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À l’occasion du cinquième anniversaire de la chute de Ben Ali, le réseau CADTM réaffirme son soutien au peuple tunisien toujours en lutte pour le respect de ses droits et dénonce la mainmise du FMI et de l’Union européenne qui continuent d’étrangler la Tunisie avec la dette. L’année 2016 sera décisive dans le combat pour l’annulation de la dette odieuse puisqu’une Commission d’audit de la dette pourrait être créée en Tunisie.
Il y a tout juste cinq ans, le 14 janvier 2011, Ben Ali était chassé du pouvoir par le peuple tunisien. Les puissantes mobilisations qui ont démarré dans les régions de l’intérieur du pays ont, à la fois, provoqué la fuite de ce dictateur et ouvert la voie à d’autres soulèvements populaires dans d’autres pays de la région et même sur les autres continents, donnant notamment naissance au mouvement des « Indignés ».
Grâce à ces luttes, le peuple tunisien a arraché plusieurs libertés fondamentales dont la liberté d’expression. Les partis politiques réprimés par la dictature sont sortis de la clandestinité, de vraies élections ont été organisées, une nouvelle Constitution a vu le jour, etc.
Mais sur le plan social et économique, la politique est la même que celle menée par Ben Ali. Elle reste dictée par les Institutions financières internationales (Banque mondiale et FMI en tête) épaulées par l’Union européenne. Sous couvert d’ « aide » à la Tunisie, ces créanciers extérieurs ont aggravé en réalité le poids de la dette et les inégalités en augmentant leurs prêts toxiques. Ces prêts sont débloqués par tranche en fonction de la bonne application par le gouvernement de mesures dictées par les créanciers. Au menu : gel du recrutement dans la fonction et les entreprises publiques, baisse de l’impôt sur les revenus des sociétés |1|, augmentation de l’impôt sur les revenus du travail entraînant une baisse conséquente du pouvoir d’achat des travailleurs et une montée en flèche de la pauvreté |2|, renflouement des banques, adoption d’une nouvelle loi sur le partenariat public-privé et remboursement intégral des dettes léguées par Ben Ali, malgré l’urgence sociale et le nature odieuse de ces dettes. Le service de la dette (5130 millions de dinars tunisiens soit 2,13 milliards d’euros) représente en 2016 l’équivalent des dix budgets suivants cumulés : santé, affaires sociales, emploi et formation professionnelle, développement, environnement, transport, enseignement supérieur et recherche scientifique, culture, affaires sociales et tourisme.
Depuis le 14 janvier 2011, l’objectif des créanciers est clair : garder leur contrôle sur la Tunisie en utilisant l’arme de la dette et en plaçant leurs disciples aux postes clés. Rappelons que moins d’une semaine après la chute de Ben Ali, le nouveau gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Nabli, fraîchement débarqué de Washington où il officiait comme économiste en chef du département du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord de la Banque mondiale, déclarait dans sa première conférence de presse datée du 22 janvier 2011 que « La Tunisie remboursera ses dettes dans les délais |3| ».
C’est ce qui s’est effectivement passé puisque la dette tunisienne à été payée dans les délais avec l’argent des nouveaux emprunts. 82% des nouveaux prêts contractés entre 2011 et 2016 ont ainsi servi à payer la dette contractée par le régime de Ben Ali, entraînant le doublement, en 5 ans, de l’encours de la dette publique qui est passé de 25 milliards de dinars (soit 11,2 milliards d’euros) à 50,3 milliards de dinars (22,6 milliards d’euros).
Pour les créanciers, le peuple tunisien aurait donc le droit de se débarrasser du dictateur mais pas de la dette qu’il a contracté. Ce qui constitue une violation flagrante du droit international. Comme l’indique explicitement la doctrine classique de la dette odieuse de 1927 : « Si un pouvoir despotique contracte une dette, non pas pour les besoins et dans les intérêts de l’État, mais pour fortifier son régime despotique, pour réprimer la population qui le combat, etc., cette dette est odieuse pour la population de l’État entier (…). Cette dette n’est pas obligatoire pour la nation ; c’est une dette de régime, dette personnelle du pouvoir qui l’a contractée, par conséquent elle tombe avec la chute de ce pouvoir |4| ».
Malgré l’existence de cette doctrine de droit international et les résolutions prises par le Parlement européen en 2012 et le Parlement belge en 2011 qualifiant explicitement la dette tunisienne d’ « odieuse », aucun acte concret n’a encore été posé.
Mais l’année 2016 pourrait changer la donne puisqu’une proposition de loi tunisienne instituant une commission d’audit, s’inspirant des exemples équatorien et grec, sera déposée très prochainement à l’Assemblée des représentants du peuple par le groupe parlementaire du Front populaire (une coalition de partis politiques tunisiens). L’objectif est d’examiner tous les contrats des prêts depuis juillet 1986, date du premier programme d’ajustement structurel conclu avec le FMI et la Banque mondiale.
Les audits de la dette sont des armes stratégiques entre les mains des débiteurs pour construire un rapport de force politique face aux créanciers en justifiant le non-paiement des dettes odieuses, illégales, illégitimes et insoutenables. Pour construire ce rapport de force politique, la population doit être associée à la réalisation de cet audit et à la diffusion de ses résultats. Les rouages de la dette doivent pouvoir être vulgarisés pour permettre à l’ensemble de la population de comprendre les enjeux autour de la lutte contre la « dictature de la dette » et se mobiliser dans la rue contre ce système. Il est dès lors essentiel de faire les liens entre la dette et les préoccupations sociales quotidiennes de la population. C’est l’objectif premier de la campagne « Droit de savoir la vérité sur la dette de la dictature. Auditons la dette, donnons une chance à la Tunisie » lancée en décembre dernier à Tunis par le Front populaire et l’association RAID (membre des réseaux CADTM et ATTAC), qui s’attache aussi à faire le lien entre la dette et les luttes en cours.
Cinq ans après la victoire éclatante du 14 janvier, le peuple tunisien reste, en effet, fortement mobilisé. Les mobilisations sociales ont même atteint une ampleur sans précédent en 2015 touchant de nombreux secteurs : enseignement, transport en commun, chômeurs, entreprises du secteur public, du secteur privé (grandes distribution, industrie alimentaire, tourisme), lutte des diplômés chômeurs, etc. Le 12 septembre 2015, la population a même bravé l’état d’urgence décrété par le gouvernement en manifestant dans plusieurs villes de Tunisie contre le projet de loi dit de « réconciliation économique » qui vise à amnistier les corrompus du régime de Ben Ali. Effet boomerang, le succès de ces manifestations a permis la levée de l’état d’urgence quelques jours après |5|.
Pour l’année 2016, le réseau CADTM continuera à soutenir les mobilisations sociales en Tunisie et se tient prêt à apporter son aide pour l’audit de la dette.
Entretien avec Stéphane Lacroix conduit par Luc Mathieu
Les soulèvements, inattendus pour la plupart et d’ampleur, qui se sont produits à partir de la fin de l’année 2010 au sud et à l’est de la Méditerranée ont bouleversé des sociétés entières, bien au-delà du champ politique. Leurs prolongements continuent d’affecter l’ensemble de la région et bien au-delà même des pays directement concernés. Tenter de les comprendre en en donnant un cadre de lecture est une tâche que se donne notre site qui, certes, fait sienne l’analyse exposée à de multiple reprise par Gilbert Achcar, voir à ce propos son entretien publié sur ce site les 12 et 13 janvier 2016. (Réd. A l’Encontre)
Que reste-t-il des printemps arabes?
Ce qui s’est produit en 2011 est d’abord un grand mouvement d’émancipation des peuples. Un ras-le-bol de l’autoritarisme et de la situation économique. Avec des gens qui viennent des classes moyennes pour porter des slogans anti-autoritaires. Et d’autres qui viennent des classes populaires, des travailleurs, pour les «slogans» économiques et de justice sociale. Cela ne veut pas dire que cela soit exclusif l’un de l’autre. Dans les classes populaires, on est aussi anti-autoritaire, mais on veut avant tout manger et travailler. Dans lesdites classes moyennes, on défend aussi la justice sociale, mais on est moins touché par des problèmes de pauvreté immédiate. La conjonction de ces deux grands thèmes va donner naissance au fameux slogan égyptien : «Pain, liberté et justice sociale.» Ce mouvement transcende donc les classes sociales pour s’incarner dans une nouvelle génération, jeune, mondialisée, celle qui articule le mieux le message et va apparaître comme le porte-étendard de ce basculement historique.
Cette révolution fut donc très générationnelle?
C’est une donnée fondamentale pour comprendre sa dimension anti-autoritaire. On le voit en Egypte: la plupart de ceux qui ont plus de 40 ou 50 ans glorifient aujourd’hui le maréchal Al-Sissi, qu’ils voient comme l’homme du retour à l’ordre et à la stabilité qu’ils ont toujours connus. Chez les moins de 40 ans, il n’y a pas forcément une opposition marquée, mais au moins un certain scepticisme face à cet ordre. Ils se sont d’ailleurs abstenus en masse aux élections depuis 2014. Cette distinction générationnelle vaut à mon sens pour tout le monde arabe : l’état d’esprit d’un jeune Saoudien n’est pas différent de celui d’un jeune Egyptien, même si la façon dont il va s’exprimer dépend évidemment du contexte.
Ce mouvement n’est pas terminé, même s’il est aujourd’hui occulté par d’autres dynamiques. On peut en trouver les origines à la fin des années 1990 avec tout le mouvement de diversification de l’espace intellectuel et médiatique arabe, via les chaînes satellitaires puis avec l’arrivée d’Internet, qui fait que la socialisation de la génération des années 2000 est fondamentalement différente de celle des générations précédentes. Pour ces jeunes, il n’y a plus une seule opinion, mais des dizaines, plus une seule vérité, mais des dizaines de façons de penser la vérité. Les régimes n’arrivent plus à leur faire croire que les choses sont simples.
A quelles résistances ce mouvement a-t-il été confronté?
D’abord à la résistance des régimes ou des Etats. La contre-révolution va parfois se manifester de façon «franche« et directe, répressive, comme en Syrie, où elle a joué aussi sur les divisions confessionnelles de la société. Elle l’avait toujours fait mais, à présent, elle va l’exacerber pour parvenir à ses fins. En Egypte, c’est d’abord plus subtil, mais le résultat est le même avec l’arrivée au pouvoir de Al-Sissi. Ensuite, la montée en puissance, à partir de 2012, d’une «alternative radicale», le jihadisme, qui est là depuis les années 2000 et dont on avait proclamé à tort la fin avec la mort de Ben Laden.
Pour les jihadistes, les révolutions arabes ne sont qu’un épisode dans une sorte de lutte de libération islamique qui s’inscrit dans la durée. Ils vont profiter de la radicalisation que produit la violence de la contre-révolution, de l’effondrement des Etats, du vide politique et territorial qui en résulte et du désenchantement d’une génération, qui dans certains cas, limités mais bien réels, va, faute de pouvoir, faire advenir un projet révolutionnaire démocratique, se solidariser avec le seul projet révolutionnaire disponible, celui du jihadisme. Car la grande force du projet jihadiste, c’est sa capacité à se présenter comme un projet révolutionnaire. En Egypte, des personnes – du moins certaines – qui ont milité dans le Mouvement du 6 avril, fait la révolution, essayé la politique ont finalement dérivé vers le jihadisme pour rejoindre l’Etat islamique, faute de pouvoir faire advenir une autre alternative révolutionnaire.
S’ajoute le jeu international…
Il y a d’abord celui des Occidentaux qui, après une petite période d’euphorie initiale, vont choisir de se ranger du côté des régimes. On l’a vu en Egypte avec le soutien apporté à Al-Sissi. Dans le cas de la Syrie, dès qu’ils ont senti que le mouvement leur échappait, ils ont préféré limiter leur soutien à des mots. Mais la partie la plus importante, c’est le jeu régional. Celui-ci va rapidement s’immiscer dans les dynamiques locales, avec cette guerre froide entre l’Iran et l’Arabie Saoudite sur laquelle se greffe une lutte pour la redéfinition des équilibres stratégiques entre tous ceux qui, dans la région, ont une prétention à la puissance. L’axe structurant, c’est l’Iran contre l’Arabie Saoudite.
Mais le Qatar et la Turquie se positionnent également. Chacun cherche à limiter au maximum l’influence de l’autre et à maximiser la sienne en s’alliant avec tel ou tel acteur selon les nécessités du terrain et en fonction de ses intérêts propres. On voit ainsi de plus en plus cette dynamique régionale se greffer sur des conflits locaux, ce qui altère la logique des conflits, comme en Syrie.
Là, on passe par trois phases : un soulèvement populaire, qui ressemble aux révolutions arabes classiques. On voit ensuite le régime confessionnaliser le conflit et utiliser cette confessionnalisation pour porter la contre-révolution. Cette confessionnalisation entre en résonance avec le jeu des puissances régionales, les deux logiques se renforçant l’une l’autre. Nombre d’acteurs continuent certes de s’accrocher à la rhétorique révolutionnaire, mais ils ont de plus en plus de mal à se faire entendre. On a ainsi un mouvement pris entre la contre-révolution, la montée du jihadisme comme projet révolutionnaire alternatif – qui, avec l’Etat islamique, montre qu’il est capable de bâtir un contre-modèle institutionnel – et cette dynamique régionale qui se soucie souvent peu de l’aspiration des peuples.
C’est différent en Tunisie… La grande chance de la Tunisie, c’est que si la contre-révolution existe bel et bien, sa capacité de nuisance demeure plus limitée, notamment parce qu’il n’y a pas d’armée forte et politisée sur laquelle s’appuyer pour renverser le système existant. Les acteurs de l’ancien régime doivent donc composer avec le jeu politique actuel, quoiqu’ils en pensent. Et il n’y a pas de divisions confessionnelles, donc pas de possibilité de jouer sur les dynamiques communautaires. En outre, le pays est loin des grandes lignes de failles stratégiques du Moyen-Orient, ce qui fait que les acteurs occidentaux et régionaux considèrent la Tunisie comme suffisamment peu importante pour y laisser se dérouler le processus politique sans interférences majeures. Le vrai risque, c’est le jihadisme, qui se nourrit du fait que la transition politique s’est faite au détriment de la justice sociale. Les acteurs de la contre-révolution risquent aussi de chercher à instrumentaliser cette violence pour justifier un durcissement autoritaire.
Ces mouvements qui ont traversé le monde arabe étaient-ils vraiment des révolutions?
Si on entend par révolution une transformation profonde du système politique, cela a relativement peu été le cas. C’est presque vrai en Tunisie. En Libye, il y a eu changement de régime, mais cela n’a pas donné naissance à un nouveau régime stable et pérenne. Mais si on parle de révolution sur le plan culturel, les choses sont différentes. 2011 marque l’affirmation d’une conscience révolutionnaire qui perdure aujourd’hui. La génération qui la porte a beau être massacrée, exilée, emprisonnée, elle ne disparaîtra pas. Ses aspirations peuvent certes être dévoyées au profit de l’Etat islamique, qui se nourrit à un imaginaire analogue.
L’EI est, en effet, aussi un mouvement de révolte contre l’ordre social et politique, il remet en cause toutes les structures. Il défie l’autorité des Etats, mais aussi des tribus ou des cheikhs de l’islam, qui se sont très majoritairement prononcés contre lui, même lorsqu’ils appartenaient au courant jihadiste. Cela dit, la logique de l’EI est perverse au sens où elle dévoie la logique révolutionnaire pour restaurer un nouvel ordre autoritaire, dont certains acteurs d’ailleurs sont des baasistes irakiens [entre autres des ex-cadres de l’armée de Saddam Hussein écarté par les responsables de l’administration Bush]. L’Etat islamique, c’est un peu la révolution au service d’un projet in fine contre-révolutionnaire.
Pourquoi nombre d’observateurs ont-ils cru que ces révolutions marquaient la fin de l’islamisme?
Quoiqu’en disent les slogans, les révolutions sont toujours le fait de la minorité active d’une population. Ceux qui ont lancé le mouvement de 2011 étaient majoritairement jeunes et, pour beaucoup, ne s’identifiaient pas aux groupes islamistes existants. Beaucoup étaient pieux, ce que l’Occident n’a pas voulu voir. Mais ils étaient pieux avec leur propre subjectivité, sans se sentir tenus par l’autorité du cheikh ou du groupe. Par exemple, les jeunes Frères musulmans qui participent aux premières journées révolutionnaires égyptiennes de 2011 y vont contre l’avis de la confrérie. On voit monter en puissance des acteurs qui ne croient plus aux logiques d’allégeance politiques, religieuses ou sociales. Certains observateurs se disent d’abord que les vieux partis islamistes de type Frères musulmans vont avoir un sérieux problème.
Mais dès qu’on entre dans une transition politique, c’est la majorité silencieuse qui vote et ses logiques sont complètement différentes. Une partie d’entre elle vote pour les Frères musulmans par adhésion islamiste et une autre partie pour revenir à l’ordre et à une forme de stabilité politique. On ne voit pas venir non plus la montée de l’alternative radicale de l’Etat islamique, même si sa montée en puissance résulte surtout des blocages des processus commencés en 2011.
Les révolutions n’ont-elles pas montré l’impuissance de l’Occident dans cette région?
Les Occidentaux ont beaucoup de mal à l’admettre, mais la région est en train de leur échapper. Ils sont dans la réaction plus que dans l’action. Les puissances régionales sont désormais beaucoup plus influentes et elles sont à la manœuvre. Pour le meilleur et pour le pire, la région s’émancipe. Quand les Occidentaux agissent, sauf dans le cas libyen au début, ils sont à la remorque des puissances régionales. Sur le papier, il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle. Mais en réalité, c’est tout aussi problématique, parce que la lutte devient fratricide – comme entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui se sentent existentiellement menacés – et donc très violente.
Stéphane Lacroix est professeur associé à l’Ecole des affaires internationales de Sciences-Po et chercheur au Centre de recherches internationales, Stéphane Lacroix est spécialiste de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite. Il a publié Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée, Presses Universitaires de France, 2011. Il a participé à l’ouvrage : Post-Islamism: The Changing Faces of Political Islam » E.d by Asef Bayat, Oxford University Press, 2013 et Taking to the Streets: Activism, Arab Uprisings and Democratization, (Ed. by L. Khatib/E. Lust-Okar, Johns Hopkins University Press, 2014) (Entretien publié dans Libération, en date du 16 janvier 2016)
Entretien avec Fathi Chamkhi conduit par Dominique Lerouge
Janvier 2011 avait vu se lever un immense espoir dans la région arabe. Cinq ans plus tard, la contre-révolution y a incontestablement marqué des points dans nombre de pays. C’est dans ce cadre que se situe l’entretien de Fathi Chamkhi dont des extraits sont présentés ci-dessous. Militant de la LGO (Ligue de la Gauche ouvrière), Fathi est un des dirigeants et députés du Front populaire qui regroupe l’essentiel des partis de gauche, d’extrême gauche et nationalistes arabes [1].
Quel est à ton avis le changement le plus important depuis 2011?
Le changement le plus important, ce sont les Tunisiens et Tunisiennes eux-mêmes et elles-mêmes. Aujourd’hui, la peur existant pendant plus de 50 ans de pouvoir despotique a en grande partie disparu. Les Tunisiens ont cessé de se taire. Ils n’hésitent pas à faire grève et à descendre dans la rue. Pas un jour ne se passe sans qu’on enregistre une mobilisation sociale ou politique.
Même si des reculs ont lieu, il n’y a pas de restauration de «l’ordre» ancien. La situation politique demeure instable.
Qu’est-ce qui a changé dans les conditions de l’action politique?
Le pouvoir n’arrive toujours pas à dominer la société. Il n’arrive pas à mettre en application les diktats du FMI, de la Banque mondiale et de la Commission européenne, parce qu’une résistance diffuse existe partout.
Même s’il a beaucoup régressé depuis son échec au pouvoir en 2012-2013, Ennahdha demeure le deuxième parti. Il participe à nouveau au gouvernement depuis le début 2015. [Nidaa Tounes a placé Beji Caïd Essebsi (BCE) à la place de président, en décembre 2014. Toutefois, les nouvelles démissions de deux parlementaires de Nidaa Tounes – Houda Slim et Rabha Belhassine – aboutissent à un total de démission de 21 membres au cours des derniers mois. D’autres semblent devoir suivre, en réaction à la «politique d’exclusion» qui impose la «politique du fait accompli». La question de la «stabilité gouvernementale» ou de réorganisation des relations conjointes entre Nidaa Tounes et Ennahdha, qui est en lien avec l’annonce des contre-réformes par BCE, laisse profiler des réactions sociales, aussi bien par les travailleurs que les jeunes chômeurs et chômeuses. A cela s’ajoute le rôle de l’aile islamiste radicale qui recrute dans un secteur de jeunes laissés à la dérive sociale et politique, entre autres dans les régions périphériques dans lesquelles les attentes de 2011 (et d’avant 2011) sont déçues. En outre, des alliances «croisées» s’effectuent dans ce champ politique. – Réd. A l’Encontre]
Autour d’Ennahdha gravite une nébuleuse salafiste souvent liée au terrorisme.
Les organisations de gauche, d’extrême-gauche, ainsi que les nationalistes arabes, ont maintenant une existence légale. L’essentiel d’entre elles sont organisées dans un front et sont présentes au Parlement.
Qu’est-ce qui a changé dans la structuration du champ politique?
Dans la période post-coloniale, la Tunisie a été gouvernée par un seul parti politique, avec des évolutions dans sa gestion sous Ben Ali. La révolution a mis fin à cette situation. Aujourd’hui aucun parti ne peut gouverner à lui seul le pays, comme l’ont démontré les élections de 2011 et 2014. Aucun parti n’a en effet la majorité pour gouverner. Je pense que l’on est définitivement débarrassé d’un système avec un parti unique pouvant gouverner seul, et c’est un changement important.
Sur les cinq dernières années, deux ténors importants ont émergé : •Rached Ghannoucchi, leader du parti islamiste Ennahdha, •Béji Caïd Essebsi (BCE), fondateur de Nidaa Tounes, et président de la République depuis fin 2014.
Ces cinq dernières années ont été placées sous le signe de ce binôme, et on s’est acheminé vers une forme de pouvoir reposant sur ces deux partis, l’un se réclamant de l’islamisme et l’autre du «modernisme». La fraction majoritaire de Nidaa, menée par Essebsi, a très clairement fait alliance avec Ennahdha.
Mais même en s’unissant, les deux premiers partis ne parviennent pas à gouverner. Et il en va de même pour les quatre partis [le CPR de Marzouki à qui avait été accordée la présidence de la République, Ettakatol – section tunisienne de l’Internationale socialiste –, dirigé par Ben Jafaar, à qui avait été attribuée la présidence de l’Assemblée constituante] composant le gouvernement actuel, alors qu’ils ont ensemble plus de 80% des députés.
Simultanément, le mouvement «progressiste», la gauche, et plus particulièrement l’extrême-gauche, apparaissent comme désarmés face à la situation. Désarmés politiquement, incapables de convaincre et de gagner la confiance des classes populaires, comme on l’a vu au niveau électoral. Et cela aussi pendant les journées révolutionnaires que par la suite.
Qu’est-ce qui a changé au cœur de l’appareil d’Etat?
Du temps de Ben Ali, le rôle de l’armée était faible, et elle n’avait pas de rôle politique. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. L’armée reste toujours en dehors du jeu politique, et c’est très bien ainsi. C’est très différent de l’Egypte et de l’Algérie.
Début 2011, elle n’a pas été utilisée pour mâter la révolution, mais pour garder les bâtiments, les banques, etc. Ensuite, elle a été largement utilisée contre les groupes terroristes, surtout dans les zones montagneuses. Les militaires n’ont jamais autant travaillé.
En ce qui concerne la police, il y a plusieurs choses nouvelles:
Du temps de Ben Ali, c’était l’outil de surveillance de l’opposition et d’encadrement de toute la société. Ce rôle a été beaucoup réduit.
La seconde chose digne d’intérêt est l’infiltration des islamistes qui ont profité de leur passage au pouvoir en 2012-2013 pour s’implanter, et disposer de leurs propres hommes.
La troisième est qu’avec la dissolution du RCD (le parti de Ben Ali), nombre de ses anciens membres et cadres ont adhéré à Ennahdha, ou peuvent être considérés comme faisant partie de leurs réseaux.
Une rupture a-t-elle eu lieu avec la politique néolibérale de Ben Ali?
Ce cap dicté par le FMI, la Banque mondiale et la Commission européenne a été conservé. Il a même été aggravé avec «l’Accord de libre-échange complet et élargi» (ALECA).
Le FMI dit et redit qu’il faut geler les salaires, mais la combativité syndicale impose de façon continuelle des réajustements salariaux à la hausse, à la grande fureur de Christine Lagarde.
Que sont devenus les corrompus de l’ère Ben Ali ?
Tout d’abord, il existe plusieurs catégories de corrompus :
Tout en haut, ceux du clan Ben Ali-Trabelsi qui ont pris la fuite et vivent en exil.
En dessous, on trouve 400 à 500 «hommes d’affaires» qui sont allés en prison ou ont été interdits de quitter le territoire national. Mais leur nombre a été réduit à une centaine par la suite, puis à presque rien aujourd’hui. Beaucoup d’avoirs et de biens restent confisqués, mais leur nombre est en régression.
Pire encore, avec son projet de loi de «réconciliation», le président de la République (ECB) voulait parvenir à une amnistie générale. Mais les mobilisations l’ont contraint à faire marche arrière
Néanmoins, les tenants de la réconciliation totale avec les corrompus de l’ancien régime ne désarment pas.
Comment a évolué la situation économique et sociale pour la majorité de la population?
Il est difficile, voire impossible de constater la moindre amélioration dans le domaine économique, social et écologique. Au contraire, c’est le recul à tous les niveaux.
Celui-ci a été particulièrement marqué en 2015 où la croissance attendue est aux alentours de zéro.
Tous les principaux indicateurs économiques sont en net recul : • l’épargne est à son plus bas niveau historique; • l’investissement local (privé et public) est en net recul; • le déficit budgétaire atteint des records; • les exportations sont en berne; • l’inflation se maintient à niveau élevé d’environ 5 % (bien plus élevé sur les biens de premières nécessité).
La dette publique était de 25 milliards de dinars en 2010, elle est de 50,3 milliards actuellement. Le remboursement de la dette est la ligne budgétaire la plus importante. Il représente 18% du budget de l’Etat.
Le 6 janvier 2016, la Commission des finances de l’Assemblé a débattu de deux nouveaux emprunts :
Le premier d’entre eux est un emprunt obligataire sur le marché financier américain pour un milliard de dollars à un taux de 5,75%, remboursable d’un seul coup au bout de dix ans, à un taux cumulé très élevé (59%).
Le second emprunt est de 50 milliards de yens sur le marché japonais, remboursable aussi au bout de dix ans, et dont le coût total s’élève 35%.
A cela, il faut ajouter que le budget de l’Etat en 2016 continue sur la lancée de ceux de l’ancien pouvoir, avec le gel des embauches dans la fonction publique, la compression maximum des investissements directs publics, la surtaxation des salariés (61% des impôts directs contre 39% pour les profits) et des classes populaires en général. La TVA est la principale source fiscale du budget (environ 28% des recettes fiscales).
Rien n’est prévu par ailleurs pour stopper la dégradation continuelle de la situation dans les régions de l’intérieur. Elles continuent à être laissées pour compte tout en étant un foyer de tension sociale.
La situation économique et sociale de la grande majorité des classes populaires s’est dégradée, et la pauvreté s’étend davantage.
Le volume du chômage est supérieur à celui de 2010. Il y avait 14’000 diplômés-chômeurs en 2010, ils sont 250’000 actuellement selon les chiffres officiels.
Le nombre de Tunisiens pris en charge par les différents programmes sociaux de l’Etat est de 4,7 millions de personnes pour une population totale d’environ 11 millions. Il s’agit des «pauvres», ou des «extrêmement pauvres» («indigents» selon la BM).
Le bilan économique et social des cinq dernières années est globalement négatif: entre 2010 et 2015, la Tunisie a reculé de 15 places dans l’Indice de développement humain (IDH) du PNUD, passant de la 81e place à la 96e.
Nous sommes face à une véritable catastrophe sociale, une détresse sociale. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le mécontentement soit important. On comprend la colère des travailleurs et des classes populaires en général.
Qu’est-ce qui empêche le changement?
La première raison est que les acteurs politiques nécessaires au changement font très largement défaut. Le mouvement progressiste en général et la gauche en particulier se sont trouvés désarmés aux niveaux théorique et organisationnel face à l’accélération du processus qui a abouti à janvier 2011 et sans implantation véritable au sein de la jeunesse et des quartiers populaires.
C’est en grande partie une des conséquences de dizaines d’années de dictature, mais aussi parce que la gauche n’a pas su réagir comme il faut assez tôt. Elle a perdu un temps très précieux dans des querelles intestines. Cela a, par exemple, été le cas lors des élections d’octobre 2011 où la gauche était très éparpillée et ses diverses composantes se tiraient dans les pattes.
Les forces qui auraient pu aider ce mouvement spontané à trouver ses repères, à concentrer ses forces et ne pas se tromper d’ennemi ont vraiment fait défaut.
Il y avait également le manque évident d’expérience politique au niveau des masses, une absence de tradition de luttes politiques (et non pas au sens strictement syndical), si l’on excepte des soulèvements de temps à autre.
L’autre question importante est l’absence de perspectives, l’absence d’alternative socio-économique, politique et régionale convaincante. La gauche n’a pas réussi à formuler une feuille de route pour une rupture avec l’ordre dominant.
Simultanément a joué l’importance déterminante du facteur islamiste, un acteur très dynamique bénéficiant d’atouts très importants:
avant 2012, la Tunisie n’avait jamais connu de gouvernement islamiste;
l’islamisme avait un poids important, car il était en partie perçu comme une idéologie de résistance à la dictature car le pouvoir avait réprimé tout ce qui pouvait faire penser à l’islam politique.
Tout cela explique pourquoi les perspectives n’étaient pas claires. Aujourd’hui encore, le potentiel de lutte et la combativité sont là, mais les forces accumulées ne savent pas où frapper, dans quelle direction agir. La vapeur existe, mais il n’y a pas de piston et de tuyau pour la canaliser. En tout cas, le Front populaire n’est pas le «piston et tuyau» qui convient, même si de temps en temps il fait du bon travail.
Du temps supplémentaire est-il nécessaire?
Peut-être, mais vu la dégradation rapide de la situation, il y a urgence face à, d’un côté, la pression de plus en plus importante du FMI, de la Banque mondiale et de la Commission européenne pour tout restructurer en profondeur; et, de l’autre, l’aggravation d’une situation de plus en plus pénible qui alimente le mécontentement et la colère, mais fait également le jeu de l’extrémisme religieux, du terrorisme.
Lorsque les revendications sont claires et précises on voit de très fortes mobilisations, au-delà des clivages idéologiques, avec par exemple des grèves à près de 100%.
Un des problèmes est de savoir comment engager la rupture avec l’ordre dominant. Le mouvement progressiste en reste à la contestation et à la dénonciation.
Où en est la campagne contre la dette?
Celle-ci a pris un nouveau départ le 17 décembre 2015, avec notamment une campagne d’affichage et de diffusion d’un livre. Une tournée dans l’intérieur du pays a été décidée.
Le fait d’avoir 15 député·e·s aide-t-il le Front à mener des campagnes?
A plusieurs reprises, les député·e·s du Front populaire ont manifesté dans la rue et sont intervenus à l’Assemblée contre le projet de loi de blanchiment des corrompus de l’ère Ben Ali.
Ils sont récemment parvenus à bloquer la tentative de passage en force de certaines dispositions à ce sujet à l’occasion de la discussion de la loi de finances. A l’initiative du Front populaire, un recours a en effet été introduit auprès de la Haute Cour constitutionnelle provisoire, et cinq articles de la loi de finances ont été déclarés contraires à la Constitution. Cela a eu un impact politique positif sur la mobilisation.
En ce qui concerne la dette, une proposition de loi sur l’audit de la dette est en préparation.
Une bataille a lieu à l’Assemblée contre la normalisation des relations avec l’entité sioniste.
Il en va de même au sujet de la lutte pour la dépénalisation de la consommation de cannabis (répression qui touche la jeunesse marquée par une certaine désespérance). (Propos recueillis par Dominique Lerouge le 10 janvier 2016)
Publié par Alencontre le 15 - janvier - 2016
[1] Les principales organisations constituant le Front populaire sont:
le Parti des travailleurs, anciennement PCOT, de tradition marxiste-léniniste,
le Parti des patriotes démocrates unifiés (PPDU) – ou Parti Watad unifié – également de tradition marxiste-léniniste (maoïste)
la Ligue de la gauche ouvrière (LGO), organisation trotskyste affiliée à la IVe Internationale,
le Courant populaire (nationaliste arabe nassérien),
le Mouvement Baath (nationaliste arabe),
Kotb (social-démocrate),
RAID (Attac et Cadtm en Tunisie).
Ont notamment quitté le Front populaire: Tunisie verte, le Parti Watad révolutionnaire (marxiste-léniniste), le MDS, social-démocrate (D.L.)
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Pharmacienne et romancière, Ghada Abdel Aal habite à Mahalla Al-Qobra, ville industrielle du delta égyptien. Pour se rendre au Caire, elle emprunte l’un des innombrables minibus qui sillonnent l’Egypte. « J’achète toujours deux places, pour être sûre de ne pas être harcelée par un voisin », dit cette femme de 35 ans. Auteure d’un roman savoureux (La Ronde des prétendants, Editions de l’Aube, 2012), Ghada Abdel Aal n’a pourtant rien d’une allumeuse. Elle porte le hijab, qui s’est quasiment généralisé dans son entourage, sans chercher à le « compenser » - comme tant d’autres - par un pantalon moulant ou un maquillage outrancier. « Le harcèlement sexuel, je l’ai intégré depuis l’enfance, précise-t-elle. Dès l’âge de 10 ou 11 ans, quand j’apercevais un groupe de garçons ou que je devais passer devant un café, je changeais spontanément de trottoir. »
Le harcèlement peut être qualifié de onzième plaie d’Egypte. En effet, la situation prend une tournure inquiétante : les institutions sont discréditées, la police est absente, l’insécurité augmente, les agressions contre les chrétiens se multiplient, alors que la hausse du chômage, la hausse des prix et la pénurie de gaz ou d’essence provoquent des drames.
HARCELEURS EN UNIFORME
Toutes les compatriotes de Ghada Abdel Aal ont été victimes du taharosh (« harcèlement sexuel »). « C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis provisoirement exilée, affirme Dalia Hassan, qui organise des festivals culturels en France. A Alexandrie, un trajet quotidien à pied de vingt minutes pour aller à mon travail était devenu un enfer. » Riche ou pauvre, aucune Egyptienne n’échappe aux agressions verbales ou aux gestes déplacés. Rien ne retient les harceleurs : ni l’âge, ni la bague au doigt, ni le voile. Un adolescent pris sur le fait à Alexandrie et questionné sur son attitude a répondu de façon significative : « Si je ne poursuivais pas les femmes, mes copains me prendraient pour un homosexuel. » Et Dieu sait si l’homosexualité reste infamante en Egypte...
Demander assistance à un policier ? Ces femmes ont appris, très jeunes, à se méfier des agents de l’ordre, qui ne sont parfois que des harceleurs en uniforme. Appeler à l’aide ? Si l’on veut être entendue, mieux vaut dire qu’on s’est fait voler son sac... « J’ai appris à ne compter que sur moi-même, confie Shahinaz Abdel Salam, une informaticienne de 35 ans. Ces dernières années, au Caire, j’avais toujours des pierres dans mon sac. » On dirait que les femmes n’ont pas leur place dans l’espace public. Beaucoup de chemin avait pourtant été parcouru en Egypte depuis qu’une pionnière, Hoda Chaaraoui, de retour d’un congrès féministe en Europe, en 1923, s’était spectaculairement dévoilée en public. Un scandale toléré à l’époque parce que la classe dirigeante était tournée vers l’Europe et soucieuse de lui ressembler. Dans les années 1950 et 1960, sous Nasser, l’occidentalisation des moeurs s’est poursuivie, malgré la lutte contre l’impérialisme : les femmes ont obtenu le droit de vote, accédé plus largement à l’instruction et à des emplois. Leur statut personnel s’est encore amélioré au temps de Sadate, avec les lois « Jihane » (du nom de l’épouse de Sadate) qui ont réduit les inégalités dans le couple.
VAGUE DE « RÉISLAMISATION »
Mais certaines de ces avancées ont été remises en cause par la vague de conservatisme et de « réislamisation » des décennies suivantes. Le statut des femmes a alors évolué en dents de scie. Quoiqu’illégale depuis 2008, l’excision est encore massivement pratiquée, avec la complicité de nombreux médecins, dans le but de réduire le plaisir féminin. Vieille coutume nilotique, cette mutilation n’est pas requise par l’islam, mais un machisme forcené a réussi à la transformer en précepte islamique !
Le taharosh a pris une autre dimension avec des agressions collectives différentes des « tournantes » en France : il ne s’agit pas de quelques violeurs qui, à tour de rôle, abusent de leur victime, mais de dizaines, voire de centaines d’hommes, qui se jettent sur une ou plusieurs femmes, souvent lors d’une manifestation, pour arracher leurs vêtements, les toucher, les pénétrer avec leurs doigts, les battre ou les blesser. Plusieurs agressions de ce genre avaient été signalées ces dernières années lors de fêtes religieuses. En 2006, des jeunes femmes avaient été attaquées par une meute d’inconnus, en plein centre du Caire, sans que la police n’intervienne.
La première explication qui vient à l’esprit est la frustration sexuelle, entretenue par une consommation effrénée d’images pornographiques. Le chômage et la difficulté de se loger retardent l’âge du mariage, alors que les relations hors alliance sont prohibées. Mais cette explication est insuffisante, car, dans les formes de taharosh, on a affaire à des agresseurs de tous âges et de tous milieux sociaux, parfois mariés à deux ou trois femmes.
FRUSTRATIONS D’UN AUTRE GENRE
Ce sont des frustrations d’un autre genre qui s’expriment - ou s’ajoutent - quand des groupes venus de quartiers défavorisés investissent le centre-ville et se jettent comme des loups sur des passantes. « Ces hommes n’ont rien, remarque Ayyam Wassef, militante associative. Ils ont été eux-mêmes humiliés, lors de leur service militaire ou après une arrestation. Dès qu’ils peuvent trouver une petite revanche, ils passent à l’acte, se jettent sur une femme, la déshabillent et observent sa peur, la photographient avec leur téléphone. L’appareil photo en guise de pénis... »
Le harcèlement s’explique aussi par la transformation progressive de la société depuis le milieu des années 1970. A cette époque, les Egyptiens, peuple sédentaire par excellence, ont été encouragés à chercher du travail à l’étranger. Beaucoup de gens modestes sont partis dans des pays du Golfe, pour revenir ensuite avec des épouses voilées, de l’argent plein les poches et des idées wahhabites.
BUTIN SEXUEL
Ces nouveaux riches ont eu une influence d’autant plus grande sur la société qu’ils étaient relayés par le militantisme islamique dans les quartiers. L’Etat, en pleine libéralisation économique, s’est désengagé de certains secteurs comme la santé, permettant à des groupes fondamentalistes de prendre la relève, avec d’importants soutiens financiers venant d’Arabie saoudite ou du Qatar. Le régime Moubarak a lui-même contribué à renforcer leur influence, en donnant des facilités aux salafistes - sur l’accès aux ondes, par exemple - pour contrer les Frères musulmans.
La référence islamique a pris une place démesurée dans l’espace public ; c’est à travers elle désormais que s’évalue la respectabilité des institutions et des personnes. Comme le souligne le sociologue Jean-Noël Ferrié, auteur de L’Egypte entre démocratie et islamisme (Autrement, 2008), tout le monde voulant paraître respectable, chacun affecte de suivre les règles islamiques et s’indigne de ceux qui ne le font pas. Logiquement, cette « réislamisation » de la société aurait dû conduire à un plus grand respect des femmes, mais c’est le contraire qui se produit. Dans ses Chroniques de la révolution égyptienne (Actes Sud, 2011), l’écrivain Alaa El-Aswany explique : « Les wahhabites ne voient en la femme qu’un réceptacle sexuel, un instrument de tentation ou un moyen d’avoir des enfants. Ce qui les préoccupe le plus, c’est de recouvrir le corps de la femme et de l’isoler autant que possible de la fréquentation de la société, pour repousser le mal qui peut venir de sa séduction. » La femme qui est perçue uniquement comme un corps, source de tentation, devient ainsi un butin sexuel.
LA LOI DU SILENCE
La victime d’un viol n’est guère encouragée à déposer plainte. Policiers et magistrats ont tendance à l’en dissuader, quand ce n’est pas la famille de l’agresseur qui la menace de représailles. Elle est souvent sommée par ses proches de ne rien dire. Il ne faut pas que la honte retombe sur la famille. Car, quand une femme est « souillée », c’est l’homme - le mari, le père ou le frère - qui est atteint dans son honneur !
Le taharosh, longtemps nié, est devenu un débat national grâce à une femme courageuse de 27 ans, Noha Rochdi. Agressée en 2008 par un chauffeur de minibus, elle a osé porter l’affaire devant les tribunaux. Malgré les quolibets et les rumeurs ignobles propagées sur son compte, elle a réussi à faire condamner l’agresseur à trois ans de prison.
AU MILIEU DE LA LIESSE POPULAIRE
Le cinéaste Mohamed Diab, qui assistait au procès, a décidé d’en tirer un film. Les Femmes du bus 678, sorti en 2011, met en scène trois jeunes habitantes du Caire, appartenant à des mondes différents, victimes d’agressions sexuelles. Elles décident de punir physiquement les agresseurs... Si le film ne fait pas toujours dans la dentelle, il a battu des records d’entrées et a sensibilisé les Egyptiens au fléau du harcèlement. Mohamed Diab a gagné les procès qui lui ont été intentés pour avoir prétendument sali l’image du pays.
Les Femmes du bus 678 est sorti juste avant le soulèvement populaire de janvier et février 2011 qui, en dix-huit jours, a chassé Hosni Moubarak du pouvoir. Un remarquable civisme régnait alors place Tahrir. Pas un seul cas de harcèlement n’a été signalé, alors que des manifestantes y dormaient. Malheureusement, le dix-huitième jour, au milieu de la liesse populaire, une envoyée spéciale de la chaîne américaine CBS, Lora Logan, a été sauvagement agressée par plus de 200 hommes. Au cours des mois suivants, deux journalistes françaises, Carole Sinz, de France 3, et Sonia Dridi, de France 24, attaquées de la même façon, ont été secourues à grand-peine.
CALVAIRE
Mais la plupart des victimes sont égyptiennes. Une jeune manifestante, Yasmine Al-Baramaoui, a subi un calvaire en novembre 2012. Elle a tenu à le raconter à la télévision, alors qu’on lui avait demandé de se taire « pour ne pas ternir l’image de la révolution ». Elle a répliqué avec colère : « Nous avons fait la révolution au nom de notre dignité, et vous voulez que je me taise ! » Yasmine se trouvait ce jour-là sur la place Tahrir avec d’autres militantes. « Au début, a-t-elle précisé, ils étaient une dizaine, ils formaient un petit cercle autour de nous. Puis d’autres cercles se sont ajoutés. Nous avons été séparées les unes des autres. J’ai été battue, jetée à terre, violée avec leurs mains, blessée avec des couteaux. Des personnes ont essayé de me venir en aide, elles n’ont rien pu faire... » Montrant aux téléspectateurs ses habits déchirés, elle a ajouté : « Je ne suis allée ni dans un commissariat ni dans un hôpital, je ne leur fais pas confiance. Mais je vais déposer plainte contre le président de la République, le premier ministre et le ministre de l’intérieur. »
Tout indique qu’il s’agit d’actes prémédités, organisés. Ainsi, en un jour, lors du deuxième anniversaire de la révolution, le 25 janvier, on a enregistré une vingtaine d’agressions de ce genre. « Ils ne cherchaient pas à se donner du plaisir, ils voulaient me faire mal », a dénoncé Yasmine. « Ces hommes n’emploient ni les mots ni les gestes habituels des violeurs, ils ne sont même pas excités sexuellement », remarque Hanna Youssef, ingénieure.
Déposer plainte n’est pas facile, même quand l’agression a été en partie filmée par des témoins. Car, dans la mêlée, on a du mal à distinguer les agresseurs des secours. De faux chevaliers blancs en profitent pour attirer une autre victime potentielle dans un piège et se jeter sur elle. Désormais, lorsque des groupes de femmes manifestent, elles sont accompagnées d’une escouade d’hommes pour les défendre, comme les Tahrir Bodyguard. Mais il arrive que ces volontaires soient agressés par des assaillants plus nombreux. Dans la bagarre, on ne sait plus qui est qui.
UN TERME SOURCE DE CONFUSION
Le terme taharosh est source de confusion, car il désigne toute une gamme de comportements, allant de la drague - célébrée par le film ou la chanson - jusqu’aux viols collectifs. La multiplication de ceux-ci depuis deux ans tient en partie à la crise des institutions. L’Etat donne l’impression de s’effondrer, en tout cas de ne plus rien contrôler. La police est en pleine débâcle, et nombre de délinquants, parfois évadés de prison, ont le champ libre, utilisant des armes à feu venues de Libye. On avait tablé sur l’armée pour assurer l’ordre. Mais celle-ci a démontré son incompétence ou sa brutalité. Les révolutionnaires ne lui pardonnent pas les stupéfiants « tests de virginité » qu’elle a infligés à des manifestantes arrêtées le 9 mars 2011, lors de la Journée de la femme.
« Le harcèlement est un rapport de pouvoir, une manière de signifier que la rue appartient aux hommes », affirme Evine Naga, une militante féministe qui a créé en Egypte une société développant... les énergies nouvelles. Elle ne fait pas de différence entre les « commandos » actuels et les baltagueyas (« mercenaires et voyous ») qui, du temps de Moubarak, voulaient terroriser des manifestantes de la même façon, le 25 mai 2005, devant le siège du syndicat des journalistes, au Caire. Elle dénonce « un pouvoir islamiste, obscurantiste, qui, sous prétexte de charia et de traditions, veut emmurer les femmes et anéantir la révolution ».
« ESPACES MASCULINS »
Il faut dire que les Frères musulmans, qui gouvernent le pays, ont réagi à ces violences de manière lamentable : soit en promettant de vagues mesures qui n’ont pas reçu l’ombre d’une application ; soit en rendant les victimes responsables de ce qui leur arrivait. Les femmes qui vont manifester place Tahrir savent pertinemment qu’elles se trouvent au milieu de voyous, ont dit en substance des membres de la commission sénatoriale... des droits de l’homme. Elles portent des tenues « indécentes » ou se trouvent dans des « espaces masculins ». On a entendu des propos ahurissants à la télévision. Un prédicateur fondamentaliste, le cheikh Abou Islam, a dit sur la chaîne privée Al-Oum : « Celles qui vont place Tahrir sont des femmes nues, non voilées, des veuves et des croisées qui ne cherchent qu’à se faire violer. »
On n’a plus seulement une société à deux vitesses, avec des inégalités croissantes, mais deux Egypte. L’une se caractérise par le repli identitaire, alors que le pays n’a jamais été aussi ouvert sur le monde extérieur grâce aux chaînes satellitaires et à Internet ; l’autre, par une volonté farouche de se libérer d’une double oppression, politique et religieuse. Le statut de la femme est au cœur de ce conflit. Depuis plusieurs années, des blogueuses qui n’ont pas froid aux yeux se sont fait un nom sur la Toile. Shahinaz Abdel Salam, l’une des plus connues, se souvient qu’elles n’étaient qu’une vingtaine à manifester en avril 2009, dans le quartier populaire du Moqattam, au Caire, après une agression. Aujourd’hui, malgré les tentatives d’intimidation, c’est par centaines que les femmes, voilées ou non, descendent dans la rue pour dénoncer le « harcèlement sexuel ». Un terme vague et bien faible pour désigner les violences qui leur sont faites, y compris à la maison.
« Les Egyptiennes sont harcelées de tous côtés : physiquement, psychologiquement, socialement, économiquement, affirme l’essayiste Ghada Al-Wakil. L’Egypte s’est couverte de voiles. Dans ma jeunesse, nous étions en maillot de bain sur les plages. D’où sortent tous ces voiles ? C’est une culture du désert, qui n’est pas la nôtre. J’ai porté le foulard trois mois, je voulais faire l’expérience. Je me suis sentie déguisée. Plus jamais ! J’ai passé des nuits sur la place Tahrir. Je n’ai pas de leçon à recevoir de ces prêcheurs barbus, je suis musulmane et vaccinée. Nous avons vaincu la peur. Ils n’ont pas fini de nous entendre. »
Robert Solé
« LES FEMMES DU BUS 678 » film égyptien de Mohamed Diab. Avec Nelly Karim, Maged El-Kedwany et Bassem Samra (1 h 40). 1 DVD Pyramide Vidé.
SUR LE WEB
« THE STATUS OF EGYPTIAN WOMEN IN 2012 » (« LE STATUT DES FEMMES ÉGYPTIENNES EN 2012 »)
Le rapport, en anglais, de l’ONG Centre égyptien pour les droits des femmes : www.ecwronline.org