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  • Maghreb-Proche-Orient, une dépendance alimentaire toujours plus impitoyable (Orient 21)

    Tunis, marché central. Alexandre Moreau, 2009.

    Poussée démographique fulgurante, production agricole poussive, meilleurs régimes diététiques ont provoqué une formidable hausse de la demande alimentaire qui a profité aux grands exportateurs internationaux. L’extérieur fournit déjà 45 % des besoins de la région ; cela pourrait monter à 70 % en 2050 si un changement radical n’intervient pas d’ici là.

    Plus de 40 % de sa consommation provient des marchés internationaux. Et, à l’horizon 2050, les choses pourraient s’aggraver encore, compte tenu notamment des changements climatiques. Une telle fragilité est devenue l’un des risques majeurs d’une région qui n’en manque pas.

    Les politiques de soutien pour contenir les prix à la consommation des produits de base atteignent déjà leurs limites budgétaires. En 2012, rappelle Sébastien Abis, secrétaire général du Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (Ciheam), 40 milliards de dollars ont été consacrés aux subventions alimentaires dans la région. En Égypte, plus de 3 % du produit intérieur brut (PIB) sont mobilisés à cette fin1. Une importante étude de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra)2 menée pour le compte de Pluriagri3 contribue à clarifier ces enjeux. Une rétrospective portant sur la période allant de 1961 à 2011, publiée début 2015, a été suivie en octobre d’une étude prospective sur les trajectoires à l’œuvre à l’horizon 2050 et sur les possibilités de freiner l’accentuation de la dépendance de la région aux importations alimentaires.

    Une demande multipliée par six, une production qui ne suit pas

    Du côté de la demande, entre 1961 et 2011, l’explosion démographique s’est accompagnée d’une évolution sensible des régimes alimentaires. Le développement économique et les politiques de maintien à des niveaux bas des prix à la consommation ont permis un rapprochement avec les niveaux européens.

    La part des huiles végétales et des produit sucriers a augmenté. Mais le régime alimentaire de la région garde des traits spécifiques, comme la place importante des céréales, particulièrement du blé, et la faible part des produits animaux. Le poids relatif des produits laitiers recule cependant au profit de la viande de volaille et des œufs.

    Au total, la demande de produits agricoles a été multipliée par six en un demi-siècle.

    La production, quoique en augmentation spectaculaire, n’a pas pu suivre. La production animale, multipliée par cinq, soit une croissance de 50 % de la production par habitant, a suivi globalement la demande en volume. L’évolution structurelle s’est adaptée à celle de la demande. Elle suggère, selon les chercheurs de l’Inra, «  une remise en cause de la tradition pastorale de la région  ». Multipliée par quatre, la production végétale n’arrive à suivre la demande intérieure ni en volume, ni en structure. Les productions de fruits et légumes soutenues par les politiques publiques visent pour leur part principalement la demande extérieure. Cette limitation relative des performances des agriculteurs de la région tient d’abord aux contraintes qui pèsent sur les ressources naturelles. L’aridité est forte. Les terres cultivables et l’eau sont rares.

    Sur les 1 300 000 millions d’hectares que compte la région, 84 millions seulement sont cultivés, soit déjà plus que les terres considérées comme cultivables. Les surfaces équipées pour l’irrigation ont globalement doublé (de 15 à 30 %), mais la concurrence avec les usages industriels et urbains de l’eau est de plus en plus forte. Le seuil de 80 % d’utilisation des ressources renouvelables en eau est fréquemment atteint. Parfois c’est pire. L’étude rappelle les expériences de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis qui ont mis en place au cours des années 1980 et 1990, grâce à la rente pétrolière, des programmes d’agriculture «  clé en main  », irrigués par leurs ressources en eau souterraine. Ils ont dû être abandonnés «  du fait de restrictions budgétaires, mais aussi à cause de la concurrence exercée par les villes et les industries sur la ressource en eau  ».

    Les défaillances des politiques agricoles notamment en matière d’investissement ont aussi leur part. Les industries agroalimentaires ont été largement délaissées. Elles sont toujours constituées principalement de micro-entreprises, limitées à la première transformation et les investissements étrangers sont particulièrement faibles.

    Une dépendance multipliée par quatre

    Un recours de plus en plus massif aux importations comble le déséquilibre entre offre et demande. La dépendance alimentaire nette de la région est passée de 10 à 40 % en cinquante ans. Elle est devenue l’un des plus gros importateurs mondiaux de céréales. Les importations de blé sont passées de 5 à 44 millions de tonnes. Les autres produits phares des régimes alimentaires ne sont pas en reste. Le volume des importations de plantes sucrières a été multiplié par quinze, celui des produits oléoprotéagineux par trente.

    La région ANMO polarise ainsi le tiers des achats mondiaux de blé. Tous les pays exportateurs de produits alimentaires, notamment de blé, lorgnent dans sa direction pour leurs surplus. Les États-Unis, les pays de l’Union européenne, l’Australie ont été rejoints par le Brésil et par les riverains de la mer Noire (Russie, Ukraine, Roumanie). Du côté des acheteurs, chaque pays agit seul et l’hypothèse d’une organisation d’achats solidaires permettant une taille critique semble «  farfelue  » (Sébastien Abis). Certains pays du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Qatar), développent cependant une stratégie d’influence par la mise en place de hubs (centres de tri et d’aiguillage de la marchandise) logistiques pour l’agroalimentaire de la région.

    Une calorie sur deux est importée

    Au-delà de ces caractéristiques communes, l’étude met en relief des différences importantes entre sous-régions et pays. La Turquie fait figure d’exception, aussi bien pour sa production végétale que pour son industrie agroalimentaire. Sa dépendance globale, quatre fois moindre que la moyenne régionale, n’a pas augmenté. Son autosuffisance est assurée pour de nombreux produits. La Turquie exporte une part non négligeable de sa production. Pour les chercheurs de l’Inra, «  cette force de l’économie agricole turque liée au succès des politiques d’intensification agricole lancées depuis les années 1950  » donne cependant des signes d’essoufflement.

    À l’inverse, les autres pays de la Méditerranée qui avaient également une dépendance alimentaire de 10 % importent maintenant une calorie sur deux. La productivité du travail agricole reste limitée, particulièrement au Maghreb (mais elle a triplé en Égypte). L’équipement pour l’irrigation est faible, à l’exception des cultures intensives de fruits et légumes, largement tournées vers l’exportation. Les gaspillages et les pertes sont importantes, faute d’équipements et d’entretien pour les réseaux, les moyens de conservation, la logistique. La transformation industrielle de l’agriculture est également particulièrement faible. Mais la population rurale reste nombreuse compte tenu de la faible capacité globale de l’emploi dans les autres secteurs. «  L’agriculture, expliquent les chercheurs de l’Inra, devient alors, et notamment pour les jeunes générations, une situation professionnelle subie, ce qui limite l’attrait des agriculteurs pour les innovations et la modernisation de la production agricole  ». Cette spirale négative est une cause majeure de pauvreté d’une grande partie du monde rural et renforce les inégalités de revenus entre ruraux et urbains.

    Perspective alarmante

    À partir de cette analyse rétrospective, les chercheurs ont simulé les évolutions tendancielles à l’horizon 2050. Elles montrent que la dépendance aux importations risque de s’accentuer, notamment si les effets du changement climatique se font plus prégnants.

    Du côté de la demande, les projections ont pris pour hypothèse la simple poursuite de la tendance passée d’évolution des régimes alimentaires. La population devrait pour sa part augmenter de 50 % environ4.

    Du côté de l’offre, la réponse peut venir de l’amélioration des rendements, de l’extension des terres cultivées ou de l’augmentation de la dépendance. Si les rendements ne sont pas améliorés, la stabilisation de la dépendance supposera une augmentation de 71 % des terres cultivées à l’horizon 2050. C’est évidemment impossible.

    Les tendances concernant les rendements illustrent le poids du facteur climatique. Si le changement est modéré, l’évolution prévisible des rendements n’empêcherait pas une augmentation globale de la dépendance. Mais pas partout. Au Maghreb la production pourrait croître plus vite que la demande. À l’inverse, le Maghreb et le Moyen-Orient seraient particulièrement pénalisés par une accentuation des changements climatiques. Dans ce scénario, en 2050, la dépendance approcherait 70 % au Maghreb, au Proche et au Moyen-Orient.

    Les leviers possibles

    L’étude prospective montre la crise de la productivité agricole. À l’exception de la Turquie, elle continuerait à stagner dans le scénario climatique favorable et baisserait même dans le scénario défavorable. «  Ce résultat, alertent les chercheurs, met en évidence la possibilité d’un maintien, voire d’un renforcement, de la pauvreté (relative ou absolue) en milieu rural dans les différentes zones de la région  ».

    L’étude teste l’impact de trois leviers utilisables pour infléchir ces tendances : le progrès technique pour accroître encore les rendements, une amélioration des régimes alimentaires et une limitation des pertes et gaspillages en ligne de la production à la consommation. Pris isolément, chacun de ces leviers aurait un impact relativement faible. Conjugués dans une réforme d’ensemble, qui suppose des politiques publiques ambitieuses et des investissements coûteux, leur impact serait évidemment démultiplié. Néanmoins, ces mesures se perdraient dans les sables en cas de réchauffement climatique accéléré. C’est pourquoi, conclut l’étude, «  le levier le plus efficace pour limiter cette dépendance serait d’œuvrer pour freiner ce changement global, objectif que seuls des accords internationaux et des politiques climatiques vigoureuses seraient en mesure d’atteindre  ».

    La contradiction avec des stratégies de développement dominantes dans la région qui restent axées sur l’extraction pétrolière et gazière est évidemment un obstacle majeur, comme on a pu le vérifier encore lors de la COP 215.

    1Sébastien Abis, Géopolitique du blé, Armand Colin, 2015.

    2Pauline Marty, Stéphane Manceron, Chantal Le Mouël, Bertrand Schmitt, Système agricole et alimentaire de la région Afrique du Nord - Moyen-Orient, Inra, décembre 2014.

    3Pluriagri est une association formée par des acteurs des grandes cultures (Avril, Confédération des planteurs de betteraves, Unigrains) et par le Crédit agricole SA pour mener des études prospectives sur les marchés ou les politiques publiques.

    4La population de l’ANMO passerait de 460 millions d’habitants en 2008 à 700 millions en 2050

    5Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, Paris, décembre 2015.

    http://orientxxi.info/magazine/maghreb-proche-orient-une-dependance-alimentaire-toujours-plus-impitoyable,1144

  • Tunisie. Des actes de torture et décès survenus en détention font craindre un recul des gains obtenus après le soulèvement (Amnesty)

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    De nouveaux éléments recueillis par Amnesty International, faisant état de cas de torture et de morts en détention, semblent indiquer la reprise d’une répression brutale, cinq ans après le renversement du précédent régime autoritaire par la « révolution de jasmin », point de départ d’une vague de soulèvements à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

    Lors d’une mission en Tunisie en décembre 2015, des représentants d’Amnesty International ont recensé plusieurs décès en garde à vue, ainsi que des allégations de torture durant des interrogatoires de police.

    « Il y a cinq ans, les Tunisiens se sont soulevés et ont rejeté les entraves de l’autoritarisme. Le régime de l’ancien président Ben Ali reposait notamment sur la torture et la répression ; celles-ci ne doivent pas devenir des caractéristiques de la Tunisie de l’après-soulèvement », a déclaré Said Boumedouha, directeur adjoint du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.

    Selon des informations reçues par l’organisation, au moins six décès sont survenus en détention depuis 2011 dans des circonstances n’ayant pas donné lieu à de véritables enquêtes, ou n’ayant pas débouché sur des poursuites pénales lorsque des enquêtes ont eu lieu.

    Sofiene Dridi a été arrêté à son arrivée à l’aéroport de Tunis le 11 septembre 2015, après avoir été expulsé par la Suisse. En 2011, les autorités tunisiennes avaient émis un mandat d’arrêt contre lui pour agression violente.

    Sofiene Dridi a comparu le 15 septembre en bonne santé et a été transféré à la prison de Mornaguia après l’audience. Le 18 septembre, sa famille a été informée qu’il avait été conduit à l’hôpital. Ses proches lui ont voulu lui rendre visite mais le personnel médical a affirmé ne rien savoir. Lorsqu’ils se sont adressés au tribunal pour essayer d’obtenir de plus amples informations, on leur a dit qu’il était mort d’un arrêt cardiaque. Après avoir vu son corps à la morgue, ses proches ont signalé que son visage et son corps présentaient des hématomes. Son certificat de décès était daté du 17 septembre. À ce jour, sa famille attend encore de connaître tous les détails relatifs à la cause de sa mort.

    Amnesty International a par ailleurs reçu des informations sur des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements infligés à des personnes, y compris des femmes, incarcérées l’an dernier après leur arrestation sur la base d’accusations de terrorisme.

    D’après certains témoignages, des détenus ont été soumis à des décharges électriques, notamment sur les parties génitales, et ont été maintenus dans la position douloureuse dite du « poulet rôti », dans laquelle poignets et chevilles sont attachés à un bâton. Certains ont également été giflés ou forcés à se déshabiller, et leurs geôliers ont proféré des menaces contre leur famille afin de les forcer à signer de faux aveux.

    Amnesty International demande que l’ensemble de ces allégations fassent l’objet d’enquêtes indépendantes, que les résultats de celles-ci soient rendus publics, et que lorsqu’il existe suffisamment d’éléments à charge recevables contre une personne, celle-ci soit poursuivie. Dans les cas de mort en détention, l’enquête doit inclure une autopsie réalisée en bonne et due forme par un médecin légiste indépendant et impartial.

    « Trop peu a été fait pour réformer les forces de sécurité et pour amener les auteurs présumés de ces actes à rendre des comptes », a déclaré Said Boumedouha.

    « S’il est compréhensible que la sécurité est une priorité pour le gouvernement, compte tenu des attaques ayant ébranlé la Tunisie ces 12 derniers mois, il ne faut pas l’utiliser comme prétexte à un retour en arrière sur les modestes avancées obtenues sur le terrain des droits humains depuis le soulèvement. »

    Ces cinq dernières années, les Tunisiens ont adopté une nouvelle constitution comportant d’importantes garanties en matière de droits humains, ratifié des traités internationaux cruciaux pour la protection de ces droits, et organisé des élections présidentielles et législatives, tandis que les groupes de la société civile n’ont eu de cesse de se renforcer, après des années de répression sous le régime Ben Ali.

    Pourtant, au cours de l’année écoulée, les autorités ont adopté au nom de la sécurité une série de mesures inquiétantes qui pourraient mettre ces progrès en péril.

    Une nouvelle loi de lutte contre le terrorisme adoptée par le Parlement en juillet 2015 donne une définition trop large du terrorisme. Elle donne aux forces de sécurité des pouvoirs de surveillance très étendus, et a prolongé la période durant laquelle les forces de sécurité peuvent maintenir des suspects en détention au secret, la faisant passer de six à 15 jours, ce qui augmente considérablement le risque de torture.

    En novembre dernier, l’état d’urgence a été décrété pour la deuxième fois en 2015, après une attaque meurtrière contre des membres de la garde présidentielle à Tunis. C’est dans ce cadre que les autorités ont mené des milliers de descentes et d’arrestations, et placé des centaines d’autres personnes en résidence surveillée.

    Des parents de personnes recherchées pour terrorisme ont parlé à Amnesty International du harcèlement constant que leur font subir les forces de sécurité. Un homme de 65 ans dont le fils est un fugitif recherché sur la base d’accusations de terrorisme a déclaré que des membres des forces de sécurité enfoncent les portes du domicile familial presque toutes les nuits. Il a expliqué à quel point ces irruptions sont effrayantes pour les occupants de la maison, qui incluent ses deux autres fils, dont l’un présente des troubles mentaux, et deux petits-enfants en bas âge. Il a ajouté que des membres de la famille ont été convoqués à plusieurs reprises pour répondre à des questions, et que ses deux autres fils ont été frappés par des policiers lors de leurs interrogatoires.

    D’autres personnes ont parlé à Amnesty International de visites quotidiennes de policiers qui enfoncent des portes, volent parfois des effets personnels, et compliquent le quotidien de membres de ces familles qui travaillent et veulent une vie normale.

    Des personnes ont également indiqué avoir été abordées à maintes reprises par des policiers dans la rue. Un homme a dit avoir été questionné et arrêté plusieurs fois à cause de sa barbe. À une occasion il a été forcé à descendre d’un bus et interrogé au sujet de ses convictions et pratiques religieuses.

    Des lois limitant de manière arbitraire la liberté d’expression sont toujours en vigueur en Tunisie, et des personnes formulant des critiques - en particulier contre les forces de sécurité - sont poursuivies pour diffamation et « atteinte à la pudeur ». Les médias indépendants sont visés par des restrictions au titre de la nouvelle législation contre le terrorisme. Des journalistes couvrant des manifestations ou les répercussions des attentats se sont par ailleurs heurtés à des réactions violentes de la part de membres des forces de sécurité. En novembre, le ministère tunisien de la Justice a diffusé une déclaration selon laquelle les journalistes risqueraient des poursuites s’ils compromettaient les efforts du pays visant à combattre le terrorisme.

    Des organisations des droits humains et des avocats ont eux aussi essuyé des attaques pour avoir défendu les droits de suspects de terrorisme, et sont présentés comme des obstacles à la lutte contre le terrorisme dans le débat public, qui oppose de manière erronée les droits humains et la sécurité.

    « Les avancées tunisiennes en matière de droits humains paraissent de plus en plus ténues face à ces mesures rétrogrades », a déclaré Said Boumedouha. « Il existe un risque réel que cette réaction violente mal avisée ne fasse régresser la Tunisie jusqu’au point où elle se trouvait il y a cinq ans. »

    Complément d’information

    En 2011, Amnesty International a attiré l’attention sur les domaines nécessitant une réforme urgente en Tunisie. Ces réformes essentielles n’ont à ce jour pas encore été introduites. Si la Tunisie a adopté plusieurs nouvelles lois, notamment sur la torture et les médias, certains textes répressifs restent inchangés et permettent que des violations continuent à être commises. Les auteurs d’homicides illégaux de manifestants en réaction au soulèvement de 2011 n’ont pas suffisamment été amenés à rendre des comptes, et les autorités ont manqué à leur devoir de réformer les forces de police et de sécurité. Des actes de torture, en particulier en détention provisoire et durant les interrogatoires, continuent donc à être signalés et les juges et procureurs ne font pas grand chose pour obliger les autorités à répondre d’accusations de torture et d’agressions sur des manifestants et des journalistes. Les efforts en matière de justice de transition sont lents et entachés d’irrégularités. Les femmes continuent à se trouver en butte à la discrimination, dans la législation et dans la pratique, et les autorités ne les protègent pas suffisamment contre les violences liées au genre. Les lesbiennes, les gays et les personnes bisexuelles, transgenres et intersexuées sont privés de certains droits fondamentaux. 14 janvier 2016

    https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/01/tunisia-evidence-of-torture-and-deaths-in-custody/

  • Syrie : «Ici à Douma, la révolution reste vivace» (Souria Houria)

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    Ce berceau de la révolution fait face depuis cinq ans à un «siège psychologiquement épuisant».

    Si, dans la ville de la Ghouta, la résistance au régime sanglant de Bachar al-Assad ne faiblit pas, elle doit composer avec les tentatives de noyautage de l’Armée de l’islam.

    Entre deux bombardements meurtriers de l’aviation russe, les habitants de Douma ont été les seuls en Syrie à manifester il y a quelques jours en solidarité avec Madaya (Est), localité assiégée et affamée depuis des semaines par les troupes du régime de Bachar al-Assad. Subissant eux-mêmes depuis plus de deux ans le siège imposé à toute la région de la Ghouta, ils ont témoigné leur compassion tout en rappelant leurs propres souffrances. Depuis cinq ans, l’histoire de Douma, banlieue située à une dizaine de kilomètres au nord-est de Damas, résume la résistance et les errances de la «révolution»syrienne, comme s’obstinent à l’appeler ses habitants.

    «La révolution reste vivace ici et la population mobilisée contre le régime malgré ou à cause de tout ce qu’elle endure», affirme Jamal Fletani, joint sur place par l’application mobile Viber. Se désolant des 12 morts et des dizaines de maisons détruites par le raid du matin, le jeune homme précise qu’une heure après, les marchés de la ville sont bondés. Ce n’est pas le seul paradoxe qu’évoque l’ancien étudiant en génie mécanique à propos d’un «siège psychologiquement épuisant»,mais pratiquement surmonté. «Il y a bien longtemps que nous n’avons plus d’électricité, ni de chauffage, ni d’Internet, rappelle-t-il, mais heureusement l’antenne satellitaire fonctionne, et on n’est pas coupés du monde. Une méthode de recyclage des déchets a été inventée pour produire un carburant permettant d’alimenter les petits générateurs domestiques. Une fabrique de médicaments produit analgésiques, pommades et anti-inflammatoires. Elle a été créée grâce à la saisie des stocks d’une usine pharmaceutique implantée dans la région avant 2011.»

    En fait, le système de survie de Douma fonctionne surtout, comme ce fut longtemps le cas à Gaza, grâce aux tunnels creusés depuis les zones voisines contrôlées par les forces loyalistes. La corruption omniprésente et les trafiquants en tous genres permettent le passage des hommes, des marchandises, voire des armes.

    «Attaques chimiques».

    Les ressources ne manquent pas dans la riche plaine de la Ghouta, verger historique de la région de Damas, où presque chaque famille possède un bout de terre qu’elle a récemment planté de blé et peuplé de moutons. «Nous avons une autosuffisance alimentaire», souligne Jamal. Militant impliqué dans plusieurs initiatives de la société civile locale, il poursuit l’action et défend la mémoire de son père, Adnan Fletani, commerçant et figure politique influente de la ville, assassiné en 2014 par des inconnus qui l’ont traité de «collaborateur» en le mitraillant depuis leur voiture.

    Appartenant à l’Union socialiste, un ancien parti de tendance nassérienne (en référence à l’ex-président égyptien Gamal Abdel Nasser), bien implanté dans la région, le père de Jamal dénonçait trop fort l’extrémisme religieux grandissant et le financement des groupes armés de la Ghouta par les pays du Golfe. «Les islamistes de l’Armée de l’islam veulent nous imposer une dictature, à l’image de celle du régime», affirme aujourd’hui le fils, à propos de la formation armée créée par Zahran Alloush, le chef militaire tué fin décembre par un raid aérien russe. «Ils ont acheté ou volé la révolution», insiste-t-il.

    Comme les autres zones syriennes contrôlées par la rébellion, la Ghouta est dominée par les forces islamistes, mais la différence, c’est que tous ses combattants sont des Syriens, fils de la région. «L’appartenance et l’allégeance à la révolution, comme à la population locale, restent prioritaires, même parmi les salafistes de Douma», souligne Zeina, réfugiée depuis quelques mois en France.

    Ancienne militante communiste à Damas, la jeune secouriste volontaire a travaillé dans plusieurs localités de la Ghouta révolutionnaire avant que la zone ne soit totalement assiégée. «L’étau s’est fermé en août 2013, au lendemain des attaques chimiques qui ont tué plus de 1 500 personnes», rappelle Zeina. «Avant cela, comme je n’étais pas fichée par les forces du régime et pour ne pas attirer les soupçons, je me voilais la tête pour franchir les barrages de l’armée, puis, une fois arrivée au barrage des insurgés de la Ghouta, j’enlevais mon foulard.» Les opposants de tous bords, notamment les intellectuels laïcs, avaient trouvé refuge dans la Ghouta libérée. C’était le cas de l’avocate militante Razan Zaitouneh, qui vivait et travaillait avec son mari et ses amis depuis plus d’un an à Douma avant de disparaître fin 2013, enlevée sans doute par les hommes de l’Armée de l’islam qui se sont imposés dans la ville. «Mais Douma a été la ville pionnière à chaque étape de la révolution», rappelle Zeina.

    Verrouillage.

    La gigantesque manifestation du 25 mars 2011 à Douma, en solidarité avec Deraa (sud du pays) d’où est parti le soulèvement syrien, est citée par les militants comme une date historique. Les forces du régime ont fait preuve de retenue face à la protestation qui montait aux portes de Damas. Trois semaines plus tard, le centre de Douma a pris des allures de place Tahrir avec un rassemblement qui a duré plusieurs jours. Les manifestants ont ensuite marché sur la capitale, mais se sont heurtés au verrouillage du centre-ville par les forces de sécurité. La contestation s’est poursuivie et a gonflé de semaine en semaine avec une répression «raisonnable» jusqu’en juillet, quand l’armée a massivement investi Douma pendant une dizaine de jours, multipliant perquisitions et arrestations.

    La militarisation de la révolution a commencé à Douma dès l’automne 2011, lorsque les opposants ont porté les armes pour protéger les manifestations et empêcher l’accès des forces de répression. Celles-ci se sont mises alors à tirer à l’arme lourde contre les foules.

    «Divergences».

    C’est à Douma aussi que le premier conseil militaire de l’Armée syrienne libre (ASL) a vu le jour début 2012 et que les attaques contre l’armée du régime ont commencé. Une grande offensive lancée à l’été 2012 a fait de la Ghouta la première «zone libérée» du contrôle de Bachar al-Assad. La nécessité de palier les manquements des services de l’Etat a conduit les habitants à créer à Douma le premier conseil civil local pour gérer les hôpitaux, les tribunaux, les écoles… Les autres localités de la Ghouta ont suivi l’exemple de ces conseils élus démocratiquement, et qui reflétaient le pluralisme politique d’une région où se côtoient, nationalistes arabes nassériens, Frères musulmans et libéraux. Une sorte de République de Ghouta était née, non loin du cœur de Damas.

    «Reconquérir la Ghouta est aujourd’hui une impossibilité pour les troupes du régime, assure Jamal Fletani.

    Ils n’ont plus du tout les forces nécessaires pour affronter les 30 000 combattants locaux prêts à prendre les armes et à oublier leurs divergences pour défendre leur territoire.» Sans se faire d’illusions sur la rapidité de la solution politique qui doit s’amorcer dans les négociations parrainées internationalement, le jeune opposant se dit optimiste du moins sur un cessez-le-feu prochain qui soulagerait la population de Douma des attaques quotidiennes de l’aviation du régime de Bachar al-Assad. par Hala Kodmani

    http://souriahouria.com/syrie-ici-a-douma-la-revolution-reste-vivace-par-hala-kodmani/