n’est la plupart, ont quitté la Syrie vers la Turquie, le Liban, l’Europe ou ailleurs car ils ne pouvaient rester libres et en vie sous le régime ou face aux groupes armés fondamentalistes islamiques. En ce sens, il était juste qu’ils partent. J’espère que les conditions permettant le retour de ces personnes en Syrie seront rapidement créées et que le processus politique puisse reprendre. C’est pourquoi des troupes internationales sont nécessaires. Des gens comme vous et moi ne se sentiraient pas en sécurité sans la présence de troupes de maintien de la paix vous protégeant autant du régime que de ses ennemis fondamentalistes.

    Qu’avez-vous à dire au sujet de l’opposition armée, ceux qui l’on nomme parfois les «rebelles modérés» ou l’Armée syrienne libre?

    L’Armée syrienne libre n’existe plus vraiment, bien qu’il y ait toujours des groupes qui y fassent référence. L’opposition armée est désormais dominée par des groupes qui recouvrent le spectre du fondamentalisme islamique, allant d’une modération relative aux djihadistes et salafistes et culminant avec Al-Nosra et l’Etat islamique. Cette situation de l’opposition en Syrie est le résultat de la carte blanche offerte par Washington à la Turquie et aux monarchies du Golfe dans la gestion de l’opposition. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour créer ce type d’opposition syrienne au moyen de la distribution de leurs financements, armes et autres équipements.

    La position envers l’Etat islamique a été ambiguë autant de la part du gouvernement turc que celui de Syrie. Le régime syrien a construit des rapports avec l’ancêtre irakien de l’Etat islamique et les a maintenus longtemps avec le prétendu califat. Le gouvernement turc, de son côté, a longtemps fermé les yeux devant les mouvements de l’Etat islamique le long de ses frontières et soutenu activement Al-Nosra. L’ennemi principal du régime syrien est l’opposition dominante, et pas l’Etat islamique. De même, le principal ennemi du gouvernement turc est le PYD/YPG et la principale raison pour laquelle les troupes turques sont entrées en Syrie l’automne dernier consistait à combattre le mouvement kurde, pas l’Etat islamique. Bien sûr, les Etats-Unis portent la responsabilité principale devant la montée de l’Etat islamique pour en avoir créé les conditions avec son invasion de l’Irak.

    Et le gouvernement syrien a en quelque sorte favorisé les fondamentalistes islamiques comme son pendant…

    C’est ce que je nomme les «ennemis préférés» du régime. Au début, Assad a libéré de prison de nombreux djihadistes. L’un d’entre eux a fondé l’Armée de l’Islam. Un de ses proches dirige désormais l’opposition syrienne aux négociations d’Astana [capitale du Kazakhstan] sponsorisées par la Russie. Les exemples de ce type abondent: des djihadistes relâchés par Assad qui deviennent des figures clés de l’opposition armée fondamentaliste islamique. Cela permet au régime d’effrayer les minorités religieuses ainsi qu’une partie des Arabes sunnites de Syrie en affirmant que l’opposition est principalement composée de djihadistes, d’Al-Qaida, etc. Il s’agit effectivement des ennemis préférés du régime de la même façon que ce sont les amis préférés des monarchies du Golfe ou d’Erdogan qui préfèrent traiter avec de tels groupes qu’avec des forces progressistes.

    Qu’en est-il de l’opposition officielle, tel Conseil national syrien?

    L’opposition officielle a échoué lamentablement. L’échec du soulèvement syrien a débuté lorsque sa direction est passée des comités de coordination de base en Syrie au Conseil national syrien basé à Istanbul sous la tutelle qatarie-turque et avec une place de choix dévolu aux Frères musulmans. Cela a représenté le commencement de la fin de la première étape du processus révolutionnaire syrien. Lorsque, fin 2011, ces gens ont pris le contrôle et se sont exprimés au nom de la révolution syrienne, on pouvait déjà prédire l’échec. Au début, ils ont placé à sa tête des personnalités progressistes: un professeur de gauche, un homme d’origine kurde ainsi qu’un chrétien. Mais ce jeu s’est terminé au bout d’un certain temps et le royaume saoudien a repris les rênes lorsque le Conseil national syrien a cédé la place à la coalition nationale syrienne.

    L’argent a corrompu le tout. Alors que des millions de réfugiés se rassemblaient aux frontières dans des conditions effrayantes, ces gens se réunissaient dans des hôtels cinq étoiles. Il s’agissait d’une corruption délibérée de la part des financiers [de l’opposition officielle]. La même chose s’est produite avec le mouvement palestinien après 1967, lorsque les Saoudiens lui a lancé des dollars. Il s’agissait d’une manière d’empêcher que l’opposition syrienne devienne progressiste car cela aurait constitué une menace autant pour les monarchies du Golfe que pour le régime Assad. Cette corruption des mouvements de libération est un problème majeur dans la région. On commence avec la révolution palestinienne et l’on finit avec Mahmoud Abbas ou encore on débute avec le mouvement de libération kurde et l’on finit avec des gens comme Massoud Barzani [dirigeant depuis 1979 du Parti démocratique du Kurdistan et du gouvernement régional du Kurdistan] qui est un allié de la Turquie, le principal oppresseur du peuple kurde.

    Une complète régénération du mouvement et une nouvelle direction sont évidemment nécessaires. Prenons par exemple les Etats-Unis et le phénomène surprenant de la campagne Bernie Sanders. C’est peut-être la première fois aux Etats-Unis depuis les années 1930 que de larges masses, comprenant des millions de jeunes Américains, s’identifient à une personne qui se qualifie de socialiste. Le potentiel est grand, mais il a besoin d’organisation politique et de clarification. Nous sommes au commencement d’une nouvelle période historique. L’ancien système s’effrite et le potentiel de renouveau est énorme. Pour emprunter une citation à Gramsci – que j’ai utilisée dans le titre de mon dernier ouvrage: «l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les symptômes morbides les plus variés.». La dérive vers l’extrême droite et la montée du terrorisme figurent au nombre des symptômes morbides.

    Qu’en est-il alors du PYD-YPG et des Forces démocratiques syriennes? Indiquent-elles une voie différente des «deux forces contre-révolutionnaires», pour reprendre votre qualificatif du régime syrien et des fondamentalistes islamiques, y compris l’Etat islamique?

    Les YPG-YPJ [les YPJ sont les unités féminines] représentent les forces armées les plus progressistes sur le terrain en Syrie mais elles ne peuvent constituer un modèle pour le reste du pays en raison de son facteur ethnique. Les Forces démocratiques syriennes sont multi-ethniques, mais les gens considèrent celles-ci comme un instrument du PYD. Reconnaître le fait que les cantons kurdes constituent l’expérience la plus progressiste en Syrie ne doit pas amener au romantisme. Même avec les meilleures intentions, les choses ne peuvent être bonnes dans des conditions de guerre. Les groupes de défense des droits humains font état d’abus politiques et ethniques dans les zones sous hégémonie du PYD.

    Il est vrai que ceux qui, du côté arabe, dénoncent cela devraient d’abord reconnaître le long héritage d’oppression nationaliste arabe des Kurdes. Nous devons dépasser les tensions ethniques et accepter les droits de chaque peuple. Chaque peuple devrait jouir du droit à l’auto-détermination et le peuple kurde devrait pouvoir décider s’il veut vivre dans des cantons autonomes ou même dans un Etat séparé – ce ne sont pas les affaires des Arabes, mais une décision qui revient aux seuls Kurdes dès lors que cela les regarde et ne porte pas atteinte aux droits des autres peuples. C’est là, bien entendu, l’un des problèmes clés auquel fait face la région. Alors que tout le monde se concentre actuellement sur l’Etat islamique en Irak, cette question a seulement renvoyé à plus tard les tensions confessionnelles entre sunnites et chiites et ethniques entre les Arabes, les Turkmènes et les Kurdes. Il n’y a pas d’issue à ce casse-tête en dehors des droits démocratiques et des libertés fondamentales, la liberté de chacun étant limitée par la liberté des autres sans que les uns prennent le dessus. (Entretien publié le 13 avril 2017 sur le site komnews.org; traduction A l’Encontre)

    Alencontre le 18 - avril - 2017

    http://alencontre.org

  • « Nous aspirons de toute urgence à la renaissance des mouvements et de l’esprit du printemps arabe, seuls à fournir une possibilité de rompre avec la spirale mortelle des politiques du Moyen-Orient » (ESSF)

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    Non à la brutalité d’Assad ! Non à l’Etat islamique ! Non aux bombardements et aux forces militaires des Etats-Unis et de la Russie en Syrie ! Pour une renaissance du printemps arabe !

    • Nous sommes terrifiés par les attaques incessantes et cruelles du régime Assad, assisté de Moscou et de Téhéran, contre le peuple syrien. En termes de brutalité pure, les bouchers de Damas ont peu d’équivalents dans le monde d’aujourd’hui. Nous condamnons toutefois aussi sans réserve le bombardement par les Etats-Unis, ainsi que la présence de leur armée en Syrie qui tueront des innocents et qui ne contribueront en rien en une solution juste au conflit syrien tout en concourant à renforcer la présence militaire réactionnaire des Etats-Unis au Moyen-Orient et à consolider l’affirmation rhétorique d’Assad selon laquelle il défend le peuple syrien contre l’impérialisme occidental, aussi creuse que cette déclaration puisse être.

    • Assad prétend représenter la seule force entre la « stabilité » et une victoire de l’Etat islamique. C’est ignorer le fait que des régimes autoritaires et répressifs comme ceux d’Irak, d’Arabie saoudite, de Bahreïn et de Syrie sont très efficaces quant au recrutement de l’Etat islamique et de djihadistes du même type. L’autre terreau majeur dans le recrutement des extrémistes religieux et de terroristes au Moyen-Orient est, avec leur histoire sanglante d’interventions, les Etats-Unis et leurs alliés. A cela s’ajoute, dans le cas des Etats-Unis, la carte blanche presque totale accordée à l’Etat Israël. S’il est possible que l’attaque par missile de Trump contre la base aérienne de Shayrat [suite à l’attaque « chimique » contre Khan Cheikhoun, dans la province d’Idleb] ait été limitée, un tel bombardement a sa propre logique, mettant dangereusement en jeu le « prestige » impérial des Etats-Unis, déclenchant ainsi potentiellement des attaques en escalade ainsi que des contre-attaques.

    • Nous assistons en Syrie à un ensemble de symbioses mortelles : Assad et l’Etat islamique s’utilisant l’un l’autre comme justification de leur propre sauvagerie alors que les Etats-Unis et ses alliés, d’un côté et, de l’autre, la Russie et l’Iran, pointent le doigt sur les crimes tout à fait réel des uns et des autres afin de justifier des interventions qui ne protègent ou défendent en aucune mesure le peuple syrien. Ils n’ont d’autre objectif que de servir leurs intérêts impériaux dans la région (ou, dans le cas de l’Iran, de puissance sous-impériale).

    La guerre en Syrie ne peut être comprise en dehors du paysage politique plus large de l’ensemble du Moyen-Orient. Les soulèvements révolutionnaires populaires du printemps arabe, de la Tunisie à l’Egypte, à Bahreïn en passant par la Syrie, la Libye et le Yémen ont offert une perception d’un avenir juste et démocratique pour les peuples de la région. Jusqu’à maintenant ces aspirations ont été frustrées et, dans la plupart des cas, elles semblent avoir été écrasées par la conjugaison de forces locales réactionnaires et le soutien de leurs parrains étrangers.

    La résistance en Syrie s’est toutefois montrée étonnamment résiliente : pas plus tard qu’au mois de mars de l’année dernière, des manifestations de rue courageuses se déroulaient dans les villes syriennes sous le slogan « la révolution se poursuit » lors des brefs arrêts des hostilités. Le New Statesman indiquait : « Lorsque des combattants de Jabhat al-Nosra ont tenté d’attaquer l’une de ces manifestations dans la ville de Maarat al-Numan, les manifestants les ont expulsé en scandant “Un, un, un ! Le peuple syrien est un !”. Il s’agit d’un slogan des premières phases, laïques, du soulèvement lorsque les Syriens se battaient pour endiguer les tensions confessionnelles et ethniques croissantes injectées par l’engagement djihadiste dans le conflit. » [1]

    • Nous vivons à une époque de doubles standards énormes et obscènes.

    Nous voyons Donald Trump, accompagné de la plupart des médias dominants ainsi que des politiciens démocrates et républicains de premier plan, déplorant hypocritement le massacre d’hommes, de femmes et de bébés innocents en Syrie – alors qu’ils restent froidement indifférents devant les massacres et les victimes perpétrés par les Etats-Unis et les forces qu’ils soutiennent à Mossoul et au Yémen. Au même moment, des réfugiés syriens désespérés par le carnage de Syrie sont cruellement rejetés hors des frontières des Etats-Unis.

    Nous voyons aussi Donald Trump accueillir le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi [le 3 avril 2017], alors qu’il écarte de manière éhontée toute préoccupation en termes de droits humains et continue la politique généreuse d’aide militaire d’Obama malgré l’horrible liste d’assassinats et d’emprisonnements de milliers d’opposants. On peut néanmoins prédire sans l’ombre d’un doute, que si et lorsque l’Etat islamique gagnera un nombre toujours croissant de partisans en Egypte face au règne dictatorial de Sissi, nous entendrons un chœur de défenseurs affirmant qu’aussi détestable qu’il puisse être, Sissi est, en tant que dirigeant laïc, meilleur que les djihadistes barbares, qu’il bénéficie d’un soutien populaire et qu’il doit donc être soutenu.

    • Au même moment, Vladimir Poutine, le gouvernement russe et l’agence « d’informations » RT (Russia Today) déplorent l’abominable destruction de quartiers ainsi que la mort de civils à Mossoul et au Yémen. Ils dénoncent également l’insensibilité de l’armée américaine – tout en justifiant les attaques d’Assad contre les populations d’Alep et du reste du pays. En réalité, la participation militaire russe, qui comprend le soutien aérien aux attaques contre les opposants civils et militaires du régime, a joué un rôle significatif, probablement critique, dans le maintien au pouvoir du régime Assad.

    • Nous rejetons totalement ces alternatives aberrantes. Nous aspirons de toute urgence à la renaissance des mouvements et de l’esprit du printemps arabe, seuls à fournir une possibilité de rompre avec la spirale mortelle des politiques du Moyen-Orient. Nombreux seront ceux qui écarteront cette perspective comme étant impraticable ; ce qui est toutefois vraiment impraticable, c’est l’idée que les grandes puissances, chacune avec son propre programme impérial, apporteront la justice ou la démocratie. Si, envers et contre tout, les forces démocratiques parviennent à arracher un accord les protégeant de la poursuite des massacres par Assad et l’Etat islamique et qu’il leur permette de lutter à nouveau plus tard, leur décision d’accepter un tel accord limité devra être respectée. Cependant, même un tel accord ne pourra être gagné qu’à la suite de pressions provenant du peuple syrien, et non par l’initiative de puissances extérieures qui, malgré leurs différences et rivalités, partagent une profonde hostilité devant le renouveau de forces populaires autonomes en Syrie ou n’importe où ailleurs.

    • Les forces populaires démocratiques peuvent bien être actuellement faibles, mais notre position de principe ainsi que pratique consiste à affirmer notre solidarité avec leurs luttes, à tenter de les renforcer ainsi qu’à nous opposer à tous ceux qui tentent de les renverser ou de les détruire.

    Déclaration de la Campaign for Peace and Democracy


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  • Syrie : La souffrance d’un peuple face au dictateur Assad et aux commerçants de la guerre (NPA)

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    L’attaque aux gaz toxiques du 4 avril, contre la ville de Khan Cheikhoun dans la province d’Idlib, a fait plus de 80 morts dont plus de 25 enfants et plusieurs centaines de blessés graves...

    En réaction, la base militaire Shayrat du régime Assad, d’où auraient décollé les appareils responsables de cette attaque, a été la cible de frappes aériennes étatsuniennes. Pour la première fois en six ans...

    Attaques chimiques et gaz toxiques, une réalité quotidienne

    Le bombardement aux armes chimique sur la ville de Khan Cheikhoun a été une énième étape dans la campagne meurtrière pour détruire ce qui reste de l’opposition populaire au régime d’Assad en instaurant la terreur chez les populations civiles. Ce n’est pas une exception dans les vastes moyens répressifs du régime. Depuis les attaques chimiques dans la région de la Ghouta, au sud de Damas en août 2013, qui avaient fait environ 1 400 morts, jusqu’à celle sur Khan Cheikhoun la semaine dernière, d’autres bombardements contenant des produits chimiques toxiques ont eu lieu régulièrement. Pourtant le dictateur Assad avait déclaré en juin 2014 que toutes ses armes chimiques avaient été transférées hors de la Syrie pour être détruites, suite à l’accord entre Moscou et Washington à la fin de l’été 2013.

    Le Réseau syrien pour les droits de l’homme (SNHR) a documenté 167 ­attaques par les forces du régime utilisant des substances toxiques depuis septembre 2013. En 2017, le SNHR en a déjà documenté 9 en y incluant Khan Cheikhoun. 97 % de ces attaques ont été commises dans les zones dites « libérées », tandis que 3 % ont été menées dans des zones détenues par le prétendu État islamique (Daesh).

    C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la satisfaction de certaines parties des classes populaires syriennes, en particulier dans les zones libérées, de voir une base militaire d’un régime les massacrant jusque-là en toute impunité, être la cible de frappes aériennes punitives par les États-Unis. Cela dit, aucune forme d’optimisme ne devrait être placée dans l’administration du président Trump qui pourrait apporter quelque chose de positif au peuple syrien.

    Aucune illusion dans l’administration Trump

    Beaucoup de Syriens le comprennent d’ailleurs très bien et sont loin d’être naïfs. Dans de nombreux témoignages, on peut entendre des activistes dire que ces frappes aériennes n’ont pas pour objectif de punir Assad trop durement... mais simplement lui faire comprendre qu’il doit respecter les « lignes rouges » qui proscriraient l’utilisation des armes chimiques. En même temps, les forces militaires du régime et ses alliés ont tout loisir de continuer la guerre avec des barils de TNT, des bombes à fragmentation, des armes au phosphore, et autres armes meurtrières... Les habitantEs de Khan Cheikhoun ont d’ailleurs souffert d’un nouveau bombardement le 8 avril, qui a tué une femme et blessé plusieurs autres personnes. Le régime et la Russie ont également bombardé tout le week-end diverses provinces, entraînant la mort de nombreux civils.

    Les États-Unis ont aussi démontré une volonté de ne pas trop punir Assad et fâcher Moscou. Washington a en effet averti les dirigeants russes avant de bombarder la base militaire de Shayrat, tandis que, selon certains témoignages, le régime syrien avait eu le temps d’évacuer son personnel et de déplacer son équipement hors de la base avant les frappes. D’ailleurs dans les 24 heures qui ont suivi les bombardements, l’aviation du régime utilisait à nouveau la base de Shayrat !

    Nos solidarités avec la lutte du peuple syrien

    D’autres éléments montrent la nécessité de lutter contre les illusions d’une intervention bénéfique d’un pouvoir étatsunien raciste et qui fait la chasse aux réfugiés et aux étrangers sur son propre sol. Depuis 2014, les frappes aériennes des États-Unis en Syrie et en Irak ont fait plus de 2 500 morts civils, dont plus de 1 000 durant le seul mois de mars. La semaine passée une frappe aérienne des États-Unis dans une localité proche de Raqqa a causé la mort de 15 civils. Cela sans oublier le soutien aux dirigeants d’autres régimes autoritaires dans la région : Turquie, Israël, Arabie saoudite, Égypte, etc.

    Dans ces conditions, l’administration Trump, comme d’ailleurs celle de son prédécesseur Obama, ne peut représenter un espoir pour les SyrienEs. Les déclarations du secrétaire d’État Rex Tillerson, qui doit visiter Moscou le 12 avril, confirment qu’il n’y a pas pour l’instant de changement de cap pour Washington. La priorité des États-Unis reste la prétendue « guerre contre le terrorisme » et Daesh, en tentant d’atteindre une forme de stabilité autoritaire en Syrie maintenant les structures du régime intactes, avec à sa tête Assad ou pas.

    Le peuple syrien continue donc de souffrir, renforçant la nécessité de notre solidarité avec sa lutte démocratique et sociale contre le régime Assad et ses alliés russes et iraniens, contre toutes les forces fondamentalistes religieuses, et contre toutes les ­interventions étrangères.

    Joseph Daher

    https://npa2009.org/