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Homeland

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« Homeland : Irak année zéro », un chef-d’œuvre documentaire 

La fresque documentaire d’Abbas Fahdel nous plonge au cœur de la société irakienne et de son vécu de l’invasion américaine en 2003. Un témoignage inestimable, qui éclaire aussi notre présent.

Il aura fallu dix ans à Abbas Fahdel, personnellement touché par la guerre, pour s’atteler au montage de Homeland : Irak année zéro, documentaire en deux parties sorti en salles le 10 février [1].

Le réalisateur irakien, qui vit à Paris depuis les années 80, a filmé sa famille et leurs proches en Irak juste avant et juste après l’invasion américaine de 2003. La première partie du film, « Avant la chute », raconte la mise en tension progressive d’une société suspendue au déclenchement de la guerre. La seconde, tournée juste « Après la bataille », illustre la violence et les injustices de l’occupation, témoignant de cet instant où la population bascule sans retour dans le rejet de la présence américaine.

Du particulier à l’universel

La grande force de Homeland, qui en fait un document historique unique et l’antidote idéal à American sniper, est de raconter la guerre non pas du point de vue occidental, accompagné de ses habituelles représentations stéréotypées, mais du point de vue de la société irakienne elle-même, celui d’une famille des classes moyennes de Bagdad.

Animé d’un souci quasi-ethnographique, Abbas Fahdel dépeint la vie quotidienne des irakiens – discussion autour d’un thé, traversée des souks, rires et jeux des enfants... – abolissant tout sentiment d’altérité entre "eux" et "nous". Rapidement, cette famille qui pose de l’adhésif sur les carreaux de ses fenêtres en prévision des bombardements, est déjà un peu la nôtre.

La nature réelle de l’invasion, celle d’un crime contre l’humanité conduit à grande échelle – et pour des motifs fabriqués de toutes pièces – quitte alors le domaine de la simple évidence logique pour percuter avec force l’affect du spectateur. Par effet d’identification, l’agression vécue par les Irakiens, l’invasion puis l’occupation d’un pays bientôt à feu et à sang, prennent une portée universelle, qui la rend d’autant plus insupportable. Le film, sans aucune idéalisation de l’ancien régime, montre une société riche et complexe, qui rêvait d’un avenir meilleur. Autant de vies et d’espoirs atomisés par une guerre qui causera plusieurs centaines de milliers de morts [2], et plusieurs millions de déplacés.

L’urgence de comprendre

À l’heure où certains veulent renoncer à comprendre, le film d’Abbas Fahdel ne saurait mieux tomber. Cassant la vision d’un Moyen-Orient naturellement porté à la violence, la caméra du réalisateur vient rappeler la responsabilité des interventions militaires extérieures dans ses déstabilisations. Les magnifiques images tournées sur l’Euphrate, entre les palmeraies qui bordent la ville de Hit, suffisent à s’en convaincre. Au seuil de la guerre, les personnages racontent la fraternité qui unit les habitants de la ville, quelles que soient leurs origines confessionnelles. Située dans la province d’An-Anbar, futur épicentre de la guérilla sunnite contre l’armée américaine et le gouvernement chiite de Nouri Al-Maliki, la ville de Hit est aujourd’hui sous la coupe de l’État Islamique.

« Mon but était de faire un film impressionniste. Je ne voulais pas donner de commentaires ou poser des questions, précise Abbas Fahdel. L’image suffit. Je mise beaucoup sur l’intelligence du spectateur ». Et ce dernier ne s’y trompe pas. Malgré une durée à la mesure de sa qualité – un peu moins de trois heures pour chaque partie – le film remplit déjà les salles. Dans le genre du cinéma documentaire, Homeland : Irak année zéro est une œuvre majeure, de celles qui ne laissent pas notre vision du monde indemne.

Notes

[1] Homeland : Irak année zéro, documentaire d’Abbas Fahdel, 2014, Irak, distribution France par Nour films.

[2] Dès l’année 2008, certaines études font état de près d’un million de morts directement ou indirectement causés par la guerre. Voir par exemple ici.

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