Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Révolutions Arabes - Page 3

  • À nos ennemis “anti-impérialistes” (Souria Houria)

    assad che.jpg

    Un jour à Istanbul, j’ai croisé un communiste turc qui a cru nécessaire de m’expliquer le conflit syrien.

    Selon lui, il s’agissait d’un complot impérialiste contre le régime progressiste de Bachar El-Assad. Moi, Syrien, ayant passé les cinquante-deux années de ma vie en Syrie, je devais écouter sans broncher les élucubra- tions de cet homme qui n’y avait probablement jamais mis ses pieds. La même chose s’est reproduite lors de rencontres avec des Allemands, Britanniques ou Américains convaincus d’en savoir plus que moi sur mon pays.

    On n’accorde guère de valeur à ce que disent les Syriens sur leur propre pays et on leur dénie la capacité intellectuelle d’avoir des analyses pertinentes.

    Au mieux, ils sont ravalés au rôle de source secondaire pour fournir une citation qui permettra de compléter l’article d’un journaliste ou les travaux académiques d’un chercheur. Ce traitement nous est réservé aussi bien de la part de la gauche anti-impérialiste que de la droite et plus généralement d’une majorité d’Occidentaux.

    Cette majorité a une approche de la Syrie et du Moyen-Orient qui repose sur trois points.

    Premièrement, le discours géopolitique qui a pour principale préoccupation la stabilité régionale. Deuxièmement, le discours culturaliste qui se focalise sur l’islam, l’islamisme, le terrorisme et les droits des minorités. Troisièmement, il y a le discours droits-de-l’hommiste, qui aborde les Syriens en tant que victimes (victimes de tortures, réfugiés…), mais qui ne s’attarde guère sur la dimension politique et sociale de leur lutte. Aucun de ces trois discours ne s’intéresse aux individus, ni à la réalité de la vie sociale, ni aux aspirations des gens.

    La droite occidentale fait siens les deux premiers discours, le géopolitique et le culturaliste.

    Et la gauche anti-impérialiste considère qu’il faut se préoccuper uniquement des grands dossiers de la politique internationale et combattre l’impérialisme sans regarder les choses par le petit bout de la lorgnette. Pour elle, le conflit syrien avec ses obscurs ressorts locaux est subalterne par rapport aux grandes considérations géopolitiques : Israël occupe une partie du territoire syrien, donc la Syrie est anti-impérialiste et propalestinienne. Et puisque la Syrie est gouvernée par la famille Assad depuis plus d’un demi-siècle, cette gauche en vient à être pro-Assad.

    Cette approche ignore la réalité politique, économique, culturelle, sociologique et historique.

    Obnubilés par de grandes considérations générales, ces anti-impérialistes ne croient pas nécessaire de s’intéresser à la réalité d’en bas. Ainsi ne voient-ils pas que le peuple syrien est “palestinisé” par le régime Assad, c’est-à-dire que les Syriens sont traités dans leur propre pays comme s’ils étaient sous occupation. Le régime d’Assad n’a rien d’anti-impérialiste. Mais, au-delà de cette évidence, les luttes pour la démocratie et la justice sociale ne sont pas subalternes aux grands dessins abstraits ; elles existent per se. Personne n’aurait l’idée, au nom de considérations géopolitiques, de dénier aux Coréens du Nord le droit de combattre leur régime fasciste. Pour critiquer le monde et le changer, l’anti-impérialisme ne s’avère pas être la bonne entrée pour y parvenir, faute de culture démocratique en son sein.

    Il faut donc affirmer l’autonomie des différentes luttes [locales par rapport aux grandes considérations géopolitiques], et en comprendre les logiques internes.

    L’État d’Assad n’est rien d’autre qu’un régime fasciste héréditaire dont le bilan après un demi-siècle d’histoire se résume à l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie, extrêmement riche et brutale, prête à détruire le pays pour garder le pouvoir.

    L’idéologie de cette classe de privilégiés met à l’honneur une modernité matérielle, mais certainement pas une modernité de valeurs.

    Au contraire, elle s’accommode d’un violent racisme envers les pauvres de Syrie – parmi lesquels les sunnites sont surreprésentés –, à l’instar des Blancs d’Afrique du Sud pendant l’apartheid envers les Noirs. Dans chacun des exemples cités, les premiers considèrent les seconds comme des personnes arriérées, dont l’extermination ne pose pas de problème moral, voire est considérée comme souhaitable. Cet État a accepté toutes les injonctions impérialistes au fi l des ans. Et il a surtout traité les Syriens comme des esclaves, détruisant toute possibilité de l’émergence d’une vie sociale, politique ou syndicale indépendante. En Syrie aussi, il existe des communistes anti-impérialistes locaux, fidèles à l’État assadien. Ce sont les “bakdachis”, de la tendance de Khaled Bakdach, qui était le secrétaire général du PC syrien officiel, fidèle parmi les fidèles à Moscou. À sa mort, son épouse, Wessal Farha, a récupéré le parti en héritage. Puis c’est le fils qui en a hérité quand elle est morte à son tour.

    Les bakdachis appartiennent aujourd’hui à la classe moyenne, avec leur mode de vie mondialisé, vivant dans les centres-villes, totalement préservés des affres que connaissent leurs compatriotes.

    Et quand les Syriens se font arrêter, humilier, torturer et assassiner, les bakdachis rabâchent des discours anti-impérialistes. Je ne connais pas un seul héraut de l’anti-impérialisme occidental qui, dans un des pays “impérialistes”, ait été torturé, discriminé légalement ou politiquement, interdit de voyager ou d’écrire. Je crois que ces anti-impérialistes ne savent même pas le sens de ces mots, à l’instar d’un Africain qui ne sait pas ce qu’est l’abondance ou d’un Suédois qui ne sait pas ce que c’est un manque.

    Un peu de modestie.

    Des journalistes occidentaux lassés de leur vie dans les grandes métropoles trouvent plaisant d’aller faire un tour à Damas ou à Beyrouth. Avec leurs confortables salaires, ils peuvent vivre où ils veulent. Nous, démocrates syriens, nous ne voulons pas les priver du droit de voyager, ni de la liberté d’expression. Mais nous voudrions qu’ils se montrent solidaires de nous et qu’ils condamnent cette clique qui s’ingénie à nous priver, nous autres Syriens ordinaires, de ces mêmes droits.

    Il y a quelque chose d’intrinsèquement impérialiste dans l’anti-impérialisme de cette gauche.

    Le conflit syrien justement permet de le montrer. Quand les anti-impérialistes occidentaux sortent l’argument de la guerre contre le terrorisme islamiste, ils semblent ne pas voir que cette guerre s’articule autour d’une conception étatiste qui renforce les États au détriment des sociétés et des mouvements sociaux. C’est une guerre qui insère Assad dans le système de domination du monde par les puissants. Qui plus est, elle lui permet de se prévaloir d’une cause alors qu’il n’en avait aucune. Il y a quelque chose d’intrinsèquement étatiste dans la structuration de la gauche anti-impérialiste. Et la guerre contre le terrorisme n’a aucun succès à son actif, mais a détruit au moins trois pays : l’Afghanistan, l’Irak et la Syrie. Un tel bilan n’a rien d’étonnant de la part de forces impérialistes qui se caractérisent par l’arrogance et le racisme et qui ne se sentent pas obligées de rendre compte de leurs crimes.

    Mais là où l’impérialisme a subordonné sa vision du conflit syrien à la guerre contre le terrorisme, l’anti-impérialisme a subordonné la sienne à la notion de changement de régime.

    Or une politique de changement de régime ne peut être autre chose aux yeux des anti-impérialistes qu’une manigance impérialiste.Faut-il leur rappeler que ce n’est pas l’impérialisme américain qui a voulu le changement de régime syrien ? C’est nous, Syriens, qui le voulons. Les États-Unis et la Russie subordonnent notre lutte pour la liberté à la guerre sans fi n contre le terrorisme. La gauche occidentale subordonne notre lutte pour la liberté à la lutte contre l’impérialisme.

    De son côté, le régime assadien subordonne les aspirations à la liberté du peuple syrien au mensonge de la lutte contre Israël.

    Finalement, les islamistes subordonnent notre lutte globale à une guerre religieuse. Le point commun de tous est qu’ils prennent la posture de celui qui peut décider à notre place, enfants immatures que nous sommes à leurs yeux. Ceux des Syriens qui refusent d’être ainsi infantilisés sont alors considérés comme incompétents par les uns, traîtres par les deuxièmes et mécréants par les troisièmes.

    Mais le fondement du paternalisme des anti-impérialistes est à trouver dans l’évolution de cette gauche et de son accession à une classe moyenne coupée des problèmes de la société.

    Cela est lié aux transformations économiques dans les pays occidentaux, avec une industrie à l’agonie et une classe ouvrière en perte de vitesse, favorisant l’émergence d’une gauche “des campus”, qui ne fait rien et qui sait peu. Il ne s’agit pas de leur dire de ne pas se mêler de nos affaires. Au contraire, nous voulons qu’ils s’en mêlent. Nous aussi nous nous mêlons de leurs affaires et personne ne nous en empêchera. Nous vivons dans le même monde.

    Mais nous exigeons un peu de modestie.

    Cette gauche anti-impérialiste doit écouter plutôt que donner des leçons ; elle doit cesser de subordonner notre lutte à d’autres causes ; elle doit accepter que nous sommes ses égaux et semblables.

    Yassin Al-Haj Saleh  Al-Jumhuriya (extraits) Istanbul – Publié le 2 mars سورية واليسارالأنتي-إمبريالي الغربي

    * Michel Seurat, sociologue et chercheur français, spécialiste de la Syrie, mort en captivité à Beyrouth en 1986, alors qu’il était otage du Hezbollah, selon différentes sources.

     PASCAL FENAUX·MERCREDI 15 MARS 2017

    Coup de colère du grand intellectuel syrien Yassin Al-Haj Saleh contre une gauche occidentale qui soutient le régime syrien et ferme les yeux sur ses crimes abominables.

    “À la mémoire de Michel Seurat*”

    Source : Courrier International - Date de parution le : 15/03/2017

     Souria Houria le 20 mars 2017

    https://www.facebook.com/

  • Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’à 2021 (ATTAC Maroc)

    Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’à 2021

    Le Maroc sans gouvernement ? Le FMI assure le job jusqu’en 2021

    Dans la lutte des places, en cours, pour la formation du prochain gouvernement marocain, la politique économique du pays pour les cinq prochaines années semble décidée d’avance par le FMI. A ATTAC Maroc, nous refusons cette servitude économique volontaire. 

    Salaheddine Lemaizi, militant ATTAC Maroc

    Le Maroc est sans gouvernement depuis plus de cinq mois. Les tractations pour la formation du prochain exécutif sont au point mort. Le Parti justice et développement (PJD) [Islamiste, pro-monarchie], est sorti vainqueur des élections législatives du 7 octobre 2016. Depuis ce jour-là, ce parti fait face à un chantage de la part de partis affiliés au Makhzen[1]. Pendant que les négociations s’enlisent, un acteur habitué aux situations de crise politique s’immisce dans la gestion économique du pays. Le Fonds monétaire international (FMI) s’offre un boulevard pour « accélérer le rythme des réformes structurelles ».

    Aidé par un ministre des Finances par intérim[2] aligné sur les positions du FMI et de la Banque mondiale et un directeur de la Banque centrale, artisan de l’ajustement structurel permanent au Maroc depuis trois décennies[3], ainsi que par la haute technocratie du département des Finances, le FMI obtient gain de cause sur quasiment toutes ses demandes. Ainsi tout le processus de démocratie électorale se trouve vidé de son sens. Avant d’analyser le contenu de ce programme, deux remarques s’imposent sur le manque de transparence du Maroc et la nature anti-démocratique du FMI.

    Sur l’absence de transparence gouvernementale  

    À travers le suivi de la relation FMI-Maroc depuis quatre ans par ATTAC Maroc[4], nous ne pouvons qu’être scandalisés par le manque de transparence des autorités marocaines sur ce dossier. Au moment de la signature de la première Ligne de précaution et de liquidité (LPL) en juillet 2012, les représentants de l’État marocain ont nié s’être engagés sur des réformes précises. Or, ils seront démentis par leur partenaire, le FMI. L’institution financière publiait la lettre d’intention signée par le ministre des Finances marocain et le directeur de la banque centrale, mentionnant des engagements chiffrés sur quatre ans[5].

    Précisons que le LPL n’est pas un prêt mais simplement « une assurance contre les chocs externes » destinée aux pays « dont l’économie est foncièrement solide et qui ont fait leurs preuves en appliquant une politique économique avisée, mais qui restent exposés à certains facteurs de vulnérabilité », selon FMI. Ce que ne dit pas cette institution c’est que cette assurance comprend deux niveaux de conditionnalités et a couté aux contribuables 540 millions de DH en quatre ans[6], sans que le Maroc ne reçoive un seul dirham.

    Dans un pays qui respecte ses citoyens et leur intelligence, le minimum aurait été de publier ces informations sur les sites officiels marocains, accompagné d’une traduction de ce document vers l’arabe, langue officielle du pays. Au lieu de cela, l’État marocain préfère la stratégie de l’autruche.

    De l’anti-démocratique FMI 

    Il ne faut pas se leurrer non plus sur la nature du FMI. Cette institution est le contraire d’une institution démocratique. « Le FMI s’est vu adjoindre un mode de fonctionnement proche de celui d’une entreprise »[7], décrivent Damien Millet et Éric Toussaint. Entre les État-actionnaires du FMI les rapports de force sont fortement déséquilibrés. Les États-Unis disposent, à eux seuls, de 17 % des droits de vote au sein du Conseil d’administration du FMI, contrôlant de facto cette institution et ses choix. Ce pouvoir est démesuré si on le compare à celui des Pays en voie de développement dont les droits de vote sont ridiculement réduits eu égard à la taille des populations qu’ils représentent (voir graphique ci-dessous). Les réformes apportées à cette répartition des votes n’ont pas changé l’ADN anti-démocratique du FMI.

    FMI Droits de votes

    Figure 1 Répartition des droits de votes au sein du CA du FMI. Source: Millet et Toussaint (2012)

    Durant l’apartheid en Afrique du Sud, le FMI a fait affaire avec ce régime raciste. « En 1970-1971, l’Afrique du Sud, que le FMI a jugé tout à fait fréquentable en dépit des violations continues des droits de l’homme, lui a vendu de grosses quantités d’or », rappellent Millet et Toussaint[8]. Plus récemment, le FMI et ses alter egos, la Commission européenne et la Banque centrale, n’ont pas dissimulé leur mépris pour le choix démocratique du peuple grec lors du référendum de juillet 2015[9].

    De l’illégitimité de la Ligne de précaution et liquidité

    Nous sommes en juillet 2016, le gouvernement dirigé par Abdelilah Benkirane (PJD) joue les arrêts de jeu. Pourtant, cet exécutif demande de renouveler pour une troisième fois en quatre ans, la Ligne de précaution et de liquidité (LPL) pour un montant de 3,47 milliards de dollars. Ce gouvernement ne tient pas sa promesse[10], celle de ne pas renouveler cette LPL. Le ministre des Finances marocain déclarait en octobre 2016 : « Les conditions qui ont amené le Maroc à recourir en 2012 à la première LPL ne sont plus d’actualité. Et l’opportunité de recourir à une 3ème LPL se justifie de moins en moins »[11]. Amnésique, le ministre des Finances défendra cette nouvelle LPL en avançant ses arguments bricolés : « rassurer les investisseurs internationaux, disposer d’une assurance face aux chocs exogènes…». Le gouvernement n’est pas à une contradiction près.

    Le package de « réformes » prévu par cette nouvelle LPL conduira le pays pour les quatre prochaines années à poursuivre la politique d’austérité initiée dans son premier mandat[12]. Ce programme et cette LPL n’ont aucune légitimité démocratique, car signés par un gouvernement sortant, aux dernières semaines de son mandat.

    De l’austérité pour cinq ans

    Les engagements du gouvernement sortant dans le cadre de la LPL réduisent à néant tout espoir d’une relance économique. « Les objectifs énoncés pour 2020-2021 dans la dernière note du FMI donnent une idée assez précise des objectifs gouvernementaux pour les cinq prochaines années », explique, l’économiste Zouhair Ait Benhamou[13]. Pour ce dernier, les choix macro-économique sont déjà faits jusqu’en 2021.

    D’ici 2021, le Maroc devrait réduire son déficit budgétaire à 2,4 %. Un engagement dangereux pour la population et l’économie du pays. Une cible qui devrait s’accompagner de nouvelles réductions budgétaires (baisse de la dépense publique et du recrutement dans la fonction publique). Le FMI s’acharne  à  exiger une réduction du déficit depuis 2012. Ce qu’il a obtenu -essentiellement- grâce à la baisse de la facture énergétique du pays. Le déficit public est passé de 7,3 % en 2012 à 3,9 % en 2016. Rappelons l’objectif de départ pour 2016, était un déficit de 3 % dès 2016.

    Croissance Maroc et déficit

    Figure 2 Croissance économique et équilibres budgétaires. Source HCP

     Comme l’indique le graphique ci-dessus, le rôle essentiel du gouvernement sortant a été le retour aux sacro-saints « équilibres macro-économiques » chers au FMI, au détriment de la « croissance »[14] et aux efforts dans les secteurs. Ceci est le constat amer du très officiel Haut-commissariat au Plan (HCP). Dans son document intitulé : « Budget Economique Exploratoire 2017»[15], on pouvait lire cet aveu d’échec :

    « La recherche de la stabilité macroéconomique dans un contexte de croissance économique faible et d’un contenu en opportunités d’emploi ne répondant pas aux aspirations de la population, suscite des interrogations sur la pertinence d’un tel modèle dans le contexte d’une transition démographique accélérée ».

    Le deuxième engagement phare est celui de la réduction de la dette publique de 4,3 % du PIB. La dette publique du Trésor correspond à 64,3 % du PIB. Une dette en hausse de 17,4 % en huit ans. Pourtant, les engagements des deux premières LPL de 2012 et 2014 visaient à faire baisser la dette. À l’opposé, la dette a continué à croitre (voir graphique n°3). Désormais et par la grâce de cette troisième LPL, le Maroc devrait réduire sa dette de 4,3 % en un mandat. Pour y arriver, le FMI et le Maroc promettent des chimères : «  Le Staff du FMI et les autorités sont d’accord pour maintenir l’objectif de réduire la dette public à 58,7 % du PIB d’ici 2020, afin d’accroitre l’assiette fiscale, sans affecter la croissance »[16]. Ce jeu d’équilibrisme est perdu d’avance. Chercher à réduire la dette se fera au détriment des secteurs sociaux.

    Dette situation Maroc 2015 (1)

    Figure 3 Evolution de l’encours de la dette du Trésor. Source: Min. Finances 2017

    Cet objectif est intenable économiquement et socialement. Une tentative de l’appliquer serait synonyme d’un plan d’austérité drastique. Avec des conséquences sociales catastrophiques pour le peuple marocain. D’ailleurs, la Loi de finances 2017 donne un avant-goût de ce menu avec une deuxième baisse consécutive du budget de l’Éducation nationale.

    Troisième engagement, c’est la flexibilité du change. Vieille revendication du FMI depuis les années 80, les différents gouvernements ont fait de la résistance durant trois décennies pour retarder son application. Il a fallu l’arrivée de ce gouvernement en fin de mandat pour accélérer la mise en application de cette troisième réforme dangereuse. Faute d’un gouvernement, c’est la Banque centrale qui gère toute l’opération. Le tout sans consultation du parlement et de vrai débat public sur cette question fondamentale[17].  Les autorités monétaires présentent la migration vers le change flottant comme une décision technique. Alors qu’en regardant de plus près, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une décision aux lourdes conséquences sur l’économie[18].

    De la servitude économique volontaire

    Ce rappel des engagements du Maroc pris par un gouvernement en fin de mandat pose la question du rôle des élections et de la démocratie dans un pays. De fait, le prochain gouvernement n’aura aucune marge de manœuvre économique et sociale. Encadré fortement par le FMI et sa LPL, épaulé par la Banque centrale, le prochain exécutif ne fera qu’appliquer ces mesures.

    Ne nous faisons pas d’illusion non plus, tous les partis (majorité comme opposition parlementaire) sont alignés sur les thèses du FMI. A tel point que les programmes électoraux des grands partis marocains se rejoignent sur « la rigueur budgétaire » à appliquer les prochaines années. Mais, il est nécessaire de rappeler qu’un virage de la politique économique ne peut se faire sans une rupture avec les recommandations du FMI, et en premier lieu en finir avec cette LPL, qui est une forme de servitude économique volontaire.

    Certes, le Maroc n’est pas du tout une démocratie. L’essentiel des décisions politiques se prennent dans d’autres cercles que celui du gouvernement, mais il faut mettre les politiques face à leurs responsabilités, leur rappeler qu’une autre économie est possible et envisageable. L’austérité, la réduction des budgets des secteurs sociaux, la privatisation ne sont plus des solutions. Ces remèdes mortifères ont partout échoué. Une institution sous influence comme le FMI ne sert que les intérêts de ses principaux actionnaires et des classes dirigeantes au Nord comme au Sud. En finir avec l’hégémonie d’une pensée économique dominante est le sens du combat d’ATTAC Maroc et de notre réseau CADTM, pour un autre monde possible.

    Salaheddine Lemaizi, militant d’ATTAC Maroc, association membre du Comité pour l’Abolition des dettes illégitimes (CADTM).  

    http://attacmaroc.org/fr/

    Notes:

    [1] Appareil de gouvernance de la monarchie, composé de relais dans le monde politique, économique, sécuritaire, médiatique et associatif.

    [2] Mohamed Boussaid, a été directeur du département de la privatisation entre 2001 et 2004, période où État avait bradé ses plus importantes entreprises. En 2004, il est nommé ministre de la modernisation des secteurs publics, où il appliquera le sinistre Programme de départ volontaire des fonctionnaires, pensé par le Banque mondiale. Un programme qui a eu des conséquences dramatiques sur la qualité de la fonction publique.

    [3] Abdelatif Jouahri, gouverneur de la banque centrale depuis 2003, ce personnage clé du néolibéralisme à la marocaine a été ministre des Finances durant le PAS entre 1981-86.

    [4] Voir à ce sujet, un dossier complet sur notre site et notamment, le texte S. Lemaizi, Austérité et ajustement au Maroc. Le gouvernement garde la « Ligne » du FMI et le citoyen paie le prix,  mai 2014

    [5] Morocco, Request for a Precautionary Credit Line arrangement, Letter of intent, Rabat, 27 july 2012

    [6] Selon la déclaration du ministre du budget, la LPL coûte 135,1 millions de DH/an. Voir, G.W. Karmouni, LPL, un piège tendu au Maroc, E&E, juin 2014,

    [7] Damien Millet et Eric Toussaint, 65 questions 65 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, p.70 CADTM, 2012

    [8] Millet et Toussaint, p.70

    [9] Cinzia Arruzza, Référendum en Grèce : la nouvelle bataille de Marathon, CADTM, juillet 2015.

    [10] Momar Diao, Maroc-FMI, La LPL, c’est fini, Finance News, janvier 2016

    [11] Amine Khadiri, FMI/Maroc : La LPL sera-t-elle reconduite ?, Finance News, Novembre 2015

    [12] Pour une analyse complète de ce programme, lire, Omar Aziki, Le FMI continue à imposer ses réformes catastrophiques au Maroc, février 2017

    [13] Zouhair Ait Benhamou, Les objectifs macro-économiques du Maroc, déjà fixés avec le FMI jusqu’en 2021, août 2016, LeDesk

    [14] Nous utilisons ce terme avec beaucoup de précaution, car même dans le cas d’une croissance positive, il n’est pas avéré qu’elle profite aux classes populaires.

    [15] HCP, Note de synthèse du budget économique exploratoire 2017, juillet 2016

    [16] Morocco : 2016 Article IV Consultation-Press Release; Staff Report; and Statement by the Executive Director for Morocco, p. 14

    [17] Pour un éclairage critique sur cette question, lire : Mouvement ANFASS, La libéralisation de change de la monnaie nationale est une affaire politique !, janvier 2017

    [18] Mohamed Taleb, Le change flexible n’est pas qu’un choix technique : A. Jouahri doit s’expliquer, Perspectives Med, juillet 2016.

  • En Tunisie, on assiste à un mouvement de restauration qui s’est produit de manière démocratique (L'Orient Le Jour)

    revolution-tunise.jpg

    1 /
    Depuis 2011, le souffle révolutionnaire dans le monde arabe a progressivement décliné jusqu'à l'affirmation du conservatisme et l'abandon des objectifs proclamés.
     
    La thèse des processus révolutionnaires en cours, avec leurs reculs, leurs revers, mais qui aboutiraient inéluctablement à la transformation des valeurs idéologiques des sociétés et à la démocratisation des pays concernés, ne résiste nulle part à l'épreuve des faits. C'est au contraire une puissante dynamique contre-révolutionnaire qui semble à l'œuvre, favorisée par un contexte global ou la gouvernance remplace le politique, sur fond de crise du sens des divisions idéologiques et de panne de la gauche institutionnelle des partis. En Europe comme dans le monde arabe, l'incapacité de cette gauche à appréhender le réel, la désertion du champ social et la réappropriation du discours identitaire ont renforcé la montée des mouvements réactionnaires et la production d'idéologies communautaires.

    En Tunisie, l'inscription de l'épisode de « 2011 » comme séquence historique d'un long processus réformiste puisant dans la tradition bourguibiste est pour Nadia Marzouki, chargée de recherches au CNRS, une illustration criante de l'opération intellectuelle de contre-révolution idéologique. Invitée à s'exprimer sur le thème « Les contre-révolutions arabes, réflexions sur la persistance d'un nationalisme autoritaire après les printemps arabes » dans le cadre du colloque organisé par l'Institut de sciences politiques de l'USJ, les 15 et 16 avril, la chercheuse revient à travers cet entretien sur l'analyse des facteurs et des formes de la contre-révolution en cours en Tunisie depuis 2011.

    Dans quel contexte a triomphé la contre-révolution et quels sont les facteurs qui, selon vous, entretiennent encore l'illusion mystificatrice d'un processus révolutionnaire miné par des contradictions mais toujours en marche ?
    L'Occident a besoin d'une success story dans le monde arabe, c'est la Tunisie qui l'a fournie. Il est vrai qu'en comparaison avec d'autres pays, la Tunisie semble pour le moment avoir mieux réussi. Le pays a accompli des avancées significatives de façon pacifique avec la rédaction d'une nouvelle Constitution, les élections et la production d'une alternance pacifique. Ce sont évidemment des résultats qu'il faut saluer. Mais la capacité de nombreux journalistes et d'analystes à dénigrer l'importance des réseaux et discours de contre-révolution est assez inquiétante. Dans le cas tunisien, ce qui est singulier, c'est qu'on assiste à un mouvement de restauration qui s'est produit de manière démocratique, par le vote. Cette contre-révolution était présente dès les premiers jours qui ont suivi les manifestations de Kasbah 1 et 2. Si les jeunes qui se sont mobilisés ont réussi l'inimaginable, en provoquant le départ de Ben Ali, il ne faut pas oublier tous ceux qui sont restés chez eux, par peur ou scepticisme face à ces soulèvements. Les révolutionnaires à proprement parler ont été doublement victimes : d'une part parce que ce sont eux qui ont été blessés ou tués, et d'autre part parce qu'ils ont été ensuite dépossédés du processus révolutionnaire par les forces politiques et syndicales traditionnelles qui se sont réapproprié cette lutte. Ce n'est pas spécifique à la Tunisie : c'est un mécanisme que l'on retrouve pratiquement dans tous les pays. « La révolution, comme Saturne, dévore ses propres enfants. » (La Mort de Danton). Il faut distinguer entre la révolution et le pouvoir. Les révolutionnaires partis de Sidi Bouzid en 2011 avaient une revendication légitime, de justice, de dignité mais ce ne sont pas eux qui ont pris le pouvoir. L'Assemblée constituante élue en 2011 était fondée sur cette légitimité révolutionnaire. Mais le pouvoir est resté dans les mains de l'ancien régime, des médias qui en sont proches, de la justice pas toujours indépendante, du ministère de l'Intérieur, des milieux d'affaires corrompus. L'ancien réseau du RCD s'est donc rapidement reconstitué.

    Pourquoi estimez-vous dans le cas tunisien que la légitimité révolutionnaire a été éclipsée par la légitimité démocratique ?
    À partir de 2011, le lexique de la transition démocratique a très vite remplacé le langage de la réalisation des objectifs de la révolution. C'est la notion de « démocratie » qui devient la norme centrale qui guide le travail des constituants politiques. Certains vont même jusqu'à rejeter l'idée de révolution en affirmant qu'ils ne sont pas jacobins, qu'il faut refuser de faire table rase du passé et insistent sur le besoin de rétablir l'unité pour construire de manière progressive et pacifique un nouvel ordre politique. Le débat sur la justice transitionnelle, et sur le devenir de ceux qui ont occupé des fonctions politiques sous Ben Ali, a été une parfaite illustration de ce processus de substitution d'un discours démocratique pragmatique à la logique révolutionnaire. C'est ainsi que le personnel administratif et politique de l'ancien régime s'est trouvé souvent réintégré aux partis et institutions de manière curieusement assez peu conflictuelle. Le référent révolutionnaire est rapidement disqualifié parce qu'associé à tort à la seule idée d'épuration et de violence. C'est là une déformation problématique de ce qui s'est passé en 2011 car les revendications des révolutionnaires tunisiens n'étaient pas la violence et l'éradication mais la justice sociale et la dignité. Très vite le lexique de la révolution a été remplacé par celui de la réforme, de la pacification, de la réconciliation, de l'unité. La contre-révolution passe largement par cette reconstruction du sens des soulèvements de 2011.

    L'alliance entre Nidaa Tounes et al-Nahda a-t-elle constitué un facteur déterminant dans le succès de la mise en œuvre de la stratégie contre-révolutionnaire ?
    Oui. En 2014, Nidaa Tounes a gagné les élections, al-Nahda s'est retrouvé en deuxième position, il avait le choix entre devenir le premier parti d'opposition, ou de faire alliance avec son ancien adversaire, qui avait fait sa campagne contre lui. À la surprise de nombreux analystes et au mécontentement d'une partie de sa base, al-Nahda a choisi la voie de la collaboration assumée et revendiquée en la justifiant par le contexte régional volatil, le besoin de stabilité et l'impératif d'unité. Les raisons pour lesquelles al-Nahda s'est associé à Nidaa Tounes sont multiples. La peur d'un scénario « à l'égyptienne » a été un facteur important. Le pragmatisme en est un autre. Les islamistes tunisiens ne sont pas des révolutionnaires. Leur objectif est de devenir un parti reconnu comme démocrate, accepté de ses partenaires et des pays occidentaux. La volonté d'inclusion dans le champ politique prime sur la défense des objectifs de la révolution. Cela a eu comme conséquence positive à court terme de pacifier la scène politique mais avec pour effet pervers à moyen et long termes de la paralyser. C'est en ce double sens que j'évoque un compromis pourri entre les deux partis : par le déséquilibre du rapport de force initial qui a poussé al-Nahda à accepter cette alliance et du fait des implications désastreuses sur le champ politique dès lors vidé de toute substance idéologique. Dans un contexte où les Tunisiens n'accordent plus d'importance à l'idéologie politique, aux conflits des idées, l'union des deux anciens adversaires tend à confirmer le préjugé selon lequel le politique est devenu une simple affaire d'administration et de gouvernance du social, dénuée de toute vision et de tout idéal. La contre-révolution de velours passe donc par cette transformation du politique en management à la petite semaine. Elle repose aussi sur une opération historiographique et sémantique qui réinscrit la rupture de 2011 dans la continuité du récit mythique du réformisme tunisien

    La négation de la dimension innovante de 2011 est-elle une stratégie consciente ?
    Oui : affirmer que les émeutes étaient de simples soulèvements passagers par lesquels un petit groupe de mécontents auraient demandé à l'élite de se reprendre en main, c'est un discours conscient qui s'inscrit dans la logique contre-révolutionnaire. Celle-ci consiste à nier la radicalité des revendications des mouvements de 2011 et permet de justifier la politique conservatrice du gouvernement actuel. Nier toute positivité de l'idée de conflit politique et social régulé, cela est devenu l'assise normative du discours de la coalition de Nidaa-Nahda. Celle-ci s'efforce de reconceptualiser la révolution comme un simple épisode dans l'histoire du réformisme tunisien. Ce faisant, elle réécrit l'histoire de la Tunisie, comme une histoire dans laquelle la violence n'aurait eu aucune place, alors qu'elle a été un élément structurant de l'histoire de la formation de l'État postcolonial. Le gouvernement actuel promeut une vision irénique, développementaliste, unidirectionnelle de l'histoire tunisienne, celle de la marche continue et pacifique vers la modernité et le progrès. Dans cette histoire, le Sud, les pauvres, les révolutionnaires n'ont presque aucune place. En cherchant ainsi à réinscrire les soulèvements de 2011 dans ce grand récit mythique du réformisme pacifique, ce discours aspire à faire oublier que ce qui s'est passé en 2011, c'était une révolution inédite.

    Quels sont les facteurs de résistance aujourd'hui face à cette contre-révolution ?
    Cette contre-révolution est toxique mais elle est fragile. Les réseaux mafieux de l'ancien régime sont en train de s'autodétruire sous les effets conjugués de leur compétition interne et de leur incompétence. Si le projet de la contre-révolution cherche à trouver une rationalisation intellectuelle par la référence au réformisme, il n'est toutefois pas porté par une véritable idéologie ou un projet intellectuel. Ceux qui ont voté pour l'ancien régime en 2014 l'ont fait soit par réflexe de défense de leurs intérêts, soit par peur de l'islamisme ou par lassitude. De plus, on assiste aujourd'hui à l'implosion annoncée de Nidaa Tounes. Des mouvements fragiles émergent, au mépris certes d'une grande partie de la population, mais ils ont le mérite d'exister. Il y a également une vivacité et une créativité très importantes de la société tunisienne qui par le biais d'associations diverses et variées tente de recréer du politique. Malheureusement, on reste dans une vision du politique qui est purement horizontale et sectorielle avec une fragmentation des engagements et des causes, et une réticence par rapport à l'idée d'organisation partisane. Là encore, il ne s'agit pas d'un défi propre à la Tunisie. La sectorisation des luttes s'inscrit dans une logique globale de gouvernance néolibérale qui produit cette fragmentation du politique. La lassitude par rapport aux modes d'organisations partisans et hiérarchisés se retrouve dans toutes les mobilisations contemporaines, de Tunis à New York, du Caire à Madrid. Mais dans le monde arabe, et en Tunisie en particulier, l'enjeu est beaucoup plus urgent. Or pour venir à bout de la contre-révolution et des réseaux de l'ancien régime, les mobilisations sectorielles, même si elles sont récurrentes, ne suffisent pas. Ces processus sont, bien sûr, lents et imprévisibles. En attendant, il importe de réhabiliter l'idée du conflit politique régulé comme une idée positive et de rejeter l'équation simpliste entre révolution et violence, afin de résister au discours lénifiant et dépolitisant du réformisme et de l'unité.

    Nadia Marzouki met en lumière la réforme de la révolution et la contre-révolution en Tunisie.

     Lina KENNOUCHE 20/04/2016
     
  • "On est dans l'urgence" : en Irak, les camps autour de Mossoul submergés par l'afflux de réfugiés (France Info)

    Des déplacés irakiens au camp Hammam al-Alil, au sud de Mossoul, en mars 2017
    Des déplacés irakiens au camp Hammam al-Alil, au sud de Mossoul, en mars 2017 (ARIS MESSINIS / AFP)

    Ils fuient les combats de Mossoul. Près de 98 000 Irakiens ont trouvé refuge dans des camps alentours mi-mars. Oriane Verdier s'est rendue dans le camp d'Hammam al-Alil, qui a du mal à faire face.

    "Si tu ne te bats pas, tu n'auras pas de nourriture. C’est de la boxe ! Et moi, je suis enceinte !" Devant le camp d'Hammam al-Alil, Zahra sort de la cohue les mains vides, désespérée. Sur un terrain vague couvert d’ordures, hommes, femmes et enfants sont attroupés autour de pickups. Ils ont été conduits ici par l'armée irakienne dans leur fuite des combats qui font rage à Mossoul. Voilà un mois, depuis le 19 février, que les forces irakiennes ont déclenché leur offensive contre le groupe État islamique dans les quartiers ouest de la deuxième ville d'Irak.

    À Hammam al-Alil, plusieurs milliers de déplacés arrivent chaque jour

    Selon un bilan du gouvernement irakien établi le 17 mars, plus de 98 000 personnes ont déjà trouvé refuge dans des camps, où elles reçoivent soins, vivres et couvertures. Géré par les autorités irakiennes et des ONG, le camp d'Hammam al-Alil se situe à une trentaine de kilomètres au sud de Mossoul. Des hommes des villages voisins sont venus distribuer de la nourriture aux dizaines de mains tendues.

    "Chez nous, sous les bombardements, c'était mieux qu'être ici, commente encore Zahra. On dort tous dans un immense chapiteau. On n'a même pas de natte pour dormir. On nous dit qu’il n'y a plus de places dans le camp, qu'il faut attendre que d’autres camps soient finis d'être construits."

    Nous, on a tout laissé derrière nous. On n'a rien. La nuit, c’est l’enfer !" Zahra à franceinfo

    Non loin de là, Nicolas Andrade tente de parer au plus pressé. Lui et son organisation humanitaire, Norwegian Refugee Council, ont repris la direction du camp mi-mars. La tâche est immense. "On est dans l'urgence, explique-t-il. On a eu un afflux massif de déplacés, plusieurs milliers qui arrivaient chaque jour. Normalement, ils sont censés repartir dans des bus en moins de 24 heures, vers des camps où il y a encore de la place. Mais la plupart des autres camps sont pleins ! Les gens restent coincés ici."

    Parmi la foule amassée au camp d'Hammam al-Alil, certaines familles ne sont pas originaires de Mossoul. Ahmad, par exemple, est originaire de Domiz, un village repris il y a plus de deux ans par les combattants kurdes. Mais malgré le départ des jihadistes, il ne peut pas y retourner. "Quand les affrontements ont commencé entre Daech et les peshmergas à Domiz, nous avons fui et nous n'avons pu qu'aller vers Mossoul, nous confie-t-il. Maintenant, les autorités kurdes pensent que nous avons collaboré avec Daech. Elles disent qu’il faut attendre la libération complète de Mossoul pour qu'on nous donne l’autorisation de rentrer chez nous. Mais notre village est arabe, pas kurde."

    Nous ne sommes pas des guerriers ! Nous sommes simplement des gens qui fuient les combats et qui veulent retourner chez eux. Ahmad, un Irakien à franceinfo

    Car derrière la lutte contre le groupe État islamique se joue également désormais un rapport de force entre les différentes entités militaires et politiques d'Irak. Un jeu dangereux pour les communautés habitant la région.

    En Irak, les camps autour de Mossoul submergés par l'afflux de réfugiés. Oriane Verdier Radio France

  • Nouveautés sur AURDIP

    index.jpg

     

     

     

  • Nouveautés sur "Amnesty International"

    amnesty.jpg

    L'agence de l'ONU doit maintenir la pression sur le Qatar, car sa réforme sur le travail des migrants n'est pas à la hauteur

    Accord UE-Turquie : une tache honteuse sur la conscience collective de l’Europe

    Syrie. Il est temps que les dirigeants mondiaux fassent en sorte que les millions de victimes de la guerre obtiennent justice, vérité et réparation

    Palestine. Des éléments prouvent que les forces de sécurité palestiniennes ont violemment réprimé une manifestation pacifique à Ramallah

    Libye. Le coût humain de l’hypocrisie européenne par Matteo de Bellis

  • Al Mounadil-a (Maroc)

    mounadil a.jpg

    Nos camarades marocains atteignent les 10 000 amis sur facebook

     

    Facebook

  • Moscou capitale du Proche-Orient (Orient 21)

    russie-syrie-pouti.jpg

    En attendant Donald Trump…

    La Russie occupe désormais une place centrale sur l’échiquier proche-oriental. Sa présence militaire en Syrie, l’axe qu’elle a créé avec l’Iran et avec la Turquie en font l’interlocuteur obligé de tous les protagonistes de la guerre en cours. Mais elle est aussi prise dans les contradictions qui divisent ses alliés et elle attend avec une certaine inquiétude que le président Donald Trump décide de sa politique dans la région.

    « The Middle East : When Will Tomorrow Come ? » (Proche-Orient, quand demain arrivera-t-il ?) : c’est sous ce joli titre, presque poétique, qu’en cette fin d’hiver à Moscou, dans un luxueux hôtel au centre de la capitale à quelques encablures de la place Rouge et du Kremlin, plus d’une centaine d’invités venus de trente pays se côtoient pour débattre de l’avenir d’une région bouleversée par les guerres et les conflits, à l’invitation du Valdai Discussion Club, un think tank de politique internationale.

    Les participants sont plus divers que lors de la réunion de l’an dernier, avec plus de délégués des pays du Golfe. On y croise Moshe Yaalon, ancien ministre de la défense israélien, expliquant que la paix nécessite la création d’États confessionnels, sunnite, chiite ou alaouite (mais surtout pas d’un État palestinien) ou le général américain Paul Vallely tressant des couronnes à Donald Trump et évoquant sa récente rencontre avec Marine Le Pen à Paris. On peut y côtoyer Ali Nasser Mohamed, ancien président de la République démocratique et populaire du Yémen (Sud-Yémen), Nabil Fahmy, ancien ministre des affaires étrangères égyptien, Amr Moussa, ancien secrétaire général de la Ligue arabe, ou encore Ismaïl Ould Cheikh Ahmed, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour le Yémen. Annoncée, l’opposante syrienne Bassma Kodmani a été retenue par les négociations qui se déroulent à Genève. Autre défection, Seyed Hossein Mousavian, un ancien officiel du Conseil national de sécurité iranien, résident aux États-Unis : il craignait, après les décrets du président Trump, de ne pas pouvoir y retourner s’il partait en voyage.

    Intellectuels, chercheurs, responsables saoudiens ou iraniens, turcs ou égyptiens, irakiens ou américains, s’y retrouvent avec bien sûr une forte présence russe, dont Mikhaïl Bogdanov, ministre adjoint des affaires étrangères en charge du monde arabe, Valentina Matvienko, présidente du conseil de la Fédération russe (la chambre haute), et proche de Vladimir Poutine ou Vitaly Naumkin, directeur de l’Institut des études orientales, un des architectes de la conférence. Ce dernier quittera la conférence en urgence dès la fin de la première journée pour aller renforcer la délégation russe aux négociations sur la Syrie à Genève. L’Europe brille par son absence, comme le feront remarquer divers intervenants.

    Un rôle central dans les dossiers brûlants

    Une participation si hétérogène confirme que la Russie s’est acquis cette dernière année, grâce à ses victoires militaires en Syrie, une place centrale au Proche-Orient, reconnue par tous — y compris par ceux qui condamnent son soutien au régime de Damas. Elle s’enorgueillit de maintenir le dialogue avec toutes les parties, dans tous les conflits qui minent la région : ne joue-t-elle pas les bons offices pour éviter une escalade entre le Hezbollah et Israël sur le Golan, comme l’a confirmé la rencontre à Moscou le 9 mars entre Poutine et Nétanyahou ?

    Moscou est devenu l’un des centres où se négocient les dossiers les plus brûlants. Fin janvier, le Hamas et le Fatah y ont signé un accord pour la formation d’un gouvernement d’union nationale1. À la mi-février, la capitale a abrité la sixième conférence des Kurdes regroupant un certain nombre de groupes dans la mouvance du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) : Parti de l’union démocratique (PYD, Syrie), Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK, Iran), Parti démocratique des peuples (HDP, Turquie), mais aussi Goran ou l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), partis rivaux du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) — au pouvoir dans le Kurdistan irakien et absent de la conférence.

    Au début du mois de mars, le ministre des affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a reçu le premier ministre libyen Fayez Al-Sarraj, alors que la Russie maintient d’excellents rapports avec son principal adversaire, le général Khalifa Haftar.

    Pourquoi cet activisme ? Qu’est-ce qui fait courir Moscou ? Fiodor Loukianov, l’un des artisans intellectuels de la conférence et des commentateurs russes les plus respectés en politique internationale explique que l’objectif dépasse le cadre régional : « La Russie voit le Proche-Orient comme le terrain principal sur lequel elle peut accumuler un capital qui lui permettrait d’être reconnue comme une puissance sur la scène internationale. Malgré ses spécificités, le Proche-Orient est partie prenante d’une réorganisation du monde. » La Russie ne cache pas sa conviction que l’ère « post-occidentale » a commencé et elle veut accélérer le mouvement.

    « Travailler avec tout le monde »

    Cependant, cela ne signifie pas que « nous entamons une nouvelle “guerre froide” ; nous ne sommes pas en compétition avec les États-Unis comme l’était l’URSS, explique ce professeur russe de relations internationales, nous ne voulons pas d’un nouveau Yalta ». D’abord parce que le monde n’est plus bipolaire, mais multipolaire et, d’autre part, parce que l’on est conscient ici des limites de la « puissance russe » — notamment en termes économiques. Enfin parce que l’idéologie n’est plus une force motrice et que, comme le répètent avec insistance Lioukanov et nombre des interlocuteurs russes, « la règle du jeu international pour les prochaines années est l’instabilité. Il n’y a plus d’alliance durable, même pas l’OTAN ».

    L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, plutôt bien accueillie au Kremlin, accroît cette instabilité et les incertitudes. Pour l’instant, le président américain semble coincé entre ses velléités de rapprochement avec Vladimir Poutine, les tendances antirusses du Congrès, son discours sur « la guerre contre le terrorisme » et son hostilité viscérale à l’Iran. En attendant, le Kremlin profite de cette étrange transition en cours à Washington, mais adresse un message clair aux Occidentaux, relayé par Valentina Matvienko : « Le Proche-Orient est la ligne de front de la guerre mondiale contre le terrorisme, un mal global similaire à ce qu’a été le fascisme. Pour le vaincre, nous devons mettre de côté nos différences. » Et Bogdanov de préciser : « Nous devons en finir avec la démocratisation imposée de l’extérieur, sans rapport avec les cultures locales ». Mais, assure-t-il, nous devons aussi « travailler avec tout le monde », en Libye ou au Yémen, en Syrie ou en Irak, à l’exception bien sûr des groupes terroristes transnationaux, l’organisation de l’État islamique (OEI) et Al-Qaida. Il aurait pu aussi évoquer l’Afghanistan où Moscou, inquiète de l’installation de l’OEI dans le pays, a entamé des contacts avec des fractions des talibans qu’elle considère comme un contrepoids au djihadisme international.

    C’est sur le terrain syrien que les Russes ont remporté leurs succès les plus significatifs, il leur reste toutefois à prouver leur capacité à stabiliser la situation, à esquisser une solution politique. Pour cela, ils comptent d’abord sur le triangle laborieusement forgé Iran-Turquie-Russie. Comme l’explique un diplomate russe sous couvert d’annonymat, cette alliance est « contre-intuitive. Elle s’appuie sur des calculs tactiques, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne durera pas. Les intérêts à court terme de ces trois pays coïncident car ils ont des troupes sur le terrain et ils veulent trouver une solution. Et ils mesurent le poids financier d’un enlisement. » Pour permettre la signature d’un cessez-le-feu en Syrie, Moscou a réuni à Astana (Kazakhstan), à deux reprises, en janvier et en février 2017, les représentants du régime syrien et ceux de l’opposition armée — y compris des groupes salafistes jusque-là qualifiés par elle de « terroristes », comme Ahrar Al-Cham. Ce compromis a pavé la voie à la reprise des négociations politiques à Genève à la fin février entre le régime et les différentes forces de l’opposition.

    Des alliés imprévisibles

    Mais comment jongler avec les positions parfois antagonistes de ses propres alliés ? Un projet de Constitution soumis par Moscou indique que l’État syrien sera laïque, ce qui n’est pas du goût de l’Iran, et ne mentionne pas le caractère arabe du pays (une reconnaissance du fait kurde) ce qui indispose aussi bien Ankara que les nationalistes arabes. Pourtant, l’axe Moscou-Téhéran semble plus solide que l’axe Moscou-Ankara, les risques de renversement d’alliances étant peu probables dans le premier cas — l’espoir que l’accord sur le nucléaire iranien entraînerait une détente entre les États-Unis et l’Iran a fait long feu — que dans le second, Moscou n’oubliant pas que la Turquie est membre de l’OTAN.

    Autre allié imprévisible, Bachar Al-Assad, qui doit pourtant sa survie politique à l’intervention de Moscou. Alexander Aksenenok, un ancien ambassadeur russe en Algérie, vieux routier de la politique proche-orientale, ne cache pas ses critiques à l’égard des autorités syriennes. « La solution en Syrie doit être fondée, explique-t-il, sur le communiqué de Genève du 30 juin 20122 et la résolution 2254 du conseil de sécurité de l’ONU, prévoyant la mise en place d’un “organe de gouvernement transitoire”, qui serait capable d’“accomplir pleinement les fonctions de pouvoir exécutif”. Or Damas refuse, sous différents prétextes, de discuter de cette transition. » Ce point de vue, il l’a exprimé publiquement dans Nezavisimaya Gazeta, le 20 février 2017.

    Finalement, sous la pression de Moscou, la quatrième session des négociations de Genève qui s’est achevée le 3 mars semble avoir contraint Damas à accepter les principes d’une transition. Une petite avancée saluée par l’envoyé de l’ONU Staffan de Mistura qui a annoncé la reprise des négociations le 23 mars. Quant à l’avenir de Bachar Al-Assad selon Moscou, il devra être tranché plus tard, ce sera aux Syriens de décider. Existe-t-il sur ce point des divergences entre Téhéran, attaché au maintien à tout prix du président syrien, et Moscou qui serait plus souple ? Ou, comme l’expliquent certaines journalistes russes, des divergences entre les ministres de la défense et des affaires étrangères russes ? Il est difficile d’obtenir une confirmation de ces rumeurs.

    L’avenir est à la Maison Blanche

    Quoi qu’il en soit, pour Moscou la question n’est pas à l’ordre du jour, car l’avenir se décidera sur le terrain où la situation est mouvante. Malgré ses reculs, l’OEI reste puissante, comme l’est l’ancienne branche d’Al-Qaida, le Front Al-Nosra devenu Front Fatah Al-Cham. D’autre part, les tensions sont palpables entre la Turquie, le régime syrien et l’Iran sur le terrain — tensions que Moscou tente de déminer. Un exemple, la situation autour de la ville d’Al-Bab dont les troupes turques engagées en Syrie depuis le mois d’août 2016 se sont emparées avec leurs alliés syriens le 23 février. Elles ont menacé de reprendre Manbij, tombée aux mains des Forces démocratiques syriennes, un groupe dans lequel le PYD joue un rôle clef. Pour la Turquie, il s’agit d’empêcher à la fois l’unification des trois cantons du Kurdistan syrien et de porter un coup à une organisation considérée comme une simple succursale du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), un ennemi aussi dangereux — si ce n’est plus — que l’OEI. Moscou a négocié, avec l’aide de Washington, un compromis : le PYD a évacué les environs des villages autour de Manbij, qui ont été remis aux mains du régime syrien.

    Une zone tampon est ainsi créée entre les Turcs et leurs alliés d’un côté, les Kurdes de l’autre, l’armée syrienne servant de force d’interposition ! Des affrontements ne sont cependant pas à exclure, d’autant que la Turquie a réitéré sa volonté de purger totalement Manbij des combattants kurdes et exige de participer aux opérations de reconquête de Raqqa, « capitale » de l’OEI. La réunion à Antalya (Turquie) de responsables militaires turcs, russes et américains le 7 mars avait pour but de définir une stratégie commune. Au même moment, on apprenait que les États-Unis avaient envoyé pour la première fois des marines dans la zone — où se côtoient au sol, en dehors des Syriens, des troupes iraniennes, turques, russes et américaines.

    Mais peut-on négocier l’avenir de Syrie « avec seulement des acteurs non arabes que sont l’Iran et la Turquie » ? s’interroge Loukianov. Interrogation d’autant plus légitime que la conférence de Valdai elle-même a pu entendre des critiques virulentes de la part de nombre de délégués arabes à l’égard de l’Iran et de son « expansionnisme ». Même si Moscou a pu obtenir une présence de la Jordanie aux négociations d’Astana — ainsi que celle des Émirats arabes unis3 —, l’absence de l’Arabie saoudite pèse. « Nous aurons besoin des États-Unis pour inclure l’Arabie dans les discussions, explique le sénateur Igor Morozov, membre de la commission des affaires étrangères de la chambre haute. Sinon, nous risquons d’assister à une reprise des combats et de l’aide de Riyad et Doha aux organisations armées. » Plus grave selon lui : le risque que l’administration Trump déclenche un conflit contre l’Iran, par Israël interposé. Ce choix anéantirait toute possibilité d’accord en Syrie et relancerait une guerre à grande échelle dans la région, avec un éclatement des États et l’exacerbation des conflits confessionnels. Malgré leurs succès, les Russes sont conscients du fait qu’une partie de l’avenir se joue à la Maison Blanche. Et personne ne sait quand demain arrivera au Proche-Orient…


    1 En réalité, l’accord semble avoir été «  survendu  » par les médias russes. Selon des sources palestiniennes, rien n’a vraiment avancé au cours de cette rencontre à Moscou qui n’était pas du tout prévue pour entériner un accord.

    3 Le rapprochement entre Moscou et les Émirats arabes unis est notable. En février, Sergueï Tchemezov, le chef de Rostec — plus grand conglomérat de défense de la Russie — a déclaré aux journalistes présents à l’exposition IDEX (International Defence Exhibition and Conference) à Abou Dhabi, que Rostec s’associait avec le ministère de la défense des Émirats arabes unis pour développer un chasseur léger de cinquième génération basé sur le MiG-29. Le développement devrait commencer en 2018, et la production démarrer sept à huit ans après.

  • Irak: la bataille de Mossoul tourne au carnage pour les civils (Anti-k)

    Jeune fille transportée le 15 mars aux ambulances à l’aéroport de Mossoul. D’après ceux qui l’ont amenée, elle a perdu 19 membres de sa famille dans une frappe qui a fait 26 morts, mardi, dans le quartier de Mahatta. © Jérémy André

    Après cinq mois de combats, les forces irakiennes appuyées par l’aviation américaine se fraient un chemin coûte que coûte dans l’ouest de Mossoul, vers sa vieille ville étroite et surpeuplée, encore tenue par les djihadistes de l’État islamique.

    Mardi 14 mars, une frappe aérienne a tué 26 civils. Ils s’ajoutent à des centaines de victimes « collatérales » déjà documentées, alors que près de 100 000 personnes ont fui la zone. Reportage à Mossoul de notre envoyé spécial.

    Mossoul (Irak), de notre envoyé spécial.-  Avancer à tout prix. C’est le nouveau mot d’ordre des forces irakiennes à Mossoul-Ouest. Dans le quartier de Mahatta, près de la gare, 26 civils l’ont payé de leur vie, tués par une frappe aérienne mardi 14 mars, vers 4 heures de l’après-midi. « Amad, Mahmoud, Youssef, Marwan, Abdullah Fatah, sa femme, sa mère… », listent les cinq témoins directs interrogés par Mediapart, réfugiés dans des maisons au sud de la ville.

    Ce sont des hommes de la seconde division des forces spéciales irakiennes qui ont demandé cette frappe qui a tué 26 civils dans une maison de Mahatta. Miraculé, Khalef Khudair, 50 ans, étale sur le sol d’une maison où il s’est réfugié les cartes d’identité des 18 membres de sa famille tués par l’attaque. « C’était mardi 14 mars, entre 4 heures et 4 h 15, explique-t-il. Un homme de Daech s’était posté sur notre toit. J’étais dans une pièce avec deux autres personnes. Deux énormes missiles sont tombés sur la maison. La pièce voisine, où étaient tous les autres, a été complètement détruite. » Après, le trou noir, jusqu’à ce qu’on le sorte des décombres.

    Un voisin, Ahmed Abu Ahmed, 41 ans, a tout vu : « Le combattant de Daech avait installé une mitrailleuse lourde PKC sur l’un des toits. Les forces spéciales irakiennes ont d’abord essayé de venir vers lui, mais il est parvenu à les repousser. Puis deux missiles sont tombés, l’un juste après l’autre. » Ancien policier, Ahmed Abu Ahmed en est persuadé : c’est un avion F16, un bombardier de construction américaine, qui a effectué la frappe. Il s’est précipité pour fouiller les décombres, jusqu’à la nuit tombée. Premier décompte, dix-neuf corps.

    Mais le lendemain, des voisins entendent une voix faible qui provient de dessous les ruines : « Maman ! Papa ! » Ahmed Abu Ahmed fouille de nouveau, y trouve une petite fille, les jambes cassées, blessée au crâne, qu’il porte jusqu’à une ambulance. Les fouilles se poursuivent et identifient sept corps de plus, établissant le bilan à vingt-six morts. Les proches des victimes ne réclament qu’une chose : être autorisés à aller enterrer les cadavres, qu’ils ont dû laisser sur place, quand les forces irakiennes les ont évacués de la zone.

    Ce n’est pas l’heure d’enterrer ses morts pour les militaires. « Mes hommes ne sont plus qu’à 600 mètres de la mosquée Al-Nouri, celle d’où Abou Bakr al-Baghdadi s’était proclamé calife ! » Le visage soucieux, le colonel Omar Ali martèle cette distance comme un mantra. Dans des rues en principe sécurisées depuis une semaine, l’officier irakien se tient tout de même à couvert sous l’auvent d’une échoppe de Dawwasah, face au parc de la municipalité. Les yeux sévères furètent à droite, à gauche, puis il court jusqu’à son blindé, qui l’emmène rejoindre ses hommes en marche vers le Vieux-Pont.

    Quelques minutes plus tôt, les hommes, des palmiers et des immeubles ont tremblé. De l’autre côté du parc, entre la vieille ville et le fleuve, un bulldozer piégé s’est faufilé, slalomant entre deux lignes d’unités de la Division de réaction rapide (Emergency Response Division, ERD en anglais), les sections d’assaut du ministère de l’intérieur irakien, fer de lance de la reconquête de Mossoul-Ouest. Un tir de lance-roquettes l’a désintégré avant qu’il n’atteigne la troisième et dernière ligne de défense. L’explosion a tout de même fait plus d’une dizaine de blessés graves parmi les soldats irakiens.

    Il est loin le temps où les sections d’assaut de l’ERD s’emparaient en une demi-journée de l’aéroport, pénétraient le premier quartier d’habitation le surlendemain, remontaient sans encombre vers le quatrième pont de la ville, le tout en à peine dix jours. Les forces de l’ERD voulaient en remontrer aux forces spéciales, la fameuse « Division d’or » qui menait l’offensive à Mossoul-Est. Mais aujourd’hui, à la mi-mars, et comme depuis deux semaines, elles peinent à grignoter un archipel de grands bâtiments aux abords sud de la vieille ville.

    Même les offensives nocturnes n’ont pas permis de maintenir le rythme. Les forces irakiennes ont avancé ainsi dans le quartier administratif la nuit du 6 au 7 mars. L’État islamique les a laissées venir et, le lendemain, une contre-attaque massive les forçait à se replier. Il a fallu remettre cela dans la nuit du 9 au 10. Cette fois, les défenses de Daech ont immédiatement riposté. Depuis, l’ERD doit chaque jour combattre dans ces zones en principe déjà conquises.

    Nous reproduisons cet article du site Mediapart, qui vit de ses abonnements, c’est le meilleur article sur ce sujet, cela nous permet d’appeler nos lectrices et lecteurs à s’abonner à  cet excellent site d’informations. La suite sur le site…

    PAR JÉRÉMY ANDRÉ

    https://www.mediapart.fr/