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  • 1916-2016 : cent ans de manœuvres françaises au Moyen-Orient (1/2) A&R

    La Première Guerre mondiale était encore loin d’être terminée que, déjà, les impérialismes britannique et français anticipaient la fin, et le partage, de l’Empire ottoman. En mai 1916, les diplomates Mark Sykes et François Picot, représentant respectivement les gouvernements du Royaume-Uni et de la République française, se sont mis d’accord sur une réorganisation du Proche et du Moyen-Orient. Les frontières que nous connaissons aujourd’hui en sont presque directement issues. De même que la crise qui sévit dans la région.
     
    1920-1946 : le mandat libano-syrien
     
    Des accords de 1916, puis de la conférence de San Remo en 1920, découle la création des États actuels. Les uns sont sous mandats britanniques : l’Irak, le Koweït, la Transjordanie (actuelle Jordanie) et la péninsule arabique sont confiés dans les années 1920 et 1930 à des rois, émirs et sultans locaux (comme Fayçal en Irak ou la famille Al Saoud qui fonde l’État portant son nom). La Palestine est ouverte à la colonisation sioniste. Les autres territoires forment le « mandat libano-syrien » français. La Turquie et l’Arménie sont créées. Le peuple kurde, privé d’État, est éclaté entre l’Irak, la Syrie, la Turquie et la Perse (l’actuel Iran).
     
    En 1924, la France crée la Compagnie française des pétroles (CFP), dont l’État est actionnaire à 35 %, afin de cogérer avec les occupants britanniques, et au terme d’un difficile compromis, les ressources pétrolières autrefois exploitées par l’Empire ottoman[1]. L’occupation n’est pas un long fleuve tranquille. Dès 1925, le mouvement indépendantiste fait ses premières armes, avec une insurrection populaire contre les exactions de l’armée d’occupation. Celle-ci enregistre des défaites et met deux ans à venir à bout de la « révolution syrienne », au prix de plus de 2 000 morts côté français et 10 000 côté syrien. Le camp insurgé, lui, fait face en revanche à ses premières divisions entre nationalistes et Druzes[2].

     
    Lorsque le Liban et la Syrie prennent leur indépendance en 1946, c’est avec à leur tête des politiciens et militaires choisis, et souvent formés, par Paris, avec pour mandat la défense des intérêts français, menacés par la concurrence nord-américaine d’une part et soviétique de l’autre. Cet affaiblissement du vieil impérialisme est utilisé par les nationalistes qui veulent aller plus loin que l’indépendance formelle à laquelle leur pays a accédé.
     
    Des années 1950 aux années 1970 : les reculs de l'impérialisme français... 
    et les limites du nationalisme arabe
     
    En 1956, le nationaliste arabe Nasser prend le pouvoir en Égypte et nationalise le canal de Suez, dont près de la moitié appartient à des actionnaires britanniques et français. Les deux pays, ainsi que l’État d’Israël, attaquent l’Égypte. L’enjeu n’est évidemment pas tant d’indemniser les actionnaires, que de garder la main sur l’un des plus importants points de passage du pétrole en direction de l’Europe et, plus encore, d’affaiblir le mouvement anticolonialiste et tiers-mondiste. Pour la France, l’Égypte est avant tout le meilleur allié du Front de libération nationale (FLN) algérien, dont elle accueille le siège et à qui elle donne la parole à la tribune de l’ONU.
     
    Mais la résistance populaire égyptienne est déterminée. Pour les États-Unis, soutenir cette aventure guerrière de leurs alliés, ce serait donc faire définitivement basculer tout le mouvement nationaliste du côté du bloc de l’Est. Il est plus que temps de faire comprendre aux vieux impérialismes européens qu’ils ne sont plus les puissances d’avant-guerre. À l’ONU, Washington vote donc aux côtés de Moscou et de l’Égypte pour condamner l’agression et exiger le retrait des troupes.
     
    Deux ans après la débâcle de Diên Biên Phu et l’indépendance de l’Indochine, cette humiliation est une nouvelle grande victoire pour les anticolonialistes du monde entier.Porté par ce succès au retentissement planétaire, Nasser poursuit sa politique nationaliste socialisante, qui consiste non pas à mettre fin au capitalisme et à l’exploitation, mais à mieux partager les bénéfices de cette exploitation entre les classes possédantes locales et celles des pays impérialistes. Et s’il est poussé par les classes populaires à mener une politique plus redistributive, il n’a de cesse de freiner et même de réprimer toute velléité d’auto-organisation ou de contestation qui échapperait au contrôle de L’État.
     
    Logiquement, donc, la création de la « République arabe unie » (RAU), en 1958, se fait par en haut, par un accord entre gouvernements et sans le concours des travailleurs et des travailleuses. Cette éphémère tentative de mettre fin au découpage arbitraire de Sykes-Picot (même s’il ne concernait pas l’Égypte) est un échec. De 1958 à 1961, l’Égypte et la Syrie, deux pays qui n’ont pas de frontière commune, forment certes un seul et même État. Mais ce rapprochement ne met pas fin à l’existence de bourgeoisies nationales ayant des intérêts propres et il ne sert nullement à améliorer le quotidien des classes populaires. Tout au plus est-il vu comme une tentative d’assujettissement de la Syrie par Égypte.
     
    Deux ans après la fin de la RAU, en 1963, le « Parti de la résurrection arabe et socialiste », ou Baas, arrive au pouvoir en Syrie. D’inspiration nassérienne, mais sans Nasser, il se développe dans d’autres pays arabes, notamment en Irak où il prend le pouvoir en 1968. En 1970, en Syrie, Hafez el-Assad s’empare du pouvoir par la force. Neuf ans plus tard, en Irak, le Premier ministre Saddam Hussein fait de même. Ce dernier avance alors l’idée d’une fusion syro-irakienne, deux États qui contrairement à ceux qui composaient la RAU possèdent bien une frontière commune. Vue comme une tentative d’absorption, cette fusion est refusée par Assad. En 1980, les deux États sont au bord de la guerre.
     
    Finalement, le dirigeant irakien renonce et tourne son regard vers un autre voisin, l’Iran où les religieux chiites, sous la direction de l’ayatollah Khomeiny, viennent de proclamer une république islamique.
     
    Les années 1980 : les zigzags français face à « l'islam politique » 
    et à l'axe Damas-Téhéran
     
    La révolution iranienne de 1979 est sans doute le tournant le plus important de la fin du XXème siècle au Moyen-Orient. Pour la première fois, des religieux, portés par une révolution ouvrière et populaire, prennent et exercent le pouvoir. Certes, des mouvements religieux existent déjà depuis longtemps. La monarchie saoudienne s’appuie depuis sa naissance sur le clergé wahhabite[3], mais la famille royale est distincte de ce clergé. Le mouvement des Frères musulmans existe en Égypte depuis 1925 et il s’est diffusé dans une grande partie du monde arabe, mais il ne souhaite qu’incarner un contre-pouvoir afin de limiter les dérives « anti-islamiques » de la société, non gouverner.
     
    L’émergence des mouvements religieux prétendant au pouvoir est donc une nouveauté au début des années 1980. Elle s’explique d’une part par l’échec du mouvement ouvrier, stalinien ou social-démocrate, incapable de prendre son indépendance par rapport aux bourgeoisies dites « progressistes », et d’autre part, par celui des mouvements national-progressistes, justement menés par ces bourgeoisies qui n’ont pas vocation à rompre avec le capitalisme.
     
    L’impérialisme français, comme tous les autres, appréhende difficilement l’émergence de ce nouveau courant politique. Pour les États-Unis, la réponse est de soutenir à fond le clergé wahhabite, qui organise l’envoi de « djihadistes » en Afghanistan pour y combattre l’intervention soviétique[4]. L’appui à l’Arabie saoudite et aux combattants sunnites, fussent-ils les plus intégristes, est censé faire reculer le leadership de l’Iran chiite dans le monde musulman[5].
     
    La France, elle, tente difficilement de maintenir sa présence en Iran, arguant de sa relative neutralité pendant la révolution de 1979 et de l’accueil en exil de Khomeiny en 1978. Mais l’annulation d’importants contrats[6] et la solidarité avec les États-Unis lors de la prise d’otages de leur ambassade à Téhéran poussent Paris à refroidir et même à suspendre ses relations avec la République islamique.
     
    La crise de l’impérialisme français est aussi aggravée par la guerre civile qui touche le Liban, son dernier pré-carré, de 1975 à 1990. Le 4 septembre 1981, l’ambassadeur de France à Beyrouth est assassiné. Tout indique que l’attentat a été commandité par Damas, qui tente de déloger la France de sa position et de son rôle de « médiateur ».
     
    Le 23 octobre 1983, deux attentats frappent les casques bleus stationnés à Beyrouth. Le premier vise le quartier général des États-Unis au Liban. Le second touche le « poste Drakkar », immeuble où se trouve le 1er régiment de chasseurs parachutistes de l’armée française. 239 soldats américains et 58 soldats français trouvent la mort. Les attentats sont revendiqués par l’Organisation du djihad islamique (OJI)[7], groupe chiite lié à l’Iran et matrice du futur Hezbollah.
     
    C’est à cette époque que se forge l’axe Damas-Téhéran, encore actif aujourd’hui. L’Iran est alors en pleine guerre contre l’Irak et souffre d’un grand isolement international : les États-Unis comme l’URSS, l’Arabie saoudite comme l’Organisation de libération de la Palestine d’Arafat, soutiennent Saddam Hussein. Seule la Syrie, qui a failli entrer en guerre contre Bagdad quelque temps plus tôt, soutient la République islamique.
     
    Le Liban est un autre terrain d’entente pour les deux pays. On y trouve une importante communauté chiite, dont beaucoup de membres, marginalisés dans l’État libanais, sont prêts à suivre le modèle iranien. La création de l’OJI, puis du Amal islamique[8] et enfin du Hezbollah en 1985, marque le début de la coopération irano-syrienne.
     
    Tout au long des années 1980, l’axe Damas-Téhéran, via les forces libanaises qu’il parraine, multiplie les attaques contre les intérêts français et nord-américains, sur le sol libanais mais aussi à Paris. Du 7 décembre 1985 au 17 septembre 1986, quatorze attentats touchent la capitale française, faisant quatorze morts et plus de trois cents blessés. Organisés par le Hezbollah, ils ont pour but de faire cesser la livraison d’armes françaises à l’Irak. Mais cette agressivité n’empêche pas le maintien de relations importantes et l’organisation de négociations.
     
    Quand, en février 1982, Hafez el-Assad fait massacrer au moins 20 000 personnes à Hama, dans l’ouest de la Syrie, pour écraser une insurrection dirigée par les Frères musulmans, la France refuse de condamner la répression. L’écrasement d’un mouvement religieux avec lequel elle n’a jamais eu de rapports significatifs ne vaut pas que la France se brouille davantage encore avec la Syrie.
     
    Mitterrand, bien conscient de la nécessité de faire avec elle pour maintenir son emprise au Liban, se rend même à Damas en novembre 1984, un an après la mort des casques bleus. L’Iran reçoit en toute discrétion des armes françaises (et américaines) et les relations diplomatiques entre Paris et Téhéran reprennent totalement en 1988. En 1988, la compagnie Total est autorisée à participer à un consortium avec la Syrian Petroleum Company.
     
    En Irak, les mouvements pro-Iran deviennent des alliés de Washington alors que l’Occident se retourne contre Saddam Hussein[9]. En 1990 et 1991, la France prend sa part dans la première guerre du Golfe, sous l’égide de George Bush père.
     
    Difficile, sans doute, de trouver une cohérence à la politique moyen-orientale française des années 1980. Et pour cause ! Concurrencé de toutes parts sur ses anciens terrains protégés, l’impérialisme hexagonal doit avancer à tâtons pour maintenir tant bien que mal ses intérêts.
     
    Jean-Baptiste Pelé
     
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    [1] En 1954, la CFP entreprend de raffiner elle-même du pétrole. Elle crée pour cela la filiale dont elle porte aujourd'hui le nom : Total.
    [2] Minorité religieuse, sous-branche du chiisme, principalement présente au Liban et en Syrie.
    [3] Mouvance très réactionnaire de l'islam sunnite.
    [4] C'est de ce même « djihadisme » que se réclament aujourd'hui al-Qaeda et Daesh. Il date bien des années 1980 et non des origines profondes de l'islam.
    [5] Le sunnisme est la branche d'environ 80 % des musulmans du monde, contre 10 à 15 % pour le chiisme ; ce dernier est ultra-majoritaire en Iran et représente la première communauté religieuse en Irak, au Liban et en Syrie.[6] Un contentieux portant sur plus d'un milliard de dollars oppose notamment la France à l'Iran concernant le développement d'un programme nucléaire en Iran. Ce programme, établi en 1974, sous le règne du Shah, avait alors toute l'approbation de l'Occident.[7] Organisation libanaise, à ne pas confondre avec ses homonymes égyptien ou palestinien.[8] Scission pro-iranienne d'Amal, parti libanais chiite fondé en 1974 par Moussa Sadr.[9] Massoud Barzani, président du Kurdistan irakien depus 2005 et Jalal Talabani, président de l'Irak de 2005 à 2014, ont ainsi accédé au pouvoir dans l'Irak sous occupation états-unienne, après avoir dirigé (en concurrence l'un avec l'autre) la résistance kurde contre Saddam Hussein durant les années 1980 et 1990. Leurs nominations respectives sont le fruit d'un compromis entre Washington et Téhéran.
     
     
    Note: Ce texte est issu d'un des courants du NPA: "Anticapitalisme et révolution"

  • 1916-2016 : cent ans de manœuvres françaises au Moyen-Orient (2/2) A&R

     
     
     
     
     
     
     
     
     
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    Nous publions la seconde partie de cet article. Après avoir développé quelle a été la politique de l’État français au Moyen-Orient, des accords Sykes-Picot de 1916 aux années 1980, nous revenons ici sur les évolutions survenues entre les années 1990 et aujourd'hui.

    Les années 1990 et 2000 : un repositionnement français

    Suite à la guerre du Golfe, la France soutient l’embargo qui provoque la mort de 500 000 à 1 million d’enfants entre 1991 et 2003. Mais elle soutient aussi le cynique programme « pétrole contre nourriture », mis en place en 1996. Lors de l’invasion américaine de 2003 est publiée la liste des personnalités politiques, patrons et entreprises ayant bénéficié du système de rétro-commissions mis en place par Saddam Hussein grâce à ce programme. Outre l’ancien ministre Charles Pasqua et d’autres dirigeants de la droite française, on y trouve l’entreprise Total et son futur patron Christophe de Margerie (alors directeur pour le Moyen-Orient) et la banque BNP-Paribas.

    Faut-il en conclure que la défense des intérêts français en Irak est la cause de l’opposition de Jacques Chirac à la guerre de George Bush Jr en 2003 ? C’est certainement un facteur déterminant dans sa politique.
     
    Cela n’empêche pas la France de continuer à jouer sur deux tableaux. En 1999, Jacques Chirac est le premier chef d’État à recevoir le jeune Bachar el-Assad, qui a été intronisé comme successeur de son père suite à la mort de son frère aîné en 1994. Et en juin 2000, Chirac est le seul chef d’État occidental à se rendre aux funérailles d’Hafez el-Assad. Total bénéficie pleinement de l’exploitation du pétrole. Depuis le milieu des années 1990, la production d’or noir atteint les 600 000 barils par jour.

    Mais en mai 2004, les relations se tendent de nouveau à propos du Liban. La Chambre des députés décide de reporter l’élection présidentielle[1], prolongeant ainsi le mandat du général Émile Lahoud. Celui-ci est considéré par Chirac et Bush comme l’homme de la Syrie : il a signé en 1989 l’accord de Taëf, qui a mis fin à la guerre civile et permet une présence militaire syrienne depuis. En juin, alors que Bush est en France pour célébrer les 60 ans du débarquement de Normandie, les chefs d’État français et américain lancent l’initiative diplomatique qui débouche en septembre sur la résolution 1559 des Nations unies. Celle-ci exige le retrait des 15 000 soldats syriens encore présents au Liban. Un mois après, le Premier ministre, l’homme d’affaires multimilliardaire (et grand ami de Chirac) Rafiq Hariri, démissionne. Il est assassiné par un attentat attribué au Hezbollah en février 2005. Chirac fait alors tout ce qui est en son pouvoir pour isoler la Syrie dans la communauté internationale.

    Deux ans plus tard, Sarkozy nouvellement élu tente un rapprochement avec la Syrie afin de débloquer la situation de vacance de la présidence libanaise (le mandat de Lahoud s’est terminé sans consensus pour sa succession), ce qui est fait en mai 2008. Sarkozy rend hommage à Assad pour son rôle dans la résolution du conflit et l’invite à assister au défilé du 14 juillet. Et puis, comme son allié iranien, le régime syrien n’est-il pas un modèle de stabilité et un appui dans la lutte contre Al-Qaïda ?

    Depuis 2011 : un redéploiement toujours chaotique

    Mais en fait de stabilité et de lutte contre le terrorisme, la situation n’est plus aussi idyllique depuis le début de la révolte populaire anti-Assad, en 2011. On estimait, en septembre dernier, le nombre de morts à 240 000 depuis 2011, dont 80 % sont l’œuvre des forces gouvernementales (armée régulière, mais aussi Hezbollah...) et 10 % de Daech.

    Pour les capitalistes, d’autres chiffres comptent. Entre 2011 et 2014, les pertes dans le secteur des hydrocarbures s’élèvent à près de 16 milliards d’euros. La production de pétrole s’est effondrée de 96 % et celle du gaz de 50 %. Un terrible gâchis pour ceux qui regardent avec avidité les 2,5 milliards de barils de réserves estimées. Un terrible handicap pour leur commerce aussi, alors que la Syrie pourrait occuper une position de carrefour du gaz et du pétrole... Une terrible menace enfin, pour la stabilité, déjà bien précaire, de la région.

    Pour les entreprises françaises implantées en Syrie, aussi diverses que le groupe fromager BEL ou le cimentier Lafarge, la seule solution est la délocalisation vers le Liban, l’Égypte ou la Turquie. Total a également dû rapatrier son personnel en décembre 2011, après l’adoption de sanctions par l’Union européenne. L’entreprise voit avec grand-crainte l’évolution de la situation en Irak, où elle a déjà peiné à remporter des contrats face à la concurrence britannique, nord-américaine et, fait nouveau, asiatique (depuis 2009, elle exploite ainsi le champ pétrolier Halfaya avec les entreprises chinoise CNPC et malaisienne Petronas), d’autant que l’essentiel de son implantation est au Kurdistan. Les récents accords avec l’Iran ont certes ouvert la possibilité d’un retour des pétroliers européens dans la République islamique. Mais la fermeté française sur le dossier du nucléaire, le soutien sans faille de Hollande à l’État d’Israël, son partenariat privilégié avec l’Arabie saoudite et les accusations de corruption de Total en Iran[2] risquent de handicaper le pétrolier français dans les attributions de marchés.

    Quant aux ressources du sous-sol syrien, elles sont désormais convoitées par le fidèle allié russe. Soyuzneftegaz Company a ainsi signé en 2013 un accord de prospection pétrolière et gazière off-shore pour une durée de 25 ans.

    Autre concurrent pour l’exploitation des ressources : l’État islamique, qui parvient à s’autofinancer grâce aux exportations vers l’Irak et la Turquie.
     
    On comprend sans peine l’empressement de Hollande à lancer une offensive contre la Syrie en 2013, puis sa ferme volonté de participer, fût-ce avec des moyens symboliques, aux bombardements en Irak depuis l’an dernier et en Syrie depuis septembre 2015. Désormais, la cible prioritaire n’est plus le régime d’Assad, mais Daech. L’émotion post-attentats explique en partie ce changement de stratégie. Mais pas seulement. Une nouvelle fois, les impérialistes tâtonnent, ont peur de s’embourber, sont incapables de trouver une solution viable.

    Le maintien d’Assad semblait impensable il y a quelques mois. Il est maintenant sérieusement envisagé par plusieurs forces de la coalition, y compris hors de l’axe Moscou-Téhéran. Mais un tel scénario pourrait signifier un net recul de l’implantation des entreprises françaises dans le pays.
     
    Le choix français se porte donc davantage vers les adversaires de l’axe Damas-Téhéran : l’Arabie saoudite et le Qatar en premier lieu. En 2014, 9 milliards d’euros de contrats ont été signés et le montant s’élève à 17 milliards en 2015. Dassault négocie avec les Emirats arabes unis 12 milliards d’euros de ventes. Le secteur de l’armement, lui, ne connaît pas la crise.

    L’impérialisme français est fragilisé mais toujours actif, et sans doute plus agressif depuis l’arrivée de Hollande au pouvoir. Le dénoncer, critiquer ses guerres et son hypocrisie, c’est sans doute aujourd’hui aller à contre-courant. Mais ne l’était-ce pas aussi pour les militants et militantes anti-impérialistes aux États-Unis en 2003 ? Pourtant, l’enlisement et la catastrophe des occupations de l’Afghanistan et de l’Irak a rendue bien plus forte, sinon majoritaire, l’idée que ces guerres pour le pétrole et les intérêts capitalistes n’étaient pas légitimes et devaient prendre fin. Notre tâche immédiate est de continuer à le dénoncer et de prendre des initiatives militantes, afin de préparer les mobilisations anti-guerre de demain.

    Jean-Baptiste Pelé
     
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    [1] Le président de la République libanaise n’est pas élu au suffrage universel mais par la Chambre des députés, en principe pour un mandat de six ans. Le choix se fait en principe au consensus entre les forces politiques, d’autant que le poste est obligatoirement occupé par un chrétien (le Premier ministre doit être sunnite et le président de la Chambre des députés chiite).
    [2] Entre 1996 et 2003, Total aurait versé 38 millions de dollars à des dirigeants iraniens pour l’attribution de contrats.
     
     
    Note; Ce texte est issu d'un courant du NPA "Anticapitalisme et Révolution"

  • Syrie. La conférence des donateurs: garder les Syriens loin des rives européennes (A l'Encontre)

    Maarat al-Numan (Syrie), lundi 15 février. Un hôpital soutenu par Médecins sans frontières a été la cible de bombardements dans la province d'Idleb.

    Maarat al-Numan (Syrie), lundi 15 février. Un hôpital soutenu
    par Médecins sans frontières a été la cible de bombardements
    dans la province d’Idleb.

    Par Razan Ghazzawi

    Le mercredi 17 février, les grands médias – dans le cadre de la campagne d’intoxication sur la «mise en attente» d’une Conférence de Genève 3 qui n’a jamais eu lieu – tambourinent sur les «convois humanitaires» organisés par le Croissant-Rouge syrien en direction des villes «assiégées», une réalité connue, mais camouflée par l’ONU, qui ne mit l’accent, après un certain temps, que sur Madaya, où les enfants crèvent de faim, au sens littéral du terme, ou, pour les dénutris durant des mois, porteront le poids de très graves séquelles pour toute leur vie.

    A grands frais d’annonce, le 17 février, il est diffusé que: «Un premier convoi, composé de 35 camions, chargés de milliers de sacs de farine, de rations alimentaires, et de médicaments, est entré dans la ville de Moadamiyyat al-Cham, tenue par les rebelles au sud de Damas.» Car, semble-t-il, sur les 46 villes encerclées (officiellement), il n’y en a qu’une par «les rebelles»? Celles bombardées par l’aviation russe, encerclées par l’armée syrienne de Bachar, ses groupes mafieux, les mercenaires d’Iran et d’Irak, du Hezbollah n’existeraient pas. En outre, le Croissant-Rouge syrien n’est pas exactement une structure indépendante du régime! 

    Dans l’histoire, «on» a connu 75 médecins, infirmières et auxiliaires de la Croix-Rouge suisse – selon des modalités négociées avec le Conseil fédéral et le général Guisan – être placés sous les ordres du colonel-divisionnaire Eugen Bircher pour porter secours aux troupes allemandes du Troisième Reich sur le front russe. L’ambassadeur suisse à Berlin, Hans Frölicher, avait conseillé cet appui et reçu le soutien de Johannes von Muralt, colonel-divisionnaire et président de la Croix-Rouge suisse! Ces secouristes-humanitaires – dont une presse helvétique presque officielle (Neue Zücher Zeitung) vantait les mérites dans la «lutte contre le bolchevisme» – furent intégrés, de facto, dans l’armée allemande, car soumis au code pénal militaire nazi.

    Une analogie avec le statut du Croissant-Rouge syrien ne relève pas de l’ordre de la spéculation. En outre, l’acheminement des convois est totalement soumis à l’armée syrienne et à ses supplétifs. Or, la trêve est loin d’être assurée, comme le promettait l’envoyé de l’ONU Staffan de Mistura à ne pas confondre avec S. de Mystification. Donc l’avance des convois est conditionnée à des «strictes règles de sécurité». Lesquelles sont appliquées – et pour qui en Syrie? – par le régime.

    En outre, cet «effort humanitaire», non seulement permet de détourner les regards des massacres divers commis – qui s’ajoutent à ceux de Daech (gaz moutarde, entre autres) –, mais aussi de donner à la filouterie de Genève 3 un semblant de réalité, alors qu’il s’agit de laisser le régime d’Assad en place. Il n’est pas trop nécessaire d’insister sur l’aspect médiocre de cette «aide», alors qu’un tout récent rapport de l’ONU indique que plus d’un million de personnes manquent de nourriture, d’électricité et d’eau courante, dans les 46 localités encerclées par les belligérants. Dans l’article de Razan Ghazzawi, publié ci-dessous, est abordée une autre facette de la «politique des pays donateurs». (Rédaction A l’Encontre)

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    Razan Ghazzawi lors de l'Autre Davos 2016 à Zurich)

     

     

     

     

     

     

     

    Razan Ghazzawi lors de l’Autre Davos 2016 à Zurich

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    Un peu plus tôt ce mois-ci [le 4 février], 30 dirigeants du monde entier se sont retrouvés à Londres pour la quatrième conférence internationale afin de réunir les promesses de dons destinés à l’aide humanitaire des victimes de la guerre civile syrienne.

    NOW News a parlé avec des représentant·e·s de la société civile syrienne qui étaient présents à la conférence afin de connaître leur appréciation de cet événement. Cet article tente de dévoiler la logique derrière les priorités et les préoccupations exprimées lors de la réunion des donateurs. La conférence Supporting Syria est, d’une manière ou d’une autre, un exemple capital des politiques menées en ce qui concerne l’aide étrangère destinée aux Syriens affectés par la guerre civile

    [Voir aussi l’article publié sur ce site en date du 7 février, intitulé: «Quelle aide au peuple syrien?»].

    Pour la première fois des Syriens ont été invités
    à la conférence des donateurs

    La conférence des donateurs de Londres est la quatrième de ce type. Les trois premières conférences se sont tenues au Koweït en 2013 (elles ont collecté 1,5 milliard de dollars), 2014 (2,4 milliards) et 2015 (3,8 milliards). La conférence de cette année était significative non seulement parce que les pays donateurs ont fait des promesses de dons s’élevant à 10 milliards de dollars en aide humanitaire sur quatre ans, mais parce que, pour la première fois, des Syriens y ont été invités – bien que cela ait été «à la toute dernière minute», a déclaré à NOW un représentant de la société civile syrienne. Le premier ministre britannique, David Cameron, a indiqué lors d’une conférence de presse que les donateurs s’étaient engagés à verser 6 milliards de dollars pour cette année, auxquels s’ajoutent 5 milliards jusqu’en 2020.

    Les quatre représentants de la société civile syrienne avec lesquels NOW s’est entretenu ont formulé des éloges quant au succès de la rencontre des organisations de la société civile (CSO), qui s’est tenue un jour avant la conférence des donateurs. Les organisations de la société civile syrienne «s’accordaient» sur les priorités pressantes en Syrie, auxquelles devaient répondre, ainsi que l’expliquait un travailleur humanitaire, les dons. «Il y avait une déclaration rédigée par les organisateurs afin que nous la lisions et l’approuvions. Nous ne l’avons même pas lue, nous avons écrit et fait circuler notre propre déclaration», affirma le représentant de la société civile.

    Malgré le pas notable qu’a représenté l’invitation de Syriens à la réunion de cette année, certaines préoccupations concernant les capacités organisationnelles ont été soulevées: «Bien que la rencontre des CSO ait été décidée en septembre 2015, nous n’en avons été avertis qu’en janvier!» s’est plaint un travailleur humanitaire. Lors d’une réunion séparée, un autre agent humanitaire expliquait dans quelle mesure un tel retard a pu affecter la participation de Syriens: «Tout le monde sait à quel point il est difficile d’assurer un visa pour un délai aussi bref, en particulier pour les Syriens en ce moment», a-t-il déclaré alors qu’il parlait de la mission impossible que représentait l’obtention de son visa pour le Royaume-Uni. En outre, «dès lors que tout a été fait à la dernière minute», a-t-il remarqué, «nous avons dû réserver nous-mêmes les hôtels et acheter nos propres billets», laissant entendre que certains Syriens n’ont pas même pu venir en raison du manque de fonds.

    De telles limitations dans l’organisation de l’événement ont conduit à des «nominations croisées» par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) et d’autres organisations internationales dans la sélection de représentants de la société civile syrienne. «Aucun Syrien de l’intérieur à l’exception d’une personne, nous parlons tous anglais, nous sommes tous connus des partenaires internationaux, pour résumer, nous sommes tous des privilégiés, comme le dit l’un de nos collègues», a conclu le travailleur humanitaire.

    Néanmoins, malgré la «présence symbolique» de Syriens à cette conférence, les quatre travailleurs humanitaires ont apprécié les efforts visant à inclure des voies syriennes dans le processus. Ils ont aussi souligné l’importance de la présence de personnes non privilégiées, en particulier celles venant de l’intérieur du pays.

    Plus de 10 milliards de dollars promis pour faire face
    à la «crise des réfugiés»s et pour éviter «la radicalisation»

    Ceux qui suivent étroitement les développements et comprennent les raisons derrière la grande différence entre les promesses de dons de cette année et les promesses des années précédentes savent que la crise des réfugiés est une préoccupation sérieuse pour les nations européennes. La conférence des donateurs de 2016 reflétait cette inquiétude. Ainsi que la doctoresse Rouba Mhaissen l’a décrite, la conférence des donateurs était une «stratégie de rétention afin de garder les réfugiés éloignés des frontières européennes». Elle a été façonnée en fonction des besoins des puissances. Ce sentiment était évident dans la plupart des discours européens. Par exemple, le premier ministre du Royaume-Uni, David Cameron, dans son article publié dans le quotidien The Guardian un jour avant la conférence des donateurs, n’aurait pu être plus clair: «La conférence de Londres est une tentative radicale de recentrer les efforts de la communauté internationale sur le sauvetage des vies en Syrie et pour empêcher les réfugiés de risquer leurs vies par désespoir. Alors que nous aspirons toujours à une Syrie pacifique, nous devons apporter l’espérance que seules la stabilité sociale et des perspectives économiques sur le long terme peuvent apporter.»   

    «Empêcher les réfugiés de risquer leurs vies» sort ici de son contexte. Monsieur D. Cameron pourrait facilement ouvrir les frontières de son pays et sauver les vies de réfugiés. Mais la logique humanitaire l’emporta sur une approche politique lors de la rencontre des donateurs. Les discours ont accordé peu d’attention aux causes de la guerre, aussi bien qu’à l’ensemble de la crise humanitaire qui, en premier lieu, a rassemblé 30 dirigeants du monde entier à Londres: le régime Assad.

    L’urgence de la crise des réfugiés en Europe a pavé la voie à ces promesses de dons élevées qui seront utilisés afin d’assister les pays hôtes des réfugiés de la région: la Turquie, le Liban et la Jordanie, qui ont demandé des possibilités d’emplois pour leurs citoyens parallèlement aux réfugiés. En outre, les promesses assureront que tous les enfants ont accès à l’éducation «à compter de la fin de la prochaine année scolaire», ainsi que l’espère Cameron. Après tout, «fournir cette éducation est un acte humanitaire et juste», ainsi que nous le rappelle une fois de plus Cameron dans son article, mais il s’agit aussi d’une stratégie contre le radicalisme. Il poursuit: «C’est aussi une chose essentielle pour la stabilité à long terme. Une génération de réfugiés écartée de l’école signifie une génération de jeunes adultes non seulement inaptes au travail mais aussi plus vulnérables à l’extrémisme et à la radicalisation. Empêcher cela correspond à tous nos intérêts.»   

    En d’autres termes, l’éducation est et a toujours été un droit, mais suite aux attentats de Paris, l’éducation pour les enfants réfugiés est nécessaire pour la «stabilité à long terme», parce que l’on craint désormais qu’une génération sans éducation soit vulnérable à la radicalisation. En effet, le motif des priorités de la rencontre et leur logique reflètent celles de l’Europe plus que celles des Syriens eux-mêmes. Laila Alodaat, responsable du Programme de réponse aux crises auprès de la Women’s International League for Peace and Freedom, décrit ainsi ses préoccupations envers une telle approche: «La protection était absente [de la conférence]. Ils parlaient de secours, insensibles au fait qu’il ne s’agit pas d’une catastrophe naturelle, il s’agit d’un ensemble de crimes réalisé par des êtres humains et il est plus simple de les arrêter que de trouver des manières de secourir les victimes et les survivants.»   

    La conférence Supporting Syria est un autre véhicule utilisé pour attirer l’argent des donateurs au nom de la lutte d’un peuple pour sa survie afin de le garder loin de leur continent (l’Europe) et aider les Etats (Liban, Jordanie et Turquie) qui rendent l’obtention des permis de résidence et les visas plus difficile, d’un côté, ainsi que, de l’autre, des institutions comme l’ONU qui a été accusée de paver la route de la famine pour les habitants de Madaya. Alodaat ajoute: «Aucun argent n’a été collecté lors de la conférence des CSO, tout a été collecté lors de la conférence des donateurs et sera géré par l’ONU (ce qui est, en soi, problématique car l’ONU a une histoire et des pratiques horribles, en particulier en Syrie). En ce moment, il n’y a pas de mécanisme de contrôle au niveau des communautés et nous ne sommes pas en mesure d’exercer une surveillance.» 

    Plutôt que d’utiliser les ressources mondiales pour assister les victimes des guerres qui ont besoin de nourriture, de sécurité et d’un abri, la conférence Supporting Syria 2016 est une démarche collaborative des dirigeants du monde afin d’aider les puissants contre les démunis sous le nom d’aide [humanitaire]. Il est évident que cette logique d’institutionnalisation reflète le sentiment contre les réfugiés qui monte en Europe et, plus largement, dans les pays occidentaux. Ce qui signifie que seul un mouvement d’activistes de base en faveur de l’accueil des réfugiés, antiraciste et anti-impérialiste pourrait répondre avec un discours suffisamment fort pour contrer le discours fascistoïde. Ce qu’un tel mouvement favorable à l’accueil des réfugié·e·s pourrait enseigner aux 30 dirigeants du monde entier, c’est en quoi une politique de solidarité est ce dont les réfugié·e·s ont le plus besoin. (Article publié le 16 février 2016 sur le site now.mmedia.me, traduction A l’Encontre.

    Publié par Alencontre le 18 - février - 2016

    Razan Ghazzawi a participé à L’Autre Davos de janvier 2016 qui s’est tenu à Zurich. Son intervention, en anglais, peut être écoutée ici: http://sozialismus.ch/das-war-das-andere-davos-2016/

    http://alencontre.org/syrie-la-conference-des-donateurs-garder-les-syriens-loin-des-rives-europeennes