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Culture. Les artistes de Tel-Aviv ne veulent plus être la vitrine d’Israël (Courrier International)

"Israël est ‘un label difficile à vendre en raison du conflit avec les Palestiniens’ et la marque Tel-Aviv permet de le contourner."

En 2012, nous publiions cet article, racontant la colère des artistes de Tel-Aviv qui, lassés d’être utilisés pour améliorer l’image du pays, ont refusé de participer à la “Nuit blanche”.

Un boycott qui fait écho à la polémique autour de l’événement “Tel-Aviv sur Seine”, organisé par la mairie de Paris, en août 2015.

Au vu du comportement de ses forces de l’ordre et de ses fonctionnaires chargés de la culture, Ron Huldaï, le maire de Tel-Aviv, semble décidé à administrer sa ville comme s’il s’agissait d’une base militaire ou d’une succursale du gouvernement de droite, et à traiter ses concitoyens comme Tsahal ose traiter les Palestiniens. Par exemple en expulsant les réfugiés [africains] au lieu de les protéger.

Dès lors, dans le milieu artistique, beaucoup sont déterminés à montrer à Huldaï ce qu’ils pensent de sa politique et de sa vision bling-bling de la culture. C’est ainsi qu’il faut comprendre la décision de plusieurs galeries d’art de ne pas participer à la “Nuit blanche de Tel-Aviv” le 28 juin [2012]. Cette rupture n’est qu’un épisode de plus dans la dégradation des relations entre la mairie et la scène artistique.

Israël, un label difficile à vendre

En novembre 2011, la mairie mettait sur pied Ir Olam [Ville du monde ou Global City], une structure censée succéder à l’Administration du centenaire de Tel-Aviv. A cette occasion, sa directrice, Hila Oren, organisait un événement tapageur intitulé “2012, année des arts”. Devant le gratin des galeries d’art, elle a prononcé un discours dans lequel elle multipliait les appels du pied à la “classe de la création” et à la “jeune génération créative”, qu’elle présentait comme un “moteur économique”. Quant à Tel-Aviv, il ne s’agissait à ses yeux ni plus ni moins que d’un branding, un marqueur censé permettre aux galeries d’art de conquérir le marché international, mais aussi un “outil de contournement du conflit”, vu qu’“Israël est un label difficile à vendre”.

Les artistes Moran Houb et Jack Faber en sont sortis de leurs gonds. “Déclarer qu’Israël est ‘un label difficile à vendre en raison du conflit avec les Palestiniens’ et que la marque Tel-Aviv permet de le contourner, cela ne relève pas seulement du pur cynisme. Cela nous force à déduire qu’une forme de censure va peu à peu s’imposer à toute activité artistique évoquant peu ou prou le conflit [avec les Palestiniens], l’occupation ou même la situation politique.”

Les bouffons de la cour

Le soutien de la mairie à la culture et aux arts a toujours été fondé sur des intérêts mêlés de réalisations commerciales et de relations publiques. Les ateliers d’artistes établis en 1988 étaient destinés à servir de vitrine à la ville. Les “espaces d’artistes” ouverts après la guerre du Golfe [de 1991] dans les abris antiaériens ont permis de transformer ces derniers en espaces civils rentables, tout en veillant à ce qu’ils restent fonctionnels, au cas où.

Mais c’est sans doute sous Ron Huldaï que l’exploitation touristique et mercantile des arts et des artistes a atteint des sommets de cynisme et de décérébration écœurants. Certes, dans cette ville, les artistes ont toujours joué le rôle de bouffons de cour pour la classe possédante des géants de l’immobilier et de la finance. Ce qui est nouveau, c’est que les artistes ont commencé à comprendre dans quelle pièce on les faisait jouer.

Fini le ludisme culturel

Dans cette ville prétendument libre, les artistes, soi-disant vecteurs de libre expression, ont longtemps intégré qu’ils pouvaient exprimer leur sensibilité politique à travers leur art à condition d’éviter de tenir des propos explicitement politiques. Il était acceptable de dépeindre les réfugiés avec sensibilité, de mettre en scène d’interminables chorégraphies multiculturelles, de produire des séries télé dans les quartiers les plus “cool” de Tel-Aviv ou de faire de la Gay Pride de Tel-Aviv un objet d’exportation. Mais il n’était pas acceptable de revendiquer concrètement des conditions de vie humaines pour les habitants des quartiers sud [quartiers pauvres de Tel-Aviv] ou pour les réfugiés.

Depuis l’été 2011, les artistes essaient de dire à la mairie qu’ils sont conscients de la volonté de la Ville de transformer cyniquement la création en produit d’exportation. Ce qui est remarquable, c’est que l’appel à boycotter la “Nuit blanche” provient de l’intérieur même du système, d’un monde de galeries privées qui n’a financièrement nul besoin de l’aide de la mairie. Ce qui est tout aussi remarquable, c’est la solidarité témoignée par les galeries envers de jeunes artistes qui, pour la plupart, n’ont tout simplement plus de quoi se payer un logement ou un atelier, pas même dans les quartiers paupérisés du sud. Le voile d’hypocrisie s’est enfin déchiré. Il n’est plus question de ludisme culturel, mais de rapports de force.

Auteur: Galia Yahav Publié le 18/07/2012 - 18:09

http://www.courrierinternational.com/article/2012/07/19/tel-aviv-sans-nuit-blanche

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