Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Les luttes LGBTIQ, mal aimées des processus révolutionnaires arabes (NPA)

    n-LGBT-large570.jpg

    La dimension inédite atteinte par les combats des LGBTIQ dans les pays arabes est largement liée au déclenchement des processus révolutionnaires.

    Les lignes qui suivent, extraites d’un article beaucoup plus long et détaillé, tentent de décrypter l’inscription de ces luttes dans ces processus, leurs dynamiques, leur mode d’expression et d’action.

    Avant 2010, date formelle du début des processus, existaient déjà des initiatives dans la région, notamment au Liban, au Soudan, en Algérie, dans les Territoires occupés, le sultanat d’Oman, en Syrie, au Maroc ou en Tunisie, qu’il s’agisse de blogs, d’associations ou de noyaux plus ou moins clandestins. Au plan régional, Bekhsoos (« A propos »), est une revue arabe féministe et queer, un site et une page Facebook. 

    Ces initiatives étaient contemporaines de la montée d’une série de luttes qui ont débouché sur des mouvements de rue dans l’écrasante majorité des pays arabes, ou de minorités arabes (Iran).

    Les processus révolutionnaires vont voir les LGBTIQ participer aux mouvements, manifestations et initiatives de rue dans une série de pays ; à ce stade, ils et elles se joignent à titre individuel aux soulèvements et mêlent leurs voix à celles de millions de manifestant-e-s qui veulent en découdre avec les pouvoirs en place. Leurs slogans sont ceux de l’ensemble du peuple insurgé, leurs drapeaux ceux du pays en révolution, leurs espoirs ceux de voir s’effondrer des régimes despotiques et antisociaux.

    Lors de cette phase initiale des soulèvements, ils et elles ne développent pas de revendications particulières. C’est une nouvelle génération qui n’a pas connu, ni participé aux initiatives des militants LGBT de la décennie 2000, ne serait-ce qu’en raison de son extrême jeunesse. Le caractère de masse des révolutions les inclut naturellement, alors que les associations qui avaient vu le jour dans les années précédentes avaient une dynamique concernant plus des militant-e-s confiné-e-s dans des capitales ou des villes importantes.

    Une multiplicité d’expressions

    De là va naître un triple mouvement : 

    • Une série limitée de coming out individuels qui sont de fait des actes militants, que ce soit au niveau de la famille, du lycée, du quartier ou de façon médiatisée, à la télévision, la radio, les réseaux sociaux ou des autobiographies publiées dans la région.

    • Un mouvement d’expression individuel ou collectif à travers à travers des sites, blogs, pages Facebook ou hashtags (en Algérie, Arabie Saoudite, Egypte, Bahrein, Irak, Yémen, Khouzestan d’Iran, Liban, Libye, Emirats arabes unis, Soudan, Syrie, Tunisie), une revue papier clandestine (au Maroc), des revues électroniques (Tunisie, Syrie, Algérie, Soudan, Egypte) et même une radio (radio Alouen, en Algérie).

    • Et enfin, un nouvement d’action collective, qui va se dissocier partiellement de la dynamique des révolutions. Celles-ci, qui sont nées et se sont développées dans les zones les plus éloignées des centres urbains et des capitales, rassemblent chaque jour des milliers de manifestant-e-s sur des bases largement spontanées et se heurtent à mains nues à la répression des contre-révolutionnaires. Les militant-e-s LGBTIQ, s’ils et elles sont né-e-s de ce mouvement et en utilisent la symbolique (le drapeau national), ne vont pas suivre la dynamique de ces révolutions. Ils et elles vont lutter et combattre dans les villes les plus importantes, sans occuper la rue spontanément pour des raisons faciles à comprendre. Ils et elles se regroupent et s’organisent sur leurs propres bases, créent des organisations ou des associations susceptibles de porter leurs revendications.

    Le mouvement LGBTIQ est en rupture avec la spontanéité et le caractère de masse du mouvement révolutionnaire arabe, dont il est largement issu.

    Mu-e-s par la certitude que ce mouvement ne portera pas leurs revendications, que les sociétés civiles émergentes sont parfois décevantes, ils et elles comptent sur leurs propres forces pour se battre. Les LGBTIQ vont créer leurs propres structures qui organisent l’expression, l’élaboration, la défense des droits et des revendications et développent des modes d’actions extrêmement divers, sur la forme et sur le fond.

    Ne pouvant mener des actions publiques, ces organisations, non reconnues pour l’écrasante majorité d’entre elles, développent néanmoins des activités.

    Des événements comme des défilés de mode sont parfois utilisés pour arborer le drapeau arc-en-ciel, certaines associations tentent d’organiser des initiatives en ligne comme en Arabie Saoudite (janvier 2012). En Algérie, des bougies sont allumées tous les 10 octobre, dit « Ten Ten », pour mettre en lumière les LGBTIQ. L’association Bedayaa, qui travaille quasiment dans la clandestinité, vise à venir en aide, écouter et protéger les LGBT en Egypte et au Soudan. L’association Aswat, au Maroc, lance une campagne en 2013 « L’amour pour tous », puis en 2015 la campagne « L’amour n’est pas un crime », surTwitter, pour la dépénalisation de l’homosexualité et l’abrogation des articles 489 et 490 du code pénal. La campagne se fait avec la participation de militants de la société civile, notamment de l’Association marocaine des droits humains.

    Le 10 décembre 2016, anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme,  Mawjoudin, qui lutte en Tunisie pour l’égalité et les droits des  LGBTQI, lance sur le net la campagne « Hetta houni fomma mithliyyin » (Même ici il y a des homosexuels) avec le hashtag de la ville et le nom de l’association. La campagne a un écho dans toute la Tunisie et cette association participe au débat sur les LGBT à l’occasion de la « Nuit des idées », en 2017 à Tunis.

    Les LGBTIQ s’expriment sur les murs par des campagnes de graffitis, tags ou peintures murales ; au Liban, « Support Gay Rights », « Stop Homophobia », « No homophobia, racism, sexism, classism. Stand up for our rights », « Gay is OK »,  « shou fiyya ? » (Et alors ?) écrit à côté d’un dessin représentant deux hommes s’embrassant, « Arab Lesbian Liberation Front », « Queers kanou houna. Thawra » (Des queers sont passés par là, Révolution)...

    De même au Caire, en Israël et dans les territoires occupés palestiniens, en Tunisie, au Kurdistan d’Irak... Ces graffitis ne relèvent généralement pas d’initiatives individuelles improvisées, mais de campagnes initiées par des associations.

    Les revendications

    Au-delà des revendications générales du droit à l’existence, de fierté ou de liberté, viennent celles de  la décriminalisation de l’homosexualité par l’abrogation des articles du Code pénal (Maroc, Tunisie, Liban, Soudan), la suppression du recours au test anal (Liban : test supprimé dans la loi, mais en vigueur dans certains commissariats, et Tunisie), la libération de femmes trans emprisonnées (Liban), d’homosexuels incarcérés (Tunisie) ou de lesbiennes en détention préventive (Maroc), et la légalisation des associations LGBTIQ.

    Certaines associations demandent à l’Etat la prévention des MST/IST/VIH. La question du mariage homosexuel n’est généralement pas à l’ordre du jour des associations, même si leurs représentants sont souvent mis en demeure de manière peu amène de se prononcer sur le sujet. Des associations s’adressent d’abord à la société et aux LGBTIQ, d’autres pensent initier le changement par des revendications s’adressant aux pouvoirs en place ou aux institutions internationales. Shams et l’Association tunisienne de soutien aux minorités (ASTM) vont participer à l’intergroupe LGBT, un forum informel du Parlement européen.

    Iraqueer sollicite l’appui des autorités du Royaume-Uni via des parlementaires, le 15 juillet 2016, salue la levée du drapeau arc-en-ciel devant le consulat américain d’Irbil en 2016, lors du très officiel Pride Month et développe une analyse critique de la fragile avancée contenue dans les déclarations de 2016 du chef chiite irakien, Moktada al Sadr.

    Au Liban, Helem, La Fondation arabe pour les libertés et l’égalité, M-Coalition, le centre de santé sexuelle Marsa et la
    LebMASH dénoncent des arrestations dans un hammam gay en août 2014 et exigent la libération des emprisonnés.

    Un front LGBTQI (incluant des associations de la société civile) appelle les autorités tunisiennes à s’engager lors du prochain Examen périodique universel de la Tunisie devant le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, prévu en mai 2017, à abroger l’article 230 du code pénal, interdire la pratique du test anal, lutter contre toutes les formes de discrimination envers les LGBTQI et réprimer tout appel à la haine ou la violence. 

    Des manifestations publiques

    Les LGBT organisent des manifestations publiques au Maroc, en Tunisie et au Liban. Ainsi, au Maroc, un sit-in de nuit a lieu à Rabat en 2016, pour rendre hommage aux victimes de la tuerie d’Orlando, avec drapeaux arc-en-ciel et bougies. Au Liban, en 2012, des drapeaux arc-en-ciel sont arborés lors d’une « Laïque Pride » qui exigeait la fin du système confessionnel.

    La même année, une autre manifestation est organisée par l’association Helem, à Beyrouth, contre la pratique du test anal. En 2014, une centaine de manifestant-e-s se rassemblent devant le ministère de la Justice après l’arrestation et la garde à vue, assortie d’humiliations et de violences, de six gays et personnes trans dans un club. En 2016, Helem organise une projection-débat du film Priscilla, suivie d’une conférence de presse d’un rassemblement exigeant l’abrogation de l’article 534 du code pénal et la libération de personnes trans emprisonnées. En 2016, Proud Lebanon organise une réception à Khan Al Harir, en présence d’autres organisations et de diplomates.

    En Tunisie, le drapeau arc-en-ciel est arboré dès 2011, et une Première Gay Pride a lieu en 2015 sur le campus universitaire de Tunis, avec drapeaux et pancartes :

    « L’amour n’est pas un crime », « Mon corps, ma sexualité, mon droit ». La même année, un festival d’art féministe est organisé par Chouf à Carthage, repris l’année suivante (choufouhonna, soit « vous les avez vues »). Shams organise son premier meeting pour la dépénalisation de l’homosexualité à La Marsa, en 2015. A l’occasion du Forum social mondial à Tunis, en 2015, un rassemblement a lieu arborant le drapeau arc-en-ciel. En 2016, des militants LGBT défilent à Tunis avec ce drapeau à l’occasion du cinquième anniversaire de la révolution. Puis Shams organise un événement public à l’espace El Teatro de Tunis. En 2017, des équipes de Damj se rendent à Beja, Sousse et Gabes pour diffuser un guide de sécurité, juridique, numérique et informatique. Les projets poussent comme des champignons, ainsi Shams devrait lancer une hotline et une revue pour les homosexuel-le-s, intitulée Shams Mag.

    La dimension internationale  et régionale

    Très tôt, Tunisia’s Gay Day a pris part à la campagne de solidarité avec les gays d’Irak. La dimension s’est particulièrement exprimée au moment de la tuerie d’Orlando, en 2016.

    Les LGBTIQ joignent aux drapeaux nationaux leur bannière arc-en-ciel et participent à des manifestations au niveau international : Gay Pride d’Amsterdam (participation d’un bateau marocain en 2014 et 2016), Forum social mondial au Canada en 2016, avec la participation de Without Restriction (Tunisie). 

    Iraqueer participe au congrès de Stockholm de 2015, au Malmoë for Diversity Festival en 2016 (Suède), à la Copenhagen Winter Pride en 2016 (Danemark), à Queer Asia 2016 et à une action conjointe avec Out Right et London Young Professionnal Engagement Committee, à Londres en 2016.

    UAE LGBT Rights (Emirats arabes unis) s’associe à la célébration de l’IDAHO (Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie) en 2011, appelle à signer une pétition pour les homosexuels persécutés en Iran, appelle au Spirit Day, le 16 octobre 2014 et au Bisexual Visibility Day le 23 septembre 2014.

    En 2007, Abu Nawas (Algérie) participe à la conférence panafricaine de
    l’ILGA  (International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association) à Johannesburg, en Afrique du Sud.

    Quzah (Libye) participe à la Gay Pride 2016 en Italie, arborant drapeau libyen et drapeau arc-en-ciel.

    Des initiatives se font jour au niveau régional comme « Ensemble, notre voix est plus forte », organisée le 15 mai 2016 par des associations d’Algérie (trans et homosexuelles), d’Egypte ou du Soudan (Mesahat, Bedayaa). Ces mêmes associations lancent à  l’occasion du 8 mars 2016 la campagne « La voix des femmes queer du Nord de l’Afrique ».

    Khomsa est le premier réseau LGBT maghrébin ; il a été lancé en 2011. Queers of Levant, lancé par deux femmes de 22 ans en 2015, veut couvrir le Liban, la Syrie, la Palestine et la Jordanie. En novembre 2016, vingt-deux structures LGBTQI du Maghreb et du Moyen Orient publient une déclaration commune, suite à l’arrestation et à l’incarcération de deux marocaines mineures, en raison d’un baiser échangé sur la voie publique à Marrakech. Quatre associations du Maroc, d'Algérie, de Tunisie et Libye publient un communiqué commun pour la décriminalisation de l’homosexualité.

    MantiQitna (« Notre région », avec le Q majuscule pour Queer) est une association qui organise un stage annuel dans la discrétion, à destination des militant-e-s LGBTIQ de la région arabe. La dimension régionale se traduit aussi par l’émergence de blogs, sites et pages « arabes ».

    Pouvoirs, sociétés et répression

    Les réactions des pouvoirs en place peuvent être contradictoires. Ainsi, en Irak, on a vu Moqtada Al Sadr déclarer qu’il faut que les exactions à l’encontre des LGBT cessent, tout en réaffirmant dans la même phrase que l’homosexualité est une « maladie psychologique ». L’ambassadeur des Emirats arabes unis aux Etats-Unis s’est fendu d’une condamnation de la « tuerie haineuse d’Orlando » sans toutefois préciser qu’il s’agissait d’un massacre homophobe, tandis que les ambassadeurs des autres pays arabes se taisaient. Les Emirats arabes unis et l’Egypte  ont légalisé les opérations chirurgicales de réassignation de sexe (auquelles la minorité arabe d’Iran avait accès de plus longue date), mais cette légalisation vise à « supprimer » l’homosexualité.

    Au Liban, des évolutions sont régulièrement enregistrées au niveau juridique. L’article 534 du code pénal punit les relations sexuelles contraires « à l’ordre de la nature », une formulation sujette à diverses interprétations, qui a permis en 2009 de faire acquitter deux homos, le juge ayant estimé que « l’homosexualité (...) fait partie de la nature ». En 2017, le juge unique du tribunal du Metn n’a pu poursuivre un couple pour la même raison et en s’appuyant sur un article protégeant la liberté d’expression. En 2014, un juge acquitte une trans en se fondant notamment sur l’« égalité de tous les Libanais » prévue par la constitution. Un juge de la Cour d’appel de Beyrouth confirmera le droit d’une femme trans à faire modifier son identité, lui ouvrant l’accès aux traitements et à une vie privée.

    Il reste qu’à la différence d’autres mouvements (écologiques et féministes, notamment) ayant surgi ou s’étant renforcés dans le cadre des révolutions arabes, les LGBTIQ rencontrent l’hostilité de la majorité des sociétés et des révolutionnaires eux-mêmes. S’y ajoute le fait que les contre-révolutions ont sérieusement réduit les petits espaces militants, contraints à limiter voire suspendre leurs activités, particulièrement en Libye, Irak, Bahrein, Syrie ou au Yémen, où les homosexuel-le-s encourent la peine de mort. De façon générale, c’est la répression qui est la règle.

    En plus de celle qui vise tous les  LGBTIQ (criminalisation pénale, répression sociale et tortures spécifiques), ceux et celles qui les soutiennent, voire se contentent de leur donner la parole, sont à leur tour réprimés. Des publications sont interdites, leurs responsables pourchassés. En Tunisie, les militants de Shams sont menacés de mort et agressés régulièrement, parfois en présence de policiers impassibles. Les autorités yéménites bloquent l’accès à des sites LGBT. A Oman, Omantel bloque le blog Comunity Queer.

    D’autres sont purement et simplement assassinés comme en Libye, après passage devant des cours. En 2014, Ali Shalwi, Saad Fakhakhiri et Nassib Jazawi sont exécutés à l’issue d’un procès devant un tribunal de l’EI en Libye. C’est également le cas en Arabie Saoudite. En février 2017, Amna et Meeno, personnes trans d’origine pakistanaise, sont décédées sous la torture.

    Un mandat d’arrêt a été émis en 2017 contre Abbad Yahya, un romancier de Cisjordanie. Son polar, Jarima fi Ramallah (Un crime à Ramallah), a été saisi en Cisjordanie et à Gaza. Le procureur général de Palestine estime que le livre comporte des textes et termes dont la connotation sexuelle menace la « moralité et la pudeur publiques, et qui pourraient affecter la population, en particulier les mineurs. » Il est soutenu en cela par le président de l’Association des écrivains palestiniens, qui affirme : « c’est un roman stupide qui viole les valeurs nationales et religieuses de notre société pour flatter l’Occident et gagner des prix. Ma liberté d’écrivain s’arrête aux limites de la liberté du pays »...

    Luiza Toscane 

  • Nouveautés sur Algeria Watch

    hollande-en-algerie-repression-en-kabylie.jpg

    «Le FMI propose l'austérité !»

    Les dockers menacent de paralyser les ports

    500 000 enfants sans scolarité en Algérie

    Alger verrouillée, Bejaia est devenue la capitale des contes- tations sociales et politiques

     

  • Maroc. Vague d'arrestations massives visant des manifestants dans le Rif (Amnesty)

    maroc_12_0.jpg

    Depuis une semaine, les autorités marocaines procèdent à une vague massive d'arrestations, visant de nombreux manifestants, militants et blogueurs dans la région du Rif, dans le nord du Maroc, qui font suite à des mois de contestations réclamant la fin de la marginalisation des habitants et un meilleur accès aux services dans la région, a déclaré Amnesty International.  

    Dans certains cas, les personnes arrêtées sont privées de la possibilité de consulter rapidement leur avocat en garde à vue. Dans d’autres, les avocats qui ont pu voir leurs clients au tribunal d’Al Hoceima ont déclaré qu'ils présentaient des blessures visibles et avaient affirmé avoir été frappés lors de leur arrestation. En outre, on craint que des manifestants et des blogueurs pacifiques relayant les manifestations sur les réseaux sociaux ne figurent parmi les accusés, probablement pour des charges liées à la sûreté de l'État.

    « Cette vague d'arrestations ressemble fort à une tentative délibérée de punir les manifestants dans le Rif pour les mois de dissidence pacifique. Les autorités marocaines doivent respecter les droits à la liberté d'expression et de réunion. Les personnes accusées d'une infraction reconnue par la loi doivent bénéficier du droit à un procès équitable. Les autorités doivent veiller à ce que les militants pacifiques ne soient pas inculpés d'accusations forgées de toutes pièces en vue de les sanctionner pour leur participation aux manifestations dans le Rif », a déclaré Heba Morayef, directrice des recherches pour l'Afrique du Nord à Amnesty International.

    La récente vague de manifestations a éclaté après qu’un leader des contestations Nasser Zefzafi a publiquement pris à parti, lors de la prière du midi à la mosquée d'Al Hoceima le 26 mai, un imam qui aurait fait des déclarations hostiles aux manifestations populaires dans le Rif. Une vidéo de l'incident a ensuite été partagée sur les réseaux sociaux et il a été arrêté quelques jours plus tard.

    Entre le 26 et le 31 mai, les forces de sécurité ont appréhendé au moins 71 personnes en marge des manifestations à Al Hoceima et dans les villes voisines d'Imzouren et de Beni Bouayach. Certaines manifestations ont dégénéré en jets de pierres sur les forces de sécurité qui ont parfois réagi à coups de canons à eau et de gaz lacrymogènes. Des blessés ont été recensés dans les deux camps. Cependant, de nombreux militants, dont des manifestants pacifiques et des blogueurs qui avaient relayé les événements sur les réseaux sociaux, ont été arrêtés après la fin des manifestations.

    Au moins 33 personnes comparaissent devant les tribunaux, inculpées par le procureur général du roi à Al Hoceima. Elles sont notamment accusées d'assaut et insulte contre des représentants de l’État, jet de pierres, rébellion et rassemblement non autorisé. Une demande concernant la libération de 26 personnes placées en détention provisoire a été refusée et l'affaire est reportée au 6 juin. Elles sont détenues à la prison locale d'Al Hoceima.

    Selon les avocats, plusieurs accusés ayant comparu devant le procureur général du roi à Al Hoceima présentaient des blessures visibles sur le visage et le corps. Les accusés leur ont raconté que les policiers les avaient battus, frappés, leur avaient donné des coups de pied et des claques lors de leur arrestation et durant leur transfert aux postes de police. Beaucoup ont relaté avoir été insultés ou menacés, notamment de viol, par les policiers qui les ont arrêtés. D'autres ont signé des procès-verbaux d'interrogatoire pour s'apercevoir ensuite que des pages y avaient été ajoutées sans leur consentement. Le procureur général du roi a ordonné des examens médicaux dans plusieurs affaires.

    Les avocats ont déclaré qu'ils n'avaient pas pu rendre visite à leurs clients pendant leur garde à vue au poste d'Al Hoceima. En effet, la police judiciaire d'Al Hoceima n'a pas informé les proches des détenus de l'endroit où ils se trouvaient, et ils n’ont donc pas pu donner d’instructions à leurs avocats. En outre, les avocats n'ont pas pu obtenir l'autorisation du procureur général du roi de rendre visite à leurs clients en garde à vue avant l'expiration du délai de 24 heures après l'arrestation, comme l'exige pourtant le droit marocain.

    Sur les 71 personnes arrêtées entre le 26 et le 31 mai, 31 ont été transférées à Casablanca pour être interrogées par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ), organe national chargé des crimes graves, notamment des infractions liées à la sûreté de l'État et au terrorisme. Bien que les détenus n'aient pas encore été inculpés, il est à craindre qu’ils ne soient accusés d'atteintes à la sûreté de l'État.

    « Nous déplorons que les autorités envisagent de porter des accusations liées à la sûreté de l'État pour sanctionner des militants ayant pris part aux manifestations », a déclaré Heba Morayef.

    Les avocats n'ont pu rendre visite qu'à 22 détenus sur les 31 transférés à Casablanca le 1er juin. La plupart ont affirmé que des policiers les avaient insultés, menacés et parfois roués de coups de pied, lors de l'arrestation, durant le transfert vers le poste d'Al Hoceima ou au poste. Toutefois, ils ont décrit des conditions de détention décentes pendant leur garde à vue à la Brigade nationale de la police judiciaire. Ils seront rapidement rapatriés à Al Hoceima pour une audience devant le procureur général du roi à la cour d'appel d'Al Hoceima.

    Les avocats n'ont pas encore pu rencontrer un groupe de sept autres détenus, dont le leader des contestations Nasser Zefzafi, les magistrats ayant retardé leur entrevue. Ces détenus devraient recevoir la visite de leurs avocats le 5 juin. Deux personnes arrêtées le 31 mai n’ont toujours pas rencontré leur avocat.

    Au titre du Code de procédure pénale du Maroc, la police peut maintenir en garde à vue un détenu sans inculpation jusqu'à trois jours pour des infractions de droit commun, jusqu'à huit jours pour des infractions liées à la sûreté de l'État, et jusqu'à 12 jours pour des infractions liées au terrorisme. La loi autorise les magistrats à retarder l'accès aux avocats, pour les besoins de l'enquête.

    « Le risque d’atteintes aux droits humains est maximal au cours des premières heures suivant l'arrestation, surtout si les détenus sont coupés du monde extérieur – aussi est-il essentiel d'informer les familles et de pouvoir consulter rapidement un avocat », a déclaré Heba Morayef.

    Amnesty International demande aux autorités d'inclure dans la réforme de la procédure pénale le droit pour tous les suspects d'être assistés d'un avocat pendant les interrogatoires de la police.

    Peu après l'incident à la mosquée d'Al Hoceima qui a déclenché la vague de protestations, les forces de sécurité ont perquisitionné le domicile du leader contestataire Nasser Zefzafi en son absence, abîmant des biens et confisquant des livres appartenant à ses parents âgés avec qui il vit. Quelques jours plus tard, le 29 mai, il a été arrêté au terme d'une traque compliquée, au cours de laquelle les maisons voisines ont été réquisitionnées, et transféré par hélicoptère au siège de la BNPJ, à Casablanca.

    Amnesty International craint que les conditions de son arrestation et les déclarations officielles reprenant en détail les infractions dont il est soupçonné alors qu'il n’est pas encore inculpé ne bafouent son droit à la présomption d'innocence et celui des militants arrêtés avec lui. Des images et des vidéos divulguées de son arrestation, sur lesquelles on le voit cagoulé et contraint de baisser la tête, laissent à penser qu'il a pu être traité de manière dégradante.

    2 juin 2017

    https://www.amnesty.org/fr/

  • Israël. Cinquante ans (1967) de mensonges (A l'Encontre.ch)

    Israel Kid Rocket Sign.jpg

    Cela a commencé avec la question comment nommer la «West Bank» (la Cisjordanie) et Gaza. Sur la Radio d’Israël, il fut décidé d’utiliser le terme «territoires temporairement occupés». C’était le mensonge N° 1.

    Acceptons l’idée que l’occupation est justifiée. Disons aussi qu’Israël n’a pas le choix. Décidons même de ne pas la qualifier d’occupation. Affirmons qu’elle a été reconnue par le droit international et que le monde l’a applaudie. Prétendons que les Palestiniens sont reconnaissants de sa présence. Reste cependant un petit problème qui continue à flotter sur le sujet: tout ceci repose totalement sur des mensonges.

    Du début jusqu’à la fin, sans cesse repoussée, c’est un véritable tissu de mensonges. Il n’y a pas un mot de vérité qui y soit attaché.

    Sans ces mensonges, tout ce récit se serait décomposé depuis longtemps. Sans ces mensonges, il est peu probable que cela eût pu jamais exister. Ces mensonges, dont la droite est fière de certains d’entre eux («pour le bien de la Terre d’Israël, il est acceptable de mentir»), suffisent à faire reculer d’horreur toute personne honnête. On n’a pas besoin de ces autres horreurs pour en être convaincu.

    • Cela a commencé avec la question de savoir comment qualifier les territoires. Sur la radio israélienne, on a décidé d’utiliser le terme «territoires temporairement occupés». C’était le mensonge N° 1, impliquant que l’occupation était temporaire et qu’Israël avait l’intention d’évacuer ces territoires, qu’il ne s’agissait que d’un élément de négociation dans la recherche de la paix. C’est probablement le plus gros mensonge et certainement le plus décisif. C’est celui qui a permis de célébrer son jubilé.

    La vérité, c’est qu’Israël n’a jamais eu l’intention de mettre fin à l’occupation. Son supposé caractère temporaire n’a servi qu’à tromper le monde grâce à sa vertu dormitive.

    • Le deuxième mensonge majeur résidait dans l’argument selon lequel l’occupation sert les intérêts sécuritaires d’Israël, qu’il s’agit d’une mesure d’autodéfense utilisée par une nation démunie, sans défenses, cernée par des ennemis.

    • Le troisième mensonge fut le «processus de paix», qui n’a jamais véritablement pris forme et qui, de toute façon, n’a été envisagé que pour allouer encore plus de temps à l’occupation. Ce mensonge pouvait reposer sur plusieurs appuis. Le monde en a été complice, se mentant continuellement à lui-même. Il y a eu des discussions, le déploiement de cartes (toutes similaires), des conférences de paix ont été organisées avec de nombreux cycles de négociations et des «sommets», avec des délégués qui multipliaient des allers-retours, et surtout un verbiage vide.

    Tout cela reposait sur un mensonge, l’hypothèse invalide qu’Israël eût un jour l’intention de mettre fin à l’occupation.

    • Le quatrième mensonge, évidemment, est l’entreprise de colonisation. Ce projet est né et a grandi dans un mensonge. Aucune colonie n’a été établie honnêtement, depuis la nuit passée au Park Hôtel d’Hébron [occupation du Park Hôtel, le 4 avril 1968, par le Gush Emunim – formation intégriste acteur d’une politique de colonisation – prétextant vouloir passer Pessah (Pâques) à Hébron, avant d’en faire, de suite, une ville en voie d’occupation], en passant par les «camps de travail», les «camps de protection», les «fouilles archéologiques», les «réserves naturelles», les «espaces verts», les «zones protégées lors des opérations militaires», les «terrains devant être cadastrés» [dans la foulée du système de la colonisation anglaise], les avant-postes et autres expansions – toutes ces inventions furent mises en place en un clin d’œil ou sur la base d’un hochement de tête [donc avec la dimension, souvent, de reconnaissance post-factum], et ont culminé dans le plus gros mensonge de ce contexte, celui des «terres d’Etat», mensonge qui ne peut être comparé qu’à celui des «absents présents» palestiniens d’Israël.

    • Les colons ont menti et les politiques ont fait de même, l’armée et l’Administration civile dans les territoires ont menti – ils ont tous menti au monde et à eux-mêmes. De la protection d’un pylône d’antennes est née une méga colonie et d’un «week-end» dans cet hôtel d’Hébron est né le pire de l’ensemble de ces «acquisitions». Les membres du cabinet ministériel qui ont ratifié, les membres de la Knesset [parlement] qui ont opiné du chef et cligné de l’œil, les officiers qui ont signé et les journalistes qui ont blanchi le propos, tous connaissaient la vérité.

    Les Américains qui ont «condamné» et les Européens qui ont «été furieux», l’Assemblée générale de l’ONU qui «a fait appel» et le Conseil de sécurité qui «a décidé», aucun d’entre eux n’a jamais eu la moindre intention d’y donner suite avec quelque action que ce soit. Le monde se ment aussi à lui-même. Cette façon de faire arrange tout le monde.

    • Cela facilite aussi l’émission sans fin de mensonges quotidiens qui camouflent les crimes commis par les Forces de défense israéliennes, la Police des frontières, le Shin Bet, l’Administration des prisons et l’Administration civile – la totalité de l’appareil de l’occupation. Cela favorise aussi l’utilisation d’un langage aseptisé, le langage de l’occupant tant aimé des médias, le même langage que celui utilisé pour décrire leurs excuses et leurs auto-justifications. Il n’y a pas en Israël de stérilisation du langage comparable à celui qui décrit l’occupation et il n’y a pas d’autre large coalition qui la diffuse et la soutienne avec autant de dévotion.

    • La seule démocratie du Moyen-Orient qui utilise une tyrannie militaire brutale et «l’armée la plus morale du monde» qui tue plus de 500 enfants et 250 femmes en un seul été – quelqu’un peut-il concevoir un mensonge plus gros que celui-là? Quelqu’un peut-il imaginer une plus grande auto-illusion que celle qui prévaut en Israël et qui dit que tout ceci nous a été imposé, que nous ne le voulions pas, que ce sont les Arabes qu’il faut blâmer? Et encore, nous n’avons pas mentionné le mensonge des deux Etats et le mensonge comme quoi Israël recherche la paix, les mensonges sur la Nakba de 1948 et la «pureté» de nos armes dans cette guerre, le mensonge à propos du monde entier qui serait contre nous et le mensonge comme quoi les deux côtés sont à blâmer.

    • Depuis les paroles de Golda Meir [1898-1978, premier ministre de 1969 à 1974, «la grande mère d’Israël» pour la presse israélienne et la «Dame de fer», ainsi nommée, bien avant Mme Thatcher]: «nous ne pardonnerons jamais aux Arabes d’obliger nos enfants à les tuer» à «une nation ne peut pas être un occupant sur sa propre terre», les mensonges succèdent aux mensonges. Cela ne s’est pas arrêté jusqu’à aujourd’hui. Cinquante ans d’occupation, cinquante nuances de mensonges. Et maintenant? Encore cinquante ans de plus? (Article publié dans le quotidien israélien Haaretz, le 1er juin 2017; traduction A l’Encontre)

    Alencontre le 5 - juin - 2017

    Gideon Levy

    http://alencontre.org/