Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Egypte - Page 11

  • Egypte. «Un mois de septembre imprévisible» (Al'Encontre.ch)

     

    http://revolutionsarabes.hautetfort.com/media/02/00/2034108229.jpeg

    Ce dimanche 6 septembre 2015, le Premier ministre Ibrahim Mahlab «a appelé toutes les catégories de la société égyptienne à travailler dur parce qu’il est urgent de bâtir le pays loin de l’organisation de grèves et de sit-in» (Egypt Independent).

    Le 22 août 2015, Tadamon (Solidarité), une coalition de 27 organisations et associations ouvrières et syndicales, a lancé un appel à une grève générale de la fonction publique le 12 septembre contre une nouvelle loi sur ce secteur, concernant donc environ de 6 à 7 millions de fonctionnaires, 25% des salarié·e·s d’Egypte. Aujourd’hui, ce sont désormais plus de 50 organisations syndicales et des centaines de militants syndicalistes indépendants rejoints par les confédérations syndicales indépendantes EFITU (Egyptian Federation of Independent Trade Unions) et EDLC Egyptian Democratic Labour Congress (EDLC), qui appellent à faire de cette journée une marche massive contre la loi sur le service public civil.

    Cet appel ne sort pas de rien. Il prolonge ce qui est perçu par bien des militants égyptiens comme une nouvelle escalade des protestations ouvrières dans le pays. Pour Fatma Ramadan, dirigeante syndicale radicale courageuse, on pourrait en dater le renouveau en mai 2015 et pour Khaled Ali, avocat défendant les militants ouvriers, candidat aux dernières présidentielles, on pourrait en fixer le début au mois de décembre 2014.

    Des luttes ouvrières qui n’ont jamais cessé

    En fait, les protestations ouvrières n’ont pas stoppé depuis février 2014 – après 6 mois d’interruption suite au coup d’État de Sissi en juillet 2013 – et, si l’on remonte plus loin, n’ont quasi jamais cessé depuis 2006 (voir article publié sur A l’Encontre, le 17 mai 2015).

    Rappelons seulement, pour la dernière période, qu’en février, mars et avril 2014 les grèves quasi généralisées dans la fonction publique – qui touche de nombreux secteurs industriels nationalisés en Égypte – pour une hausse et une généralisation du salaire minimum ont fait tomber le gouvernement de l’époque et ont poussé Sidi à se mettre en avant dans les élections présidentielles pour faire barrage à cette vague de grèves. En effet, ce mouvement de grèves était sans doute en passe de se donner des organes de coordination nationale voire même, peut-être, à travers la coordination des médecins, un embryon de représentation politique des aspirations ouvrières.

    L’élection de Sissi a momentanément freiné, de mai à juillet 2014, les protestations et l’émergence cette possible conscience naissante.

    Le dictateur a certainement profité des illusions provoquées par sa démagogie nassérienne, bien qu’elles aient été peu profondes dans les milieux jeunes et les plus populaires, ce dont les résultats électoraux ont témoigné. En même temps, pour détourner la colère populaire, Sissi a amplifié à ce moment sa campagne, pourtant déjà intense et féroce, contre le terrorisme islamiste. Cette campagne était accompagnée d’appels permanents, incessants et omniprésents à l’union nationale contre le terrorisme accouplés systématiquement au leitmotiv de retrousser les manches pour sauver l’économie égyptienne et donc de produire plus en évitant de faire grève pendant un an. Parallèlement, le gouvernement multipliait les atteintes à la liberté de manifestation et d’expression tous azimuts touchant en particulier, avec violence, les milieux démocrates les plus sincères mais aussi le droit de grève et de manifestation des travailleurs, en poursuivant, arrêtant et condamnant de nombreux militants syndicalistes ou de «simples» salariés en lutte.

    Cette orientation politique, dont le bras armé est la police et l’armée, était bien sûr soutenue par le syndicat ouvrier officiel, véritable organe policier en milieu salarié. Elle l’était aussi par les dirigeants des principaux organes de presse quasi muselés malgré la protestation de certains de leurs journalistes. Elle l’était encore par une grande partie de la gauche la plus timorée qui soutenait ou avait soutenu Sissi depuis son coup d’État. Elle l’était enfin par les dirigeants des principales confédérations syndicales indépendantes nées de la révolution. Ce qui fait beaucoup.

    Malgré cela, depuis août 2014, après trois mois d’interruption pour cause de campagne présidentielle, les protestations ouvrières ont repris et n’ont pas cessé.

    On notait ainsi 778 grèves et protestations sur les 6 premiers mois de l’année 2015 tout particulièrement dans le privé et chez les travailleurs manuels, ensuite dans le public, enfin dans le médical et l’enseignement, puis les journalistes. Le chiffre est certes bien inférieur à celui du premier semestre 2014 qui avait été de 2245 protestations. C’était le gros mouvement social, quasi généralisé dans la fonction publique, autour du salaire minimum que nous avons signalé plus haut. Si l’on veut donc comparer réellement, il faut le faire entre le premier semestre 2015 et le second semestre 2014 où il y a sensiblement le même nombre de grèves.

    Ce mouvement s’explique par une situation sociale catastrophique face à laquelle le gouvernement semble impuissant, et de plus en plus, complice. Les faibles illusions nées des promesses démagogiques ont fait long feu. Les promesses de hausse du salaire minimum au privé sont abandonnées et celles de certains secteurs de la fonction publique ne sont pas appliquées. Les promesses d’un salaire maximum pour les cadres dirigeants ne sont pas non plus mises en route ou alors sont vidées de leur contenu. Les engagements de renationaliser certaines entreprises publiques – récemment privatisées et en difficulté – sont oubliés, avec en même temps l’assurance de faire appliquer les jugements de tribunaux allant dans ce sens. Par contre les baisses des subventions étatiques aux tarifs de l’électricité et du fuel ainsi que des hausses de taxe indirectes sur les produits de consommation ont été mises en route immédiatement. Elles ont eu des conséquences terribles sur la vie de très nombreux Egyptiens avec une hausse des prix d’environ 10%. En septembre 2015, ce sont les tarifs du métro qui devraient à leur tour augmenter.

    Ce qui fait qu’avec l’écart bondissant entre les prix et les salaires on assiste à l’affichage de plus en plus visible de la plus grande richesse en même temps que de la plus grande pauvreté… comme à l’époque du gouvernement des milliardaires sous Moubarak dans les années 2004-2005, point de départ de la vague de luttes en Égypte.

    Il devient donc toujours plus clair que le gouvernement Sissi est un gouvernement des plus riches et que sa démagogie contre le terrorisme islamiste n’est que poudre aux yeux pour détourner des revendications sociales.

    Cela est d’autant plus perceptible que la résistance ouvrière n’a pas cessé mais aussi, sur ce fond social, que la scène politique est en train de changer.

    Une répression violente qui en dit long sur les résistances et les radicalités populaires

    Ce sont surtout dans les zones à haute densité ouvrière, comme dans les villes industrielles du «6 Octobre» (capitale du gouvernorat du 6 Octobre) et du «10 Ramadan» (ville créée aussi par décret présidentiel la même année, en 1979) que la répression est la plus dure. Les patrons sollicitent fréquemment les forces de l’ordre pour écraser leurs ouvriers… mais pas sans riposte.

    Ainsi des employés en lutte d’une cimenterie appartenant à l’armée à Al Arish se sont fait tirer dessus en juin par l’armée qui était entrée dans l’usine, faisant un mort et plusieurs blessés. Mais aussitôt, malgré et contre cette violence, ce sont les 1000 salariés de l’entreprise qui se sont tous mis en grève et ont fait partir l’armée.

    En mai et juin, 54 salariés des transports publics sont passés en jugement et ont été condamnés pour fait de grève. Et des dizaines d’autres attendent leur tour. Des salariés du gaz, du pétrole, du textile ont été licenciés ces derniers mois pour fait de grève dont les principaux dirigeants de l’usine textile de Mahalla. Mais la plupart d’entre eux n’hésitent pas à continuer à se faire entendre dans la presse ou dans la rue.

    Le 25 juillet des employés municipaux à Alexandrie ont été condamnés et licenciés pour fait de grève, mais aussi pour avoir coupé l’électricité en pleine séance du tribunal qui était en train de les juger.

    Le 26 juillet, des salariés de la bibliothèque d’Alexandrie ont été condamnés pour avoir séquestré leur directeur.

    Bref, si la violence des forces de répression est extrême, la résistance des salariés est loin d’être éteinte et pourrait trouver dans la situation qui s’ouvre une nouvelle dimension.

    Un équilibre de la scène politique perturbé par la quasi-disparition d’un de ses deux pôles

    La scène politique a été principalement occupée depuis le renversement de Morsi par l’opposition mutuelle des deux forces de la contre-révolution: l’armée et les Frères Musulmans. De ce fait, la question sociale, pourtant bien présente, était relativement occultée politiquement, sauf par à-coups, par exemple en février-mars 2014. Du coup, la majorité des dirigeants syndicaux ou politiques de gauche, se sont positionnés le plus souvent en soutien critique d’un des deux pôles contre l’autre – l’armée ou la Confrérie. Et bien que les luttes sociales soient assez nombreuses pour tenter de mener une politique indépendante, personne ne cherchait vraiment à définir cette politique s’appuyant sur les luttes sociales et visant à les représenter, ne serait-ce qu’en commençant seulement à tenter de les unifier afin de les rendre plus visibles et efficaces.

    Jusqu’à aujourd’hui, en effet, la politique gouvernementale prenait prétexte du terrorisme islamiste pour empêcher toute contestation sociale ou démocratique. La terreur policière était justifiée par le gouvernement par les attentats dont elle amplifiait la portée psychique en confondant les nombreuses manifestations pacifiques des Frères Musulmans et l’activité terroriste de Daesh [«Etat islamique»] au Sinaï ou d’autres groupes ailleurs. La très forte visibilité des manifestations de la Confrérie et les accrochages parfois violents provoqués par la répression policière permettaient aux autorités de confondre les deux violences et d’accuser toute manifestation à but social ou toute grève d’être manipulée par les Frères Musulmans, les terroristes ou au moins de faire leur jeu. En même temps, en exagérant la nocivité de la Confrérie et en la présentant comme son seul adversaire sérieux, l’armée lui donnait en quelque sorte un certain crédit, dont les Frères pouvaient espérer jouer pour apparaître ainsi comme le seul recours possible demain à toutes les colères populaires enfouies. L’émergence de Daesh et de la guerre au Sinaï a probablement perturbé ce jeu infernal.

    La voie politique moyenne et légaliste de manifestations pacifiques et d’élections démocratiques, qu’avaient choisie les Frères, se trouvait alors fortement contestée, vu l’énorme répression du pouvoir, de deux côtés. D’une part, par ceux parmi eux qui étaient tentés par la voie violente de l’État Islamique ; de l’autre par ceux qui au contraire voulaient revenir à une activité purement associative, charitable et en dehors du champ politique.

    Ainsi les manifestations de rue des Frères Musulmans qu’ils tenaient régulièrement depuis longtemps ont quasi disparu depuis plusieurs mois, un déclin qui était perceptible dés décembre 2014 et encore plus en ce printemps 2015.

    Dès lors l’argument gouvernemental principal pour justifier sa lutte antiterroriste et freiner toute lutte sociale a perdu de sa force.

    Ainsi s’il n’y a pas quantitativement beaucoup plus de luttes qu’auparavant, une autre ambiance politique les rend plus visibles aux yeux d’un certain nombre de militants et de commentateurs… et en même temps plus politiques, la question sociale prenant peut-être insensiblement à nouveau la place centrale occupée jusque-là par la question religieuse et le terrorisme.

    Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est le gouvernement qui, avec le vide des Frères Musulmans, prend sa place dans la défense de l’ordre religieux et devient lui-même la cible des mouvements qu’il a mis en route.

    Ainsi une récente décision de justice a choqué une bonne partie des Egyptiens. En effet, alors que le gouvernement prétendait lutter contre les excès islamistes et laisse circuler par exemple en ce sens une pétition demandant à interdire tout parti religieux pour ne pas mêler politique et religion, il vient de décider de s’appuyer sur un jugement d’un tribunal au mois d’avril pour condamner toutes les grèves, au prétexte que la grève nuirait à autrui… selon la Sharia, la loi islamique. De même, un copte a été arrêté pour insulte à la religion car il avait plusieurs bibles. Les condamnations de chanteuses et danseuses aux vêtements trop «révélateurs» pour atteinte à la morale apparaissent d’autant plus hypocrites. Et il apparaît que la lutte des autorités contre l’islamisme avait surtout pour but de lutter contre les grèves et la démocratie.

    Dès lors, plusieurs choses changent et les grèves sont devenues plus visibles de deux manières.

    Des grèves ouvrières émiettées qui pourraient trouver une convergence en septembre
    contre une loi qui cristallise toutes les colères

    Manifestation, fin août, de journalistes licenciés devant le siège de leur syndicat immobile

    Manifestation, fin août, de journalistes licenciés devant le siège de leur syndicat immobile.

    Les statistiques décrivent une large majorité de grèves dans le secteur privé et en particulier chez les ouvriers manuels, mais Khaled Ali (juriste et militant connu) dans un interview récent à la presse cite pour sa part des grèves ou des mouvements des fonctionnaires du ministère de la Justice, des vétérinaires du ministère de l’Agriculture, des journalisteset des employés de plusieurs sociétés immobilières… C’est-à-dire des grèves qui se situent essentiellement au Caire et, surtout, des grévistes qui ont manifesté publiquement au vu de tous, en pleine capitale, devant le syndicat des journalistes, le Conseil des ministres ou devant les ministères.

    Il y a eu bien d’autres grèves dont certaines un peu plus visibles comme celles des employés des sociétés Gas Misr, des ouvriers du textile à Mahalla ou ceux de Misr Iran à Suez ou enfin de Engineering Projects Company durant 2 mois.

    Mais la presse qui en général parle peu des grèves n’en parle quasiment jamais en dehors du Caire ou d’Alexandrie. Ce qui donne l’impression à beaucoup qu’il n’y en a pas. Alors quand soudain des manifestations surgissent en plein cœur du Caire, la presse ne peut guère les occulter (même si Al Ahram, la voix du gouvernement ne parle que de quelques dizaines de manifestants). Dès lors, on a le sentiment, dans l’ambiance générale, qu’il se passe quelque chose de nouveau de ce côté, et surtout, d’un défi résolu au pouvoir, qui paraît d’autant plus massif – et de fait politique – que ces manifestations sont interdites, que la répression est très brutale et que ce défi vient en remplacement de celui des Frères.

    Un défi donc qui traduit une nécessité et libère un espoir pour la justice sociale dans de larges couches – bien au-delà des manifestants – dont les sentiments profonds se trouvent soudain représentés par ce qu’expriment ces manifestations publiques.

    Ainsi germe lentement dans certains esprits l’idée qu’après des mois où les aspirations populaires ont été refrénées, au prétexte de la lutte contre le terrorisme islamiste, on pourrait assister à une soudaine explosion d’une colère sociale trop longtemps contenue. Et c’est ce qu’exprime la presse titrant souvent «mois de septembre imprévisible» ou «test en septembre pour le gouvernement», ou encore «bras de fer engagé entre le gouvernement et les syndicats» comprenant bien qu’une remise en cause de cette loi ou l’indication d’un nouveau rapport de force ou encore la seule expression publique d’un nouveau courage social pourrait ouvrir des vannes à bien d’autres contestations.

    Manifestation des salariés des impôts et des douanes le 10 août 2015 contre la nouvelle loi sur le service public. Sept millions de salariés sont concernés

    Manifestation des salariés des impôts et des douanes le 10 août 2015 contre la nouvelle loi sur le service public. Sept millions de salariés sont concernés

    L’appel au 12 septembre en unifiant les mécontentements de la plupart des fonctionnaires contre une nouvelle loi sur le service public a donc déjà dépassé le cadre de la fonction publique et celui d’une spécificité sociale pour toucher au politique.

    La loi diminue les bonus – un complément de salaire qui pallie leur faiblesse – les faisant passer d’environ 400/500 livres Egyptiennes à seulement 80 (9,15 euros). Elle diminue également les possibilités d’augmentation et de promotion, réduit les compensations en cas de travail pendant les congés, ou en cas de dépassement d’horaires. Elle généralise les 35 heures, mais ne précise pas le maximum d’heures qui peuvent être travaillées. Elle permet de licencier les salariés jugés inefficients, de muter au bon vouloir de l’employeur…. et oblige les stagiaires à éduquer dix Egyptiens analphabètes! Seul point positif, elle étend le congé maternité de 3 à 4 mois.

    Bref, selon les salariés, elle donne tous pouvoirs aux cadres dirigeants en matière d’embauche, licenciements, sanctions et salaires. Elle ouvre la voie à une encore plus grande corruption dans les services publics permettant aux dirigeants de se faire leur clientèle dans l’administration en embauchant et licenciant qui ils veulent. Par ailleurs, elle est comprise par beaucoup comme une étape vers la diminution de moitié les effectifs de la fonction publique.

    Cette loi cristallise toutes les colères en résumant et symbolisant les évolutions actuelles d’autres lois passées récemment. Par exemple, celles concernant les privatisations, notamment dans les secteurs de l’énergie et de la santé ou de la compagnie holding des industries alimentaires qui englobe 39 entreprises, dont les deux plus grands producteurs de sucre qui garantissaient jusque-là du sucre subventionné pour 20 millions de familles.

    Et puis contre des lois qui affectent directement le mouvement ouvrier, comme les articles récemment introduits du code pénal interdisant de critiquer le régime sur les réseaux sociaux, ou la loi de la protection des établissements publics, dont la protection a été confiée à l’armée et qui permet de traduire devant un tribunal militaire les ouvriers manifestant dans ou devant une entreprise publique.

    Enfin, contre des lois plus générales qui touchent les salariés en tant que citoyens, notamment celle du 18 août 2015 sur le terrorisme qui qualifie de «terrorisme» tout ce qui porte atteinte au travail dans les hôpitaux, les écoles, les télécommunications, les institutions d’État et d’une manière générale touche à l’économie nationale.

    Bref, c’est toute la politique du gouvernement qui peut être rapidement mise en cause et beaucoup le comprennent ou l’espèrent ainsi.

    La visibilité nouvelle des manifestations de salariés a occupé le vide politique laissé par l’éclipse des Frères et traduit un besoin social urgent. La manifestation du 12 septembre peut être une étape visant clairement à unifier et centraliser la réponse ouvrière.

    Le mouvement contre cette nouvelle loi, décidée en mars et dont les salariés ont commencé à mesurer les effets en matière de salaire en juillet, a en effet commencé par différents mouvements dispersés, notamment des employés du ministère des affaires religieuses le 26 juillet, puis par une première protestation centralisée le 27 juillet qui a été ensuite suivie, le 10 août, par une manifestation au Caire rassemblant plusieurs milliers de manifestants malgré la chaleur étouffante . Dans des médias, certains n’hésitant pas à y voir la plus grosse manifestation depuis 2013.

    Au premier plan figuraient des militants et salariés des impôts qui ont joué un rôle important dans le passé pour la constitution des confédérations indépendantes; puis principalement des salariés des transports publics du Caire organisant des grèves partielles ce jour-là sur plusieurs dépôts de bus, des employés du ministère des antiquités et d’autres des douanes. Ils demandaient le retrait ou la suspension de la loi et la démission du ministre des Finances comme du Premier ministre. Parmi les slogans les plus repris, on peut noter ceux parlant «d’illégitimité» de la loi comme de ses promoteurs ou de «départ» pour ces derniers.

    Devant le succès de la manifestation, ses organisateurs ont appelé aussitôt à une suite, le 17 août. A cet appel se sont associés des syndicats des instituteurs, des médecins et pharmaciens, des ingénieurs, des vétérinaires ainsi que des salariés du ministère de la planification. Le mouvement semblait s’amplifier immédiatement. Aussi, le gouvernement interdit la manifestation du 17 août.

    Dès lors se mit en place une espèce de tête à tête et de bras de fer entre le mouvement et les autorités qui focalise une bonne partie de l’attention publique. Les initiateurs du mouvement répondirent sur-le-champ par une escalade appelant dès lors à une grève générale de la fonction publique le 30 août. Puis, face à une nouvelle menace d’interdiction, ils décidèrent finalement d’avertir le gouvernement par voie judiciaire qu’ils feraient grève et manifesteraient le 12 septembre, appelant à une «marche du million».

    Cette fermeté a aussitôt agglutiné autour du syndicat des finances de très nombreux militants et syndicats parmi lesquels ceux des ministères de la Santé, du Commerce, de l’Agriculture, de l’Irrigation, des Chemins de fer, des Transports et des Assurances sociales. Ainsi, se multiplient des initiatives locales, pétitions, pages Facebook ou même grèves et manifestations pour préparer le 12 septembre; comme le 26 août où les salariés des ministères du commerce extérieur et du développement industriel ont manifesté au sein de leurs ministères contre la nouvelle loi.

    Une autre étape avec la contestation des officiers de police de bas rang

    Mais ce qui est peut-être le plus manifeste du nouveau climat en train peut-être de s’ouvrir est la contestation au sein des rangs des officiers de police de bas rang.

    Les 22 et 23 août, on a assisté à des grèves et manifestations d’officiers de police de bas rang dans diverses localités du gouvernorat de Sharqiya dans le Delta du Nil, bien relayés par les médias, notamment aux commissariats de Mina Al-Kanh et Zagazig où ils auraient même tenté d’incendier le commissariat de cette dernière localité avant que les forces antiémeutes ne viennent les disperser par la force et non sans affrontement violents. Ce que toute l’Égypte a vu: des affrontements entre forces de police.

    Le 23 août 2015: des sous-officiers manifestent à Sharqiya

    Le 23 août 2015: des sous-officiers manifestent à Sharqiya.

    Par ailleurs, en même temps. selon la presse, il y aurait eu des protestations de simples soldats-employés et conscrits des forces de répression qui regroupent pour ces derniers les plus pauvres des Egyptiens forcés de faire leur service militaire dans les régiments policiers les plus engagés dans la répression et les plus exposés, par exemple dans le Sinaï.

    En outre, un groupe constitué d’officiers de police de bas rang organisé à l’échelle nationale comme de nombreux policiers de commissariats sur tout le territoire ont témoigné dans la presse de leur solidarité à l’égard des manifestants et de leurs revendications.

    Enfin, le «Club des officiers de police de bas rang» né de la révolution de 2011 et impliqué dans le mouvement de Sharqiya a décidé d’appeler à un meeting-assemblée générale le 5 septembre au niveau national pour envisager une possibilité d’escalade si le gouvernement ne satisfait pas leurs revendications. Aussitôt, le Premier ministre s’est engagé à satisfaire toutes leurs revendications le 5 septembre, mais parallèlement le gouvernement accusait ces officiers de police d’être manipulés par les Frères Musulmans. En même temps qu’il le démentait, le porte-parole du mouvement déclarait qu’il craignait pour sa vie, ayant reçu des menaces de mort. Il suggérait qu’elles venaient des autorités au pouvoir.

    Cette agitation policière n’est pas sans conséquences. Il y a 31 niveaux hiérarchiques dans la police, tous avec des salaires et des privilèges différents. Ce qui implique pas mal de tensions. Les officiers de police de bas-rang, mal considérés et assez mal traités, issus plutôt des milieux populaires, sans grandes possibilités de promotion au-delà d’un certain niveau – car il est difficile de monter dans la hiérarchie policière quand on est de «basse extraction» – sont environ 300’000 et font le «sale boulot», c’est-à-dire, entre autres, la répression des grèves et des manifestations des ouvriers et des plus pauvres. Or ces policiers réclament et crient qu’ils veulent plus de «justice sociale».

    Bien que des officiers de police aient déclaré à la presse que leurs salaires ont été multipliés par plus de trois depuis 2011 ils revendiquent pêle-mêle, des augmentations de salaires, des bonus spéciaux pour juin et juillet, des promotions, des droits à la retraite du même type que ceux des officiers supérieurs, une protection santé plus efficace, l’accès aux hôpitaux militaires (les meilleurs), des repas gratuits, etc. mais aussi, et c’est notable – on verra pourquoi – moins de sanctions internes et plus d’impunité.

    Quant aux simples soldats et conscrits, ils dénoncent les violences, les mauvais traitements et les discriminations dont ils sont victimes de la part de la haute hiérarchie, ce qui les avait déjà amenés à barrer des routes, notamment les conscrits de Al-Azab en mai 2015, qui avaient bloqué celle de Beni-Suef à Fayoum.

    Les officiers de bas rang avaient pour leur part manifesté et bloqué en juillet le commissariat de Giza revendiquant des hausses de salaire et plus d’impunité. En juillet également, ceux de Damanhour dans le delta avaient organisé une grève de la faim contre des sanctions disciplinaires visant certains d’entre eux, notamment un, accusé d’avoir tué un suspect au cours de son audition.

    Or, malgré le fossé entre ces policiers et le mouvement social, ce qui est remarquable dans cette agitation c’est qu’elle s’est déclenchée dans l’espace ouvert par les manifestations des fonctionnaires et leur appel au 12 septembre. Cela a été relevé par de nombreux journaux qui, d’une manière ou d’une autre, ont associé le mouvement des officiers de police de bas rang à celui des fonctionnaires en écrivant qu’il s’était déclenché du fait du climat créé par les appels au 12 septembre.

    Cela ne veut pas dire que ce soit vrai ni que les officiers de police de bas rang se rapprochent des prolétaires – par qui ils sont haïs – mais pas non plus que ce soit un hasard de calendrier comme voudraient le faire croire des représentants des autorités. En fait, il est plus probable que les officiers utilisent ce climat social parce qu’ils sont proches de certaines préoccupations soulevées par la mise en mouvement, non pas tant des salariés, mais de la bureaucratie d’État. Cependant leur initiative amène beaucoup à se demander si on n’assiste pas au début d’une nouvelle vague de contestation sociale et politique.

    Car, en effet, ce qui est grave pour le pouvoir, c’est que ce sont ces officiers de bas rang qui sont au fondement de la répression et qu’une éventuelle défection de ces hommes des basses œuvres pourrait lui être fatale. Par ailleurs, ces mêmes mouvements des officiers de police de bas rang ont été aussi les premiers signes annonciateurs du mouvement qui a fait tomber Morsi en 2013. Enfin ces mouvements ont également accompagné la révolution de 2011 par la création d’une multitude de d’associations syndicales toujours existantes, dont il est difficile de savoir ce qu’elles sont devenues et quelles sont leurs perspectives.

    Un appareil d’Etat non homogène et sans espace public possible pour régler ses différends

    Contrairement aux apparences, l’appareil d’État est loin d’être homogène. Il y a des guerres terribles entre factions rivales de l’armée, de la police ou de la haute bureaucratie civile et les hommes d’affaires qu’ils essaient de représenter. Cela a bien sûr été de tout temps.

    A la périphérie du quartier huppé de Doqqi, au Caire, le 30 août 2015, un bidonville abritant plus de 200 familles est détruit de manière «musclée» par la police. Les familles refusent de partir.

    A la périphérie du quartier huppé de Doqqi, au Caire, le 30 août 2015, un bidonville abritant plus de 200 familles est détruit de manière «musclée» par la police. Les familles refusent de partir.

    Mais la particularité du régime de Sissi l’a amené à porter certainement au plus haut point les contradictions internes. En effet, le régime de Sissi, commencé comme un semblant de régime bonapartiste, cherchant à imiter Nasser, l’a amené à un dialogue direct avec le «peuple», multipliant les promesses démagogiques pour tenter d’obtenir son soutien. On a vu combien cela lui avait déjà coûté cher en février, mars et avril 2014, lorsqu’il avait dû essuyer un vaste mouvement social dans la fonction publique qui avait essayé de lui faire tenir sa promesse d’augmenter le salaire minimum de manière importante fin janvier 2014.

    Or Sissi, en même temps qu’il promettait la hausse du salaire minimum, promettait également de fixer un salaire maximum pour faire cesser le scandale des rémunérations faramineuses de la haute hiérarchie de la bureaucratie d’État. On assiste peut-être dans la contestation actuelle chez les fonctionnaires et les policiers de bas rang aux effets de cette promesse.

    En effet, le régime de Sissi évoluant vers une dictature classique, il s’est peu à peu reposé uniquement sur la répression de l’appareil d’État. Et une répression d’autant plus féroce, d’une part, parce qu’il avait beaucoup promis et, d’autre part, parce qu’il n’a pas de parti à lui pour le soutenir, pour l’aider à faire passer ses mesures, comme le PND (Parti national démocratique) de Moubarak ou Sadate.

    Il a donc quasi tout interdit: droit de manifester, de grève, d’expression, mais aussi partis, ONG, journaux, représentation religieuse. De plus, l’Égypte n’a pas de Parlement depuis trois ans, pas plus que de municipalités élues. En même temps, les syndicats indépendants nouveaux sont très faibles – soit achetés soit réprimés – et le syndicat officiel ne représente plus rien, sinon une force de police.

    Mais l’absence de Parlement comme de toutes autres institutions électorales de ce type rend très difficile la résolution des conflits internes entre factions de l’appareil d’État et des notables sinon quasi impossible. Ils ne peuvent plus se résorber. Ils ne peuvent qu’éclater en utilisant ou en se glissant dans les fractures sociales déjà existantes, risquant de les aggraver par ce fait même. Ce qui peut, à terme, déboucher sur une situation instable sinon révolutionnaire résumée par le fameux «ils ne peuvent plus en haut et ils ne veulent plus en bas».

    Un des signes de l’existence manifeste de ces tensions internes est que Sissi, aussitôt après les manifestations des officiers de police de bas rang, a promis… des élections législatives – que les policiers ne réclamaient pourtant pas – qui commenceraient à être organisées, très rapidement en octobre. L’affaire traînait, et tout d’un coup, après ces manifestations policières, le pouvoir s’est précipité… comme s’il répondait à ce qu’il y a de sous-jacent dans cette rébellion policière ou à ceux qui en jouent. Mais Sissi pourrait bien avoir mis le doigt dans un engrenage qui le dépasse.

    N’ayant plus l’outil de la démagogie nassérienne, n’ayant pas de parti large pour obtenir un soutien populaire, il doit redéfinir sa relation à un appareil d’État qui n’est pas le sien, mais est issu de Sadate et Moubarak. Or arrivé au pouvoir pour bloquer la révolution en cours, sa démagogie populiste l’a amené à modifier des rapports de force internes à la bureaucratie, mais sans aucune maîtrise du processus.

    Ainsi, alors qu’il promettait un salaire maximum, les secteurs les plus forts de la banque, de la justice, de la police et de l’armée obtenaient que cette mesure ne les concerne pas, déconsidérant aux yeux de la population sa démagogie nassérienne, mais irritant aussi profondément les autres sommets de la hiérarchie d’État sur qui cette mesure pourrait s’appliquer.

    Aujourd’hui, pour redéfinir sa relation aux hommes d’affaires et à l’appareil d’Etat, le faire sien et en même temps pas cher et au service des patrons, il déclare vouloir rendre la bureaucratie plus efficace en l’accusant d’être inefficiente. Sa loi sur le service public civil sort de cette volonté et signifie cela.

    Mais la traduction qui «fuite» dans la presse, probablement à son insu, est qu’il voudrait réduire de moitié les effectifs des fonctionnaires. Ce qui ne peut que soulever une forte émotion populaire. Ainsi, Sissi va se heurter non seulement à toute une série de bureaucrates des secteurs moins «forts» de la haute bureaucratie qui craignent pour leur avenir mais aussi aux salariés qui craignent pour leur travail et que les premiers laisseront probablement manifester, s’ils ne les y encouragent pas.

    Or, Sadate et Moubarak s’étaient déjà cassé les dents dans leurs volontés de réforme de la vaste bureaucratie nassérienne pour la mettre sous la pression du marché et de l’insécurité du travail. Ils avaient du reculer.

    On voit mal Sissi – plus faible – réussir là où les premiers ont échoué.

    C’est à ce moment qu’interviennent les manifestations de policiers de bas rang et la date qu’ils ont choisie pour ce faire.

    Lors de la révolution de 2011, on avait vu apparaître toute une série d’associations de policiers dans l’esprit du 25 janvier pour faire de la police un organisme « neutre » et si possible honnête et non pas un outil politique direct du pouvoir en place. Ainsi sont nées des associations de policiers de bas rang aux titres évocateurs: «Policier mais honnête», «Institution nationale pour réformer la police», «Collectif général des officiers de police»…

    Après la surprise de la première vague révolutionnaire, deux courants principaux se sont constitués pour redonner tout son poids à la police, l’un qui a donc cherché à réhabiliter l’image du policier en le soustrayant aux influences politiques et en cherchant à le rapprocher de la population, l’autre, qui, au contraire, a tenté de renforcer ses moyens répressifs et son impunité, en mettant la police hors de tout contrôle. Car il ne faut pas oublier qu’une bonne partie des revenus des policiers se fait par l’organisation de rackets sur les plus pauvres. D’où l’importance de l’impunité.

    Les mouvements de ce corps qui témoignent de deux orientations pour l’État sont toujours l’expression d’un affrontement au sommet. Et l’affrontement incessant de ces deux factions finit toujours par trouver une expression publique dans les mouvements de colère des plus mal lotis des policiers, ceux de bas rang, affrontement qu’on entend dans les deux revendications des mouvements de policiers, «justice sociale», d’une part, et «impunité», d’autre part.

    Or, si les policiers ont choisi les dates de début septembre et les revendications salariales – malgré tout ce qu’ils ont déjà gagné depuis la révolution de 2011 – c’est probablement en toute connaissance de cause.

    Dans les conflits actuels, les catégories policières qui veulent une police plus «neutre» ont choisi de s’associer aux secteurs de la haute bureaucratie les plus faibles, et par là au mouvement des salariés eux-mêmes et, sans s’y associer, en donnant toutefois plus de poids à leur appel au 12 septembre.

    Les secteurs policiers qui ne veulent aucun contrôle savent pour leur part que dans ce genre de crise, le pouvoir s’est toujours dépêché de céder en leur accordant très rapidement des augmentations de salaire. Les hausses de salaires ont été en effet depuis 2011 le moyen qu’ont trouvé les gouvernements pour tenter de réconcilier les deux catégories et calmer l’ensemble.

    On pourrait presque dire que ces policiers de bas rang s’associent, de facto, aux mouvements sociaux émergeant pour leur donner de la force afin de les utiliser comme levier de pression et chantage sur le pouvoir afin d’être mieux payés ensuite… pour les réprimer.

    Par contre personne ne peut savoir jusqu’où peut aller la spirale de contestation qu’ils peuvent contribuer à déclencher. Car aujourd’hui, il ne s’agit pas que d’une fronde des policiers mais d’une alliance de fonctionnaires d’Etat et de policiers de bas rang, ce qui supprime ou affaiblit deux des trois piliers sur lesquels Sissi s’appuie pour gouverner et le rend – momentanément – assez fragile.

    Aussi s’il ne résout pas le problème rapidement, s’il n’enraye pas la spirale contestatrice, Sissi pourrait bien suivre la voie des Moubarak et Morsi. Et c’est probablement pourquoi il a immédiatement proposé le détournement des colères par l’impasse électorale. La rapidité de réaction doit témoigner de son inquiétude. Sauf que cette même rapidité enlève toute crédibilité à ces élections, qui n’en avaient déjà pas beaucoup.

    Pour ne prendre qu’un exemple des emballements rapides possibles, 45’000 mineurs sont en passe d’être jetés à la rue par la fermeture annoncée d’un millier de mines. Une situation semblable avait déjà déclenché de violentes émeutes en 2009. On imagine très facilement ce qui pourrait se passer si le mouvement dans la fonction publique ouvrait un nouvel espoir chez les travailleurs.

    En sommes-nous là? Le piège électoral va-t-il donner une issue à Sissi? On ne peut pas encore le savoir, mais les premières semaines de septembre le permettront peut-être. Auquel cas, la question pour le mouvement ouvrier redeviendrait, à nouveau, très rapidement politique.

    Depuis 2006 – plus particulièrement bien sûr depuis 2011 – il y a beaucoup de luttes. On assiste à des successions de luttes souvent émiettées, parfois isolées dans une profession ou une localité, s’éteignant même un moment, qui redémarrent brutalement en s’emparant de questions sociétales ou de divisions au sommet ou encore qui reprennent plus lentement en marchant vers leur unification parfois sur un terrain économique, d’autre fois politique, occupant des places, des rues ou des entreprises, gonflant de temps à autre jusqu’à devenir massives. entraînant alors des millions d’hommes et de femmes sur la scène publique, basculant même dans l’insurrection et la révolution, levant des barricades, affrontant sans peur les forces de répression, faisant chuter une dictature et plusieurs gouvernements… et débouchant toujours sur la question de l’orientation politique : quelle politique, quelle société veut le mouvement ouvrier?

    Dans ces montages russes des événements quotidiens, avec une répression omniprésente d’une ampleur jamais vue (41’000 personnes condamnées), les hommes et les organisations sont soumis à dure épreuve. La gauche a fait naufrage, mais en même temps les militant·e·s ont acquis une expérience considérable. Toute la question est de savoir quelle conscience les militants politiques et syndicaux ont tiré de toutes ces années ?

    En mars et avril 2014, un certain nombre d’entre eux avaient commencé à mettre au point des coordinations pour tenter d’organiser centralement le mouvement social. En même temps, un embryon de programme ouvrier s’adressant à toute la population et reprenant l’essentiel de ses revendications avait été mis en avant. L’élection de Sissi puis son pouvoir fort avaient mis un terme à cette expérience. Un possible affaiblissement de Sissi pourrait-il lui redonner naissance?  La répression est terrible en Egypte mais la colère sociale latente qui est immense peut exploser à nouveau à tout moment. Et peut-être plus expérimentée. Par Jacques Chastaing

  • Les intentions cachées d’une série télévisée sur les juifs égyptiens (Orient 21)

    Omissions, mensonges et propagande

    Programmer une série « spécial ramadan » consacrée aux juifs était un pari particulièrement audacieux. En Égypte, la chaîne Mehwar Drama l’a tenu. Avant sa diffusion, et tout au long du mois, des polémi- ques ont enflé sur les sujets abordés et la façon dont ils l’étaient. Le problème : les erreurs historiques sont multiples, les combats sont dépolitisés et la propagande actuelle contre les Frères musulmans et les Palestiniens relayée. Analyse de cette série dont les épisodes sont disponibles sur YouTube.

    Avec son titre accrocheur, le thème de cette série ramadanesque était un pari risqué pour le réalisateur égyptien Medhat El-Adl. Dans Harat al-Yahoud «  Le Quartier juif  », il revient en effet sur un chapitre de l’histoire contemporaine controversé et finalement peu documenté : le départ des juifs d’Égypte suite à la création de l’État d’Israël et à la première guerre israélo-arabe de 1948-1949. C’est à travers l’histoire d’amour entre Ali, un officier de l’armée, musulman, et Leïla, une jeune fille juive que le réalisateur tente de réconcilier les Égyptiens avec un partie de leur héritage. Cependant, cette noble intention est desservie par les innombrables erreurs historiques qui parsèment la série et par des discours politiques qui sont le reflet trop manifeste de la propagande du régime actuel.

    Un improbable «  âge d’or  » reconstitué en studio

    Si le quartier juif existe toujours, le réalisateur a décidé de le reconstituer en studio. On découvre un quartier lumineux, aux rues larges et propres, avec un cinéma et des immeubles anciens caractérisés par des appartements à hauts plafonds et un mobilier luxueux. Rien à voir avec la réalité décrite par Albert Arié, rencontré par Orient XXI.

    Agé de 85 ans, Albert Arié séjourna plusieurs semaines dans le quartier juif à la fin de l’année 1947. Détaché au «  quartier juif  » dans le cadre d’une campagne de lutte contre l’épidémie de choléra qui touche l’Égypte à cette époque, il raconte : «  J’ai découvert l’un des quartiers les plus pauvres du Caire, aux immeubles branlants et en mauvais état, érigés le long de petites ruelles sales et enchevêtrées  ». Il explique par ailleurs que s’il existait des quartiers où l’on trouvait des juifs, des musulmans et des chrétiens de classe moyenne vivant ensemble, comme à Abbassiyah ou à Sakakini, les habitants du quartier juif étaient en revanche tous juifs et vivaient bien en dessous du seuil de pauvreté. Avec un faible niveau d’éducation, souvent même illettrés, ils occupaient majoritairement de «  petits boulots  ». Rien à voir donc avec la mixité religieuse et les personnages cosmopolites mis en scène dans la série : pachas, officiers de l’armée et une classe moyenne petite-bourgeoise, composée d’orfèvres, de vendeurs de tissus, d’employées chez Cicurel1 et de diplômés du collège de la Mère de Dieu2, parlant français et récitant Albert Camus.

    Intérieur riche

    Si l’on peut se réjouir par ailleurs de l’histoire d’amour entre Ali et Leïla, elle n’aurait probablement pas été tolérée du temps où l’Égypte était en guerre contre «  l’entité sioniste  » et où la loi martiale (déclarée en mai 1948 mais non mentionnée dans la série) était en vigueur. À ce sujet, Arié s’indigne : «  il est grotesque d’imaginer qu’un officier aurait pu envoyer des lettres à sa petite amie juive depuis le front sans que celles-ci soient interceptées, ou qu’il soit renvoyé  ». Il s’étonne aussi de l’ignorance des spécificités du judaïsme et de ses différentes doctrines, ignorance manifeste notamment dans la mise en scène d’un mariage peu probable entre une juive rabbinite et un juif karaïte (9).

    La famille karaïte est par ailleurs noble et riche, à la tête d’un réseau finançant l’émigration des juifs égyptiens vers Israël. Or, les juifs karaïtes3 étaient parmi les plus pauvres d’Égypte et parmi ceux dont le sentiment national égyptien était généralement le plus fort. Le réalisateur gomme ainsi les écarts et contraintes séparant les différentes classes sociales de l’époque mais aussi les différentes religions et représente une Égypte telle qu’il se l’imagine, non telle qu’elle était, dans une vision plus romantique que nostalgique d’un «  âge d’or  » à l’andalouse où tout le monde coexistait4.

    Certes, le réalisateur n’échappe pas aux contradictions du cinéma et de la société égyptiens, comme lorsqu’il habille les jeunes actrices de tenues aguichantes, courtes et décolletées, dignes de la haute couture à l’européenne et plutôt associées aux classes moyennes de l’époque. On peut dire aussi qu’il s’agit d’une fiction et que le réalisateur peut donner libre cours à son imagination, comme dans l’épisode 9, lorsque le personnage de l’officier égyptien parvient, après s’être évadé d’une prison de l’armée israélienne, à rejoindre l’Égypte en se jetant dans un train qui relie les États israélien et égyptien... bien qu’il n’y ait jamais eu de train entre ces deux États. Interrogé à ce sujet par Al-Masry al-Youm, le réalisateur a simplement répondu : «  je voulais qu’il s’échappe par le train.  »

    Petits arrangements avec l’Histoire

    La série n’en demeure pas moins une fiction historique, et ce qui pourrait passer pour des lubies de la part du réalisateur devient plus problématique lorsqu’il réécrit le cours des événements. La chronologie est en effet bien souvent malmenée, comme lorsque l’assassinat du premier ministre Mahmoud Al-Nuqrashi (décembre 1948, ici épisode 10) se produit après la signature de l’accord d’armistice entre l’Égypte et Israël (janvier 1949 mais épisode 6  !)5.

    Dans un premier temps, ce manque de rigueur du réalisateur a eu pour conséquence de décrédibiliser auprès du public égyptien et arabe l’ensemble de la série, y compris et surtout le portrait «  humain  » dressé des juifs, inédit dans le cinéma égyptien. Il aura retenu toutes les attentions, dénoncé comme une manipulation supplémentaire destinée à donner une image positive d’Israël6 bien que la série ait son lot de «  méchants  » juifs, comme le personnage d’un orfèvre avide qui reprend les clichés les plus classiques du cinéma égyptien.

    La représentation romantique d’une Égypte tolérante et respectueuse de ses communautés éclipse les moments douloureux qui ont poussé les juifs à quitter l’Égypte, comme la série d’attentats à la bombe contre le quartier juif dès 1947, les dizaines de victimes et la vague d’exode qui s’ensuivit. Les politiques de persécutions et d’exil forcé orchestrées par le gouvernement et notamment le ministère de l’intérieur sont, elles aussi, occultées par la représentation d’une nation égyptienne forte et unie, en lutte contre l’occupant britannique. Le seul cas d’exil forcé mentionné dans la série, sans être pour autant expliqué, est celui d’Henri Curiel, dont le personnage fait une furtive apparition aux épisodes 18 (1 minute 30) et 19 (40 secondes). Finalement, la question du départ des juifs d’Égypte se retrouve dépolitisée et les prises de position politique des personnages, qu’il s’agisse du choix d’émigrer en Israël ou de l’adoption d’un discours anti-juif, sont réduites à une dimension individuelle, résultat de déceptions amoureuses, de querelles ou encore de ressentiment personnels.

    Dans ce contexte, les quelques événements historiques et discours politiques qui surgissent en toile de fond de manière grossière, voire caricaturale, s’intègrent mal et il est difficile de ne pas y voir le reflet d’une propagande politique plus actuelle.

    Caricature des Palestiniens

    À l’image de la question de l’émigration des juifs d’Égypte, les conséquences de la création de l’État d’Israël pour les Palestiniens sont éclipsées et les représentations ponctuelles et caricaturales qui sont faites ne redorent guère leur image dans le contexte politique et médiatique égyptien actuel, particulièrement hostile aux Palestiniens.

    Le premier Palestinien de la série apparaît au 4e épisode sous les traits d’un «  collabo  » des forces d’occupation israéliennes. Bien que par la suite, ce personnage s’avère en réalité un agent double espionnant l’ennemi, on regrette que ce soit l’entrée choisie par le réalisateur, d’autant que la représentation des Palestiniens ne s’améliore pas au cours des épisodes suivants (8, 9 puis 19) où ils apparaissent uniquement sous les traits de quelques villageois (bédouins  ?) palestiniens, totalement passifs, aux habits folkloriques, entourés de leurs chameaux, dans un décor semi-désertique.

    Il faut attendre l’épisode 18, soit plus de la moitié de la série, pour que la résistance palestinienne entre en scène incarnée par... des Palestiniens attaquant un kibboutz. Cette scène silencieuse d’une durée de 40 secondes ponctuée uniquement par des coups de feu montre les Palestiniens tournant autour de ce qui semble être une antenne relais, tels des Indiens autour du feu. L’épisode se conclut par une seconde attaque sur la personne du dirigeant du kibboutz par un enfant palestinien qui tente de le tuer avec un fusil.

    Agents doubles, agresseurs ou spectateurs mais toujours silencieux ou tout simplement absents d’un conflit qui n’est plus le leur, les Palestiniens se trouvent ainsi réduits au rôle de figurants tandis que par ailleurs la série reprend certains éléments du discours sioniste sans aucun démenti : un commandant de kibboutz explique que cette terre est en réalité la terre des juifs «  depuis 2000 ans  » et que ce qu’il veut c’est vivre en paix : il rêve d’une grande maison, d’amour, de paix et de musique... mais ils doivent se défendre contre les Palestiniens qui les attaquent (16 et 18). En revanche, les propos antisémites sont toujours attaqués par des répliques scandalisées et véhémentes.

    Les débats politiques sur la colonisation et l’occupation de la Palestine ainsi mis en scène apparaissent donc simplifiés, pour ne pas dire simplistes, et finalement biaisés dans un contexte où les relations avec Israël n’ont jamais été aussi fortes, du renforcement du blocus sur Gaza après le coup d’État du 3 juillet 2013 au renvoi d’un ambassadeur en Israël après presque 3 ans d’absence en passant par la complicité de l’Égypte dans l’attaque menée par Israël sur Gaza à l’été 2014. Ce n’est donc pas tant l’humanisation des juifs que l’absence de traitement identique vis-à-vis des Palestiniens et des Frères musulmans qui se fait le reflet de la nouvelle phase de normalisation accrue avec l’occupant israélien entamée par les nouvelles autorités égyptiennes.

    Frères musulmans, une vision manichéenne

    Dès le premier épisode, le ton est donné avec une attaque contre les Frères musulmans et leur rôle dans la guerre contre l’occupant sioniste et le déni de la réalité de l’envoi de brigades fréristes en Palestine. C’est ensuite leur rôle politique dans la réussite du coup d’État des Officiers libres (1952) qui est occulté, alors qu’ils constituaient l’une des principales forces mobilisatrices, sans compter leurs rapports organisationnels avec les Officiers libres dont nombre des membres du comité exécutif ont appartenu à un moment ou un autre aux Frères Musulmans et alors que l’on dénombrait plus de 70 recrues des Frères musulmans parmi les Officiers libres7. Le réalisateur présente les Officiers libres comme une force détachée des courants idéologiques de l’époque et les communistes sont eux aussi vivement attaqués, accusés à tort de «  rassembler des juifs pour les envoyer en Israël  », alors que les communistes égyptiens rejetaient le sionisme.

    À partir de l’épisode 10, les réunions secrètes qui se multiplient en vue d’une révolte ne font qu’exacerber l’aspect caricatural des discours de chacune des parties : d’un côté, des officiers uniquement préoccupés par le bien du pays veulent rejoindre les Officiers libres, rejetant l’idée d’une adhésion aux Frères musulmans — des «  assassins  » qui «  mélangent politique et religion pour tromper les pauvres et les innocents  » (17). De l’autre, des Frères musulmans qui discutent essentiellement de leurs intérêts et de l’avenir de la confrérie après l’assassinat de leur leader Hassan Al-Banna (14, 15).

    Hypocrites dans leur solidarité avec les Palestiniens et finalement plus occupés à semer la discorde dans le pays (et dans le quartier) en propageant l’idée que «  les juifs ici sont comme les juifs en Israël  » (4), le portrait dressé des Frères musulmans est loin d’être aussi humain que celui des juifs. Albert Arié, communiste et juif, qui a côtoyé de nombreux Frères musulmans, notamment pendant ses onze années de détention en tant que prisonnier politique, explique : «  Les Frères musulmans ont effectivement mené certaines attaques contre les juifs mais ils avaient d’autres chats à fouetter, surtout après leur dissolution. Réduire l’histoire post-1948 des juifs égyptiens à ces attaques, c’est réductionniste et c’est une insulte à la vérité. Ce n’est pas la peur des Frères musulmans qui a poussé les juifs à partir mais la peur et les pressions de la sécurité intérieure et du ressentiment populaire croissant  ».

    À l’épisode 11, suite à l’assassinat du premier ministre Nokrachi, les attaques contre la confrérie sont formulées par le personnage d’Al-Banna lui-même : «  Ce que j’ai bâti depuis 1928 est en train d’être détruit par des gens qui sont immatures, instables et ne comprennent rien  ». «  Ce qui nous est arrivé avant est une chose mais ce qui va nous arriver maintenant va être bien pire. Aujourd’hui va commencer la guerre contre nous  », ajoute-t-il  ; une déclaration presque prophétique si l’on considère la répression actuelle subie par les Frères musulmans. Par ailleurs, la nécessité de lutter contre les idées de la confrérie revient à de nombreuses reprises : alors que dans le quartier, voyous et prostituées deviennent eux aussi les héros de la résistance contre l’occupant (16) entraînés par l’officier Ali, celui-ci explique que les idées des Frères musulmans doivent être combattues, tandis que ceux qui les embrassent sont présentés comme des jeunes trop crédules (la sœur d’Ali) ou fanatiques (son compagnon).

    Face aux Frères musulmans (et aux communistes), les jeunes et beaux officiers, courageux, aux discours progressistes et unitaires, sont les seuls véritables patriotes, l’officier amoureux Ali renonçant finalement à son bonheur personnel dans la dernière scène, son amour de la patrie étant plus fort que celui qui le lie à Leïla.

    La vision romantique d’une nation égyptienne forte, unie dans toutes ses composantes et conduite par une armée glorifiée fait écho au slogan du coup d’État militaire du 3 juillet 2013 : «  le peuple, l’armée, la police, main dans la main  ». Et finalement, alors que le réalisateur tente de retracer les deux années qui ont suivi le coup d’État de 1952 et la nouvelle dissolution des Frères musulmans en 1954, les discours anachroniques contre les Frères accusés de vouloir «  récupérer la Révolution  » ou de faire partie d’une «  cinquième colonne  » cachent mal les positions assumées du réalisateur qui compare Gamal Abdel Nasser et Abdel Fattah Al-Sissi : «  Nous voyons l’histoire se répéter. Les Frères musulmans ont essayé de prendre le dessus sur la révolution de juillet mais ont échoué parce que Nasser était un leader avec une stratégie. C’est arrivé à nouveau avec la révolution du 25 janvier (2011, début du printemps égyptien) comme les événements le prouvent.  »8 L’un des éclairs de vérité sur cette question réside peut-être dans cette phrase prononcée dans l’un des derniers épisodes par un jeune Frère musulman : «  Quoi qu’il advienne, ils disent toujours que c’est notre faute ou celle des communistes  » (28).

    Au service du discours dominant actuel

    L’histoire des juifs d’Égypte, celle de la révolution de 1952 et la question palestinienne sont des thématiques sensibles qui ont été soumises, au fil des décennies, à l’interprétation et à la manipulation des différents régimes égyptiens. La série Le quartier juif est le reflet de son époque et du discours dominant actuel, alors que la peine de mort de Mohamed Morsi, accusé d’espionnage au profit «  du Hamas, du Hezbollah chiite libanais et des pasdarans iraniens  » a été confirmée le 16 juin 2015.

    Certes, concernant la question des juifs d’Égypte, cette série représente une nouvelle tentative9 de briser un tabou et de bousculer certaines idées reçues auprès de la population égyptienne, comme le montrent non seulement les nombreuses polémiques mais aussi l’intérêt porté par certains médias ces dernières semaines à cet aspect de l’histoire contemporaine négligé jusque-là. Son héritage est menacé  ; sur 100 000 juifs égyptiens en 1948, il n’en reste plus que quelques uns10. Nous conclurons alors avec ces mots d’Albert Arie dans un entretien à Ahram online : «  Ce qu’il faut maintenant c’est faire en sorte que l’histoire des juifs égyptiens, qui fait en fait partie de l’histoire de l’Égypte, soit bien documentée et leurs monuments préservés pour qu’un jour peut-être, l’histoire complète soit correctement racontée, loin des buts de propagande politique ou de gains commerciaux  ».

    Céline Lebrun   7 août 2015
  • Égypte: canal de Suez, encore un projet pharaonique… et contesté (Orient 21)

    Le nouveau timbre lancé pour célébrer le projet d’extension du canal de Suez représente par erreur le canal de Panama. Il a été retiré de la vente.

    Développement ou opération de communication ?

    Lors de son premier discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies le 24 septembre 2014, le président Abdel Fattah Al-Sissi a énoncé ses priorités : le développement pour atteindre la prospérité et lutter contre le terrorisme. Il a aussi déclaré que « le nouveau projet du canal de Suez [était] un cadeau de l’Égypte au monde ». Ce projet répond aux priorités nationales et devrait contribuer à façonner cette « nouvelle Égypte » qu’il veut incarner. Mais la réalité est moins rose que les discours.

    «  Moins les zones sont développées, plus le terrorisme apparaît  », déclarait Mohab Mamish, le président de l’Autorité du canal de Suez, lors de l’inauguration du nouveau projet de développement du canal le 5 août dernier. L’Égypte veut nettoyer le nord Sinaï des groupes djihadistes qui y organisent des attentats ciblant les forces de l’ordre. Le projet est une manière de reprendre possession de ce territoire.

    Concrètement, il prévoit l’agrandissement et la construction de nouveaux ports permettant l’arrimage et l’entretien de très gros navires transitant par le canal. Il planifie également la création d’un hub technologique, de zones industrielles pour des entreprises intéressées par ce débouché immédiat sur l’une des principales routes maritimes mondiales et la construction d’entrepôts. Le développement de cette région faisait déjà partie des grands projets de Hosni Moubarak dans les années 1990. Mohamed Morsi voulait y adjoindre le percement de trois tunnels. Les autorités évaluent le coût du projet à 78 milliards d’euros, avec à la clé la création d’un million d’emplois. La partie du projet qui retient toute l’attention des Égyptiens et de la presse est le «  nouveau canal de Suez  ».

    «  Ce projet géant consiste à créer un nouveau canal parallèle au second  », a expliqué Mamish. En réalité, il est moins ambitieux, puisqu’il s’agira de creuser une nouvelle portion de canal sur 35 kilomètres et d’élargir le chenal dans le canal existant sur une autre portion de 37 km. Ces travaux doivent permettre de réduire de 8 heures le temps d’attente des deux convois quotidiens transitant dans la direction nord-sud (southbound), actuellement contraints de jeter l’ancre pour laisser passer le seul convoi (northbound) quotidien. L’élargissement du chenal permettra à deux Suezmax1 de se croiser. Le percement de 6 tunnels (4 routiers et 2 ferroviaires) à différentes hauteurs du canal est également prévu.

    Les autorités du canal de Suez prévoient un doublement du trafic d’ici 2020 — on passerait alors de 49 bateaux par jour à 97 — et espèrent récolter 10 milliards d’euros par an grâce aux droits de passage2. En 2013, l’Égypte a perçu environ 4 milliards d’euros, une source de devises salutaire dans un pays sinistré par près de trois ans d’instabilité politique. Le financement de cette partie du projet est estimé à 6,4 milliards d’euros.

    Les acteurs économiques s’interrogent

    Les acteurs du transport maritime s’interrogent sur l’intérêt d’un tel programme. Il n’y a eu aucune pression de leur part sur les autorités  ; le coût du fret n’a jamais été aussi bas, réduire de huit heures une traversée de plusieurs semaines ne présente pas d’avantage déterminant. Le projet aurait pu présenter une utilité s’il avait permis aux supertankers de transiter sans décharger leur brut mais la taille des Suezmax restera inchangée. Ils craignent surtout que son manque de rentabilité entraîne le pouvoir à relever les taxes pour payer les investisseurs. Enfin, d’après l’assureur Allianz, augmenter le trafic dans cette zone conduira à une augmentation du risque d’accidents déjà trop fréquents (1:1100 pour Suez contre 1:4000 pour Panama)3.

    Peu de voix s’élèvent contre le projet dans la presse égyptienne. Pourtant, il y a matière à réagir. En pleine inauguration, le président a exigé qu’il soit terminé en un an alors que Mohab Mamish avait annoncé qu’il se ferait sur trois ans. Ce nouveau délai imposé est totalement irréaliste et dangereux, aussi bien pour la bonne facture de l’ouvrage que pour la sécurité des ouvriers sur le chantier. Depuis le 15 septembre, trois ouvriers y ont perdu la vie. Des portions du nouveau canal se sont remplies d’eau, ce qui complique les travaux. Plusieurs experts soulignent que si des études sérieuses avaient été menées en amont, ces infiltrations auraient été évitées. Des milliers d’habitants ont reçu un avis d’expulsion 10 jours seulement avant la démolition de leur maison et de leurs champs et n’ont reçu aucune compensation4.

    Concurrencer le canal de Panama

    Cet empressement soudain s’explique aussi par le fait que les autorités du canal de Panama, principal concurrent du canal de Suez, ont entrepris des travaux afin de doubler et d’approfondir le canal qui doivent se terminer en 2016. Sissi espère, en accélérant la cadence, garder un avantage compétitif5. On ne trouvera aucune mention du canal de Panama dans les discours ou dans la presse, si ce n’est pour évoquer la terrible bourde du timbre émis pour célébrer le nouveau projet du canal de Suez illustré par...le canal de Panama.

    Face à l’augmentation constante de la taille des porte-conteneurs, Panama n’avait d’autre choix que d’augmenter la capacité de son canal qui permettra, à terme, le passage de navires transportant jusqu’à 12 000 conteneurs (contre 5 000 maximum aujourd’hui). Dans le même temps, afin de réduire les coûts, les transporteurs optent pour des porte-conteneurs toujours plus gros, quitte à ce que le temps de transport augmente. Maersks, la plus grande compagnie de transport maritime au monde, a récemment fait ce choix et a annoncé6, seul capable de permettre le passage de ces gigantesques transporteurs de marchandises qui peuvent supporter jusqu’à 18 000 conteneurs. Le canal de Suez, même dans ses dimensions actuelles, dispose déjà d’un avantage compétitif sur le futur canal de Panama.

    Recyclage d’un symbole national

    Diffusée en direct sur plusieurs chaînes égyptiennes7, l’inauguration du projet le 5 août 2014 a été une opération de communication savamment orchestrée. Elle a rappelé l’importance du canal dans l’histoire de l’Égypte moderne. Creusé par des Égyptiens, dont 100 000 perdirent la vie, pour le profit des puissances coloniales d’abord françaises puis britanniques, il est le symbole de l’émancipation du joug impérialiste lorsque le président Gamal Abdel Nasser nationalise la compagnie du canal de Suez en 1956. Grâce aux revenus dégagés par le canal, Nasser peut enfin mener son grand projet : la construction du barrage d’Assouan. En 1973, c’est en traversant le canal que l’armée égyptienne prend par surprise les forces israéliennes occupant le Sinaï.

    À côté de l’histoire racontée, il y a aussi les non-dits, comme sur le choix du lieu de l’inauguration. La ville d’Ismaïlia est certes le siège de l’Autorité du canal de Suez, mais elle reste aussi associée à l’occupation britannique, à la naissance du mouvement des Frères musulmans ayant combattu cette occupation et soutenu la révolution de 1952. Ce fait n’a été rappelé ni par le président, ni dans les documentaires, ni dans les journaux. Exclus du pouvoir en 1952 par les Officiers Libres, bannis de la scène politique depuis la destitution de Morsi, ils sont désormais accusés d’antinationalisme. Al-Sissi s’approprie le lieu, le symbole : il incarne une Égypte indépendante. C’est important pour ce militaire de carrière qui, contrairement à Nasser, Anouar El-Sadate ou Moubarak, n’a combattu dans aucune guerre.

    L’indépendance est bien le leitmotiv du discours du raïs. Les travaux (canal et tunnels) sont effectués par des compagnies égyptiennes sous la direction des forces armées. Le financement doit être exclusivement égyptien et se fera grâce à des certificats d’investissements vendus à 1,10 ou encore 100 euros avec un rendement exceptionnel de 12 % par an. Il sait, dit-il, que la question du financement est très sensible pour les Égyptiens. Morsi n’avait-il pas été accusé de vouloir vendre le canal de Suez aux Qataris  ? Pourtant, dans le nouveau projet, seule la partie canal et tunnels sera financée par les Égyptiens, le reste le sera par des investisseurs étrangers. Les Émirats arabes unis8, les États-Unis, la Norvège, l’Inde, la Hollande, l’Arabie saoudite et le Koweït se sont montrés intéressés9. Tout comme la Russie, depuis le rapprochement entre Sissi et le président Vladimir Poutine, et la Chine avec laquelle un accord a été conclu.

    Une propagande paternaliste

    Dans son discours simple et empreint de paternalisme tenu à l’occasion du lancement du projet, le président a demandé aux Égyptiens de «  se soutenir les uns les autres et de soutenir le projet.  » Il n’a pas caché la difficulté de la tâche : «  Nous avons beaucoup de défis à relever, d’efforts à accomplir et de sacrifices à réaliser  ». On ne sait plus s’il parle du nouveau canal de Suez ou de l’Égypte. Peu importe, le projet est le symbole de la reconstruction de tout le pays. Et l’accent a été mis sur la capacité des citoyens à le réussir seuls.

    Les médias ont été invités à soutenir le projet, il a été encensé dans un long éditorial du quotidien Al Ahram  ; les Égyptiens ont été incités à investir10. Mis sur le marché le 4 septembre, les certificats d’investissement ont tous été vendus en une dizaine de jours, permettant ainsi de réunir les 6 milliards d’euros nécessaires. De nombreux petits porteurs se sont rendus dans les banques avec un sens aigu du patriotisme.

    Le développement du canal de Suez a un avantage déterminant sur d’autres mégaprojets tels que celui de Tochka : il repose sur une base déjà existante et rentable. Il est moins utopique et la position stratégique de la région laisse espérer que les investissements ne se feront pas à fond perdu. Cependant, concernant la partie «  canal  » du projet, il ne suffit pas d’en doubler la capacité pour doubler ses revenus. Cela dépend du contexte international. Les revenus tirés du canal de Suez stagnent depuis trois ans, l’année 2014 sera sans doute meilleure mais sans croissance mondiale significative, l’Égypte n’aura pas la rentabilité attendue. Pourtant, il faudra bien rémunérer les investisseurs et le risque existe de voir diminuer les revenus puisque l’Égypte tire des droits de passage. À court et moyen termes, ceux qui ont investi seront donc rémunérés au détriment de l’État, des autres projets de développement dont l’Égypte a grandement besoin, notamment pour aider les plus pauvres.

    Orient XXI Séverine Evanno  20 octobre 2014 http://orientxxi.info/magazine/egypte-canal-de-suez-encore-un,0727
  • La démographie comme facteur révolutionnaire en Afrique du Nord (Orient 21)

    Tunisie, Égypte, Maroc

    Il existe de nombreuses causes aux révolutions. Mais le facteur démographique a souvent été négligé et l’arrivée à l’âge adulte de générations plus nombreuses, souvent mieux formées et sans perspective aucune explique les mobilisations auxquelles on a assisté dans le monde arabe.

    Le début de l’année 2011 a été le théâtre de deux révolutions dans le monde arabe, en Tunisie puis en Égypte que personne n’avait prévues, surprenant la plupart des spécialistes reconnus de ces pays. En quelques semaines, deux dictateurs installés de longue date ont été évincés du pouvoir. Existe-t-il un facteur caché qui pourrait expliquer ces événements  ?

    Oui, la démographie est ce facteur caché  ; plus précisément, l’existence d’un pic de naissances 25 ans auparavant. En effet, le lien entre volume de naissances et évènements géopolitiques n’a pas été effectué jusqu’ici. Pourtant, un nombre plus élevé de naissances dans un pays pauvre peut avoir plusieurs conséquences négatives lorsque les générations nombreuses arrivent à l’âge adulte, si le gouvernement gère mal l’économie et se caractérise par un autoritarisme certain. C’est un terrain qui peut être favorable aux contestations quel que soit leur type (démocratique, conservateur ou socialiste) et conduire ainsi à une révolution, à une émigration massive vers les pays plus riches et, par l’appauvrissement de la population, un plus grand nombre de personnes devant se partager le même gâteau global, être un élément favorable à une révolution.

    Même s’il n’existe pas de déterminisme absolu, et si de nombreuses autres causes expliquent les soulèvements, l’évolution des naissances constitue un facteur important et largement sous-estimé de l’Histoire, conduisant potentiellement à des changements géopolitiques majeurs. Or, en analysant deux pays du monde arabe qui ont récemment connu une révolution, la Tunisie et l’Égypte, il est possible de démontrer que la révolution peut s’expliquer dans chaque pays par la combinaison d’un régime autoritaire, d’une économie peu performante, et, last but not least, d’un pic de naissances 25 ans plus tôt.

    Régime autoritaire et économie pauvre

    Pour la Tunisie, nous disposons de données complètes concernant les statistiques des naissances depuis 1970, ce qui nous permet de déterminer les années où elles ont été les plus nombreuses. En 1970, la Tunisie comptabilisait 186 000 naissances, un nombre qui a augmenté lentement dans les années 1970 et le début des années 1980 pour atteindre un pic entre 1984 et 1987, soit environ 230 000 naissances. Le taux de fécondité a baissé lentement durant cette période, de sorte que le volume des naissances a continué de progresser. L’année record fut 1986 avec 234 736 naissances. Puis, une forte baisse est constatée jusqu’en 1999 avec 160 000 naissances, en raison d’une diminution très rapide de la fécondité.

    Selon notre hypothèse, la fenêtre démographique la plus favorable pour la révolution se situait consécutivement 25 années après le pic du milieu des années 1980, soit entre 2009 et 2012. La «  révolution de jasmin  » de décembre 2010 à janvier 011 s’est donc déroulée en plein milieu de cette fourchette. En effet, la Tunisie combinait parallèlement un régime autoritaire et une économie pauvre.

    En ce qui concerne le régime politique, selon «  l’indice de démocratie  » de The Economist, qui mesure le niveau de liberté de l’ensemble des États de la planète, la Tunisie, bien que désignée officiellement comme une République, se classait seulement au 144e rang dans le monde, soit au même niveau que le Zimbabwe de Mugabe, un modèle de dictature implacable  ! Après l’acquisition de son indépendance de la France en 1957, le nouveau régime tunisien était une «  République  » dirigée par Habib Bourguiba, déclaré président à vie en 1975. Puis, un gouvernement militaire, présidé par Zine El-Abidine Ben Ali, arrivé au pouvoir en 1987 après un coup d’État, a mis fin au règne de Bourguiba, déclaré inapte à gouverner par les médecins. Ben Ali a institué un état policier, avec des services secrets puissants et une corruption massive. L’opposition était interdite, les islamistes étaient systématiquement emprisonnés, la critique non tolérée et Internet censuré. En outre, le président était réélu avec des scores staliniens, récoltant par exemple 89,62 % des voix en 2009.

    Sur le plan économique, la situation semblait meilleure, mais, dans les faits, le produit intérieur brut (PIB) par habitant restait faible par rapport aux pays développés. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la Tunisie se situait seulement au 97e rang dans le monde, avec environ 4 160 $ par habitant en 2010, au même niveau que l’Équateur ou le Belize. En comparaison, dans l’ancienne puissance coloniale, la France, le PIB par habitant était de 40 591 $. Le niveau de vie de la Tunisie apparaissait largement sous la moyenne mondiale de 8 985 $ par personne. Le chômage des jeunes était très élevé. La principale industrie, le textile, dépendait de bas salaires pour les travailleurs, la Tunisie n’ayant jamais réussi à diversifier son économie vers des activités à plus forte valeur ajoutée, comme les «  tigres  » d’Asie orientale.

    La combinaison d’une fenêtre démographique favorable, d’un régime autoritaire et d’une économie peu performante pouvait favoriser la révolution de la jeunesse et elle l’a fait. Tout a commencé avec l’immolation à Sidi Bouzid le 17 décembre 2010 de Mohamed Bouazizi, jeune vendeur de rue né en 1984, une des années où le niveau des naissances était à son maximum. Le 3 janvier 2011, des manifestations ont éclaté à Thala, principalement menées par les jeunes, dont certains étudiants. Après plusieurs semaines de protestations massives, le 14 janvier 2011, Ben Ali a dû quitter le pouvoir. Les jeunes, et pas seulement les étudiants, ont donc été à l’origine de la révolution, en particulier les hommes sans emploi nés au moment du pic des naissances du milieu des années 1980.

    La moitié des naissances aux États-Unis

    Comme pour la Tunisie, nous disposons pour Égypte depuis 1970 de données complètes concernant le volume de naissances. En 1970, on dénombrait 1 161 000 naissances, puis ces dernières ont augmenté régulièrement dans les années 1970 et la première moitié des années 1980 pour culminer à 1,9 million pendant quatre ans entre 1985 et 1988, du fait d’un taux de fécondité qui demeurait élevé. À titre de comparaison, ce chiffre correspondait environ à la moitié du nombre des naissances des États-Unis pendant la même période, alors que la population égyptienne ne représentait qu’un quart de la population américaine  ! Ensuite, on a pu constater une réduction des naissances à 1,5 million en 1992 en raison de l’accélération de la baisse du taux de fécondité dans les années 1990.

    Si nous appliquons notre théorie à l’Égypte, la révolution pouvait donc se produire environ 25 ans après 1985-1988, ce qui signifie entre 2010 et 2013. Comme en Tunisie, la révolution de janvier-février 2011 s’est donc déroulée exactement pendant la fenêtre démographique qui lui était favorable. Les conditions qui ont provoqué la révolution en Tunisie ont eu les mêmes effets en Égypte.

    Sur le plan politique, l’Égypte a acquis son indépendance du Royaume-Uni en 1922. Elle n’était pas une démocratie, mais un royaume, jusqu’à la révolution de 1952. L’année suivante, la République a été déclarée et Gamal Abdel Nasser est arrivé au pouvoir en 1956, mais il a adopté une politique pro-soviétique. Quand il est mort, il a été remplacé par Anouar El-Sadate, qui s’est tourné vers les États-Unis, avant d’être assassiné en 1981 par un extrémiste islamiste. Il a été remplacé le 14 octobre 1981 par l’armée dirigée par Hosni Moubarak. Ce dernier a été réélu cinq fois et a gouverné le pays pendant près de trente ans jusqu’au début de 2011. Il exerçait un régime très autoritaire reposant sur une junte militaire. L’état d’urgence était permanent depuis 1957 et la corruption massive. Par conséquent, l’Égypte était classée 138e pays dans le monde selon l’indice de démocratie de The Economist.

    Parallèlement, l’économie n’était guère performante. L’Égypte occupait la 116e place parmi les États de la planète pour le PIB par habitant en 2010, à 2 771 $ par habitant, soit environ le même que le Guatemala ou le Paraguay, deux pays parmi les moins avancés du continent américain. L’Égypte souffrait de plus de sa forte densité parce que la population était concentrée dans les espaces non désertiques de la vallée et du delta du Nil, conduisant à des difficultés pour nourrir la population. L’économie reposait sur quatre ressources principales : le pétrole, le commerce le long du canal de Suez, les devises des émigrés du Golfe et le tourisme. L’industrie était très limitée et peu diversifiée pour un pays aussi peuplé.

    Comme pour la Tunisie, la combinaison d’une fenêtre démographique favorable, d’un régime autoritaire et d’une économie peu performante a favorisé la révolution de la jeunesse en 18 jours. Cette dernière a commencé le 25 janvier 2011 avec une manifestation au Caire contre le régime et Hosni Moubarak a été évincé le 11 février 2011.

    Une autre révolution entre 2017 et 2020  ?

    Comme les deux révolutions étudiées concernent deux pays arabes du nord du continent africain, est-ce qu’une autre révolution est possible bientôt dans le reste de la région  ? En effet, selon la théorie des dominos, la révolution pourrait se poursuivre dans d’autres pays, ce qui a déjà été le cas en Libye, mais dans le contexte particulier d’une intervention militaire étrangère à l’origine de son succès. Si elle est peu probable en Algérie du fait de la mémoire récente de la guerre civile des années 1990 qui limite les velléités conflictuelles de la population, qu’en est-il concernant l’autre grand pays du Maghreb, le Maroc  ?

    Ce dernier est classé à une peu glorieuse 116e place dans le monde selon l’indice de démocratie de The Economist. C’est une monarchie constitutionnelle, mais très différente de celles de certains pays européens. Le pays est gouverné par un roi, qui est également le chef religieux depuis l’indépendance, ce qui lui assure une double légitimité. Pendant le règne d’Hassan II, le régime était très autoritaire et tristement célèbre pour ses terribles prisons, comme celle de Tazmamart. Des opposants comme Medhi Ben Barka ont «  disparu  ». Avec Mohammed VI, qui a succédé à son père en 1999, le régime est devenu un peu plus souple, mais demeure une dictature. La bureaucratie est inefficace, la corruption est partout, et son économie est la moins performante du Maghreb.

    Le Maroc est aussi le 113e pays du monde en termes de PIB par habitant, avec 2 868 $ par habitant en 2010. Il se classe au niveau du Guyana ou du Guatemala. La misère est largement présente, avec de vastes bidonvilles autour des grandes villes, en particulier dans l’agglomération la plus peuplée, Casablanca. Le pays vit essentiellement du tourisme, activité insuffisante pour fournir des emplois à l’ensemble de la population, les autres ressources telles que les phosphates, le textile et l’industrie alimentaire (légumes d’exportation) ne permettant pas de résorber le chômage massif des jeunes. Le Maroc ne profite pas de sa proximité de l’Europe, qui entraîne une forte émigration. Cette situation pourrait conduire à une révolution, d’autant que sa démographie se présente comme une bombe à retardement.

    Si les données portant sur les naissances au Maroc sont incomplètes, elles nous permettent cependant de pouvoir déterminer l’existence d’un pic de naissances. La transition démographique commençant plus tard qu’en Tunisie et le taux de fécondité étant demeuré à un niveau élevé pendant longtemps, les naissances ont atteint un sommet entre 1992 et 1995, ce qui signifie qu’une révolution pourrait se produire entre 2017 et 2020. Sauf si l’émigration massive des jeunes du pays est un exutoire suffisamment important pour les potentiels opposants.

    Laurent Chalard  5 août 2015


    Docteur en géographie (Paris IV Sorbonne), ses travaux portent sur la géographie urbaine, la géographie de la population et la géographie politique. Membre du European Centre for International Affairs (ECIA).
     
     

    Soutenez Orient XXI

    Orient XXI est un média indépendant, gratuit et sans publicité, vous pouvez faire un don par chèque ou via le bouton Paypal :

     

     

     

  • Egypte : Encore une fois à propos du terrorisme et de l’alignement sur le pouvoir (Essf)

    Déclaration des Socialistes révolutionnaires

    Plausiblement, les réactions au sujet des récentes vagues d’opérations terroristes, en particulier celles qui ont visé des positions de l’armée dans le Sinaï, confirment l’ampleur de la crise dans l’opposition égyptienne.


    La réaction du régime était, elle, claire et explicite avec des lois d’exception en quantité pour :


    * renforcer la poigne de fer des appareils de sécurité,
    * lancer une nouvelle vague de répression, d’assassinats, de détention et de torture visant quiconque ose ne serait-ce que faire des commentaires non compatibles avec les versions rapportées par les services de sécurité,
    * considérer tous ceux qui s’opposent au régime — pendant que celui-ci est engagé en pleine « guerre contre le terrorisme » — comme traîtres et terroristes. « Qui n’est pas avec nous est contre nous », c’est la même ligne droite depuis George W. Bush et sa guerre contre l’Afghanistan, puis contre l’Irak, jusqu’à Abdel Fattah al-Sisi et sa guerre ouverte contre le peuple égyptien et sa révolution.

    Tout cela est logique.

    Tout système totalitaire utilise le terrorisme comme prétexte pour davantage de répression et pour créer un climat de frayeur nationale hystérique parmi les secteurs populaires les plus larges afin que tout le monde s’aligne derrière le dictateur !

    Mais que cette hystérie atteigne les rangs des opposants du régime — libéraux comme de gauche — qui se positionnent ne serait-ce sur le plan théorique contre le coup d’Etat d’al-Sisi et sa contre-révolution, voilà ce qui suscite énormément de surprise et de dégoût.

    Il y a ceux qui depuis le début se sont permis de choisir le camp du régime, en dépit de ses crimes, sous le prétexte du terrorisme ou de la peur des Frères musulmans. Ceux-là se sont jetés dans les bras de l’armée et de la contre-révolution dès le début et sans ambiguïté. Même si certains d’entre eux critiquent parfois les excès des forces de sécurité, notamment envers des personnes n’appartenant pas aux Frères musulmans.

    Mais il y a ceux qui se tiennent à mi-chemin. Ils rejettent la contre-révolution de la même façon qu’ils rejettent les Frères musulmane. Pour eux, nous sommes donc en présence de deux factions de la contre-révolution : une faction militaire pro-Moubarak vomie et une faction frériste-islamiste également vomie.

    Les tenants de cette approche essaient de rester à distance des deux factions belligérantes croyant qu’ils peuvent ignorer tous les affrontements et travailler sur une autre alternative capable de s’opposer avec la même force à la répression et aux politiques du régime militaire, ainsi qu’à tout ce que fait l’opposition islamique.

    Evidemment il y a là tout un amalgame entre mouvements islamiques distincts — avec diverses formes d’opposition qu’elle soit violente ou pacifique. Ainsi le terrorisme sanglant dans le Sinaï et une manifestation pacifique dans le village de Nahia deviennent de simples variations de la contre-révolution obscurantiste islamique pas moins dangereuses ou néfastes que la dictature militaire en place.

    Cette troisième voie est, bien sûr, sur le plan formel une opposition mais implicitement et sur le plan pratique, elle est favorable au régime militaire.

    Les dernières opérations terroristes ont sapé les rangs de cette troisième voie et beaucoup parmi ses éléments sont corps et âme avec l’Etat contre le danger et la sauvagerie de « notre » véritable ennemi, Daesh ! Soudainement ils perdent leur neutralité, même si formelle, vis-à-vis du terrorisme d’Etat et du terrorisme des groupes islamiques pour déclarer « courageusement » la nécessité d’un alignement sur le pouvoir en place et que nous sommes effectivement en état de guerre !
    Autrement dit : ils répètent comme de simples perroquets ce que disent le régime et ses porte-voix médiatiques. De ce fait, ils pleurent chaleureusement lorsque des soldats sont tués dans le Sinaï par le « fascisme religieux » perfide, et se figent dans le silence quand des manifestants pacifiques sont assassinés après la prière de l’Aïd !

    Une fois de plus nous, les Socialistes révolutionnaires, réitérons que :
    * nous rejetons les opérations terroristes, parce qu’elles renforcent davantage notre ennemi principal, à savoir la dictature militaire qui mène la contre-révolution, et lui offrent un prétexte tout trouvé et une arme de propagande pour doubler ses crimes contre les masses populaires et contre tout ce qui symbolise la révolution,
    * nous rejetons le terrorisme, même quand il est dirigé contre des symboles du pouvoir, car il rend ce pouvoir plus puissant et a un impact désastreux sur les masses populaires, car le message sera interprété comme : « Nous n’avons pas besoin de vos grèves et sit-in » !

    Pour ces raisons, nous sommes franchement et de manière décisive contre toutes les formes d’action terroriste. Mais, dans le même temps, nous n’oublions pas — ou nous ne feignons pas de l’oublier — un seul instant que le terrorisme le plus puissant et le plus dangereux est le terrorisme de la dictature militaire. Et plus précisément que la dictature est la véritable cause de toutes les formes de terrorisme.
    La voie pour se débarrasser de Daesh et des groupes similaires n’est certainement pas celle de s’aligner derrière l’Etat d’al-Sisi, qui est le même Etat que celui de Moubarak, ni celle d’une neutralité naïve parfois et complice la plupart du temps envers l’Etat et les mouvements terroristes.

    La seule voie révolutionnaire est celle de la redynamisation des armes de la lutte populaire avec des sit-in, des manifestations et des grèves orientés contre une dictature militaire corrompue qui ne nous a ramené que plus de pauvreté, d’oppression, de violence et de terrorisme.
    19 juillet 2015

    * Traduction de l’arabe par Rafik Khalfaoui

    http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35483

  • Égypte. Projet de loi antiterroriste (Amnesty)

     

    Un nouvel outil pour museler les militants pacifiques et écraser la dissidence

     

    Une loi antiterroriste resserrant la poigne de fer des autorités égyptiennes sur le pouvoir porterait un coup terrible aux libertés fondamentales et aux principes relatifs aux droits humains et doit être abandonnée sans délai ou révisée en profondeur, a déclaré Amnesty International.

    Le projet de loi, actuellement débattu par le gouvernement, constitue une attaque flagrante contre les droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association. Il fragilise les garanties relatives à l'équité des procès et étend le recours à la peine capitale. Si elle est approuvée, la loi pourrait être promulguée par le président et ratifiée dans les jours qui viennent.

    « Ce projet de loi antiterroriste renforce considérablement les pouvoirs des autorités égyptiennes et menace des droits aussi fondamentaux que la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association. S'il est approuvé, il deviendra un nouvel outil au service des autorités pour réprimer toute forme de contestation, a déclaré Said Boumedouha, directeur adjoint du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient d'Amnesty International.

    « Le gouvernement égyptien doit abandonner ce projet de loi répressif ou le modifier en profondeur afin de le rendre conforme à la Constitution égyptienne, au droit international relatif aux droits humains et aux normes en la matière. »

    S'il est approuvé, il deviendra un nouvel outil au service des autorités pour réprimer toute forme de contestation
    Said Boumedouha, directeur adjoint du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient d'Amnesty International

    Sous sa forme actuelle, le texte de loi accorde des pouvoirs très étendus au président égyptien, pouvoirs qui, en l'absence d'un Parlement, ne sont pas contrôlés. Le président jouirait alors d'une autorité quasi absolue. En outre, il permet aux autorités de prendre des mesures extrêmes qui ne seraient généralement mises en place que dans le cadre de l'état d'urgence, et ne prend pas en compte les conditions rigoureuses qui président à l'instauration de telles mesures dans le droit international et les normes internationales.

    « L'une des raisons pour lesquelles le peuple égyptien est descendu dans la rue en 2011, c'était pour en finir avec l'état d'urgence imposé pendant 30 ans par Hosni Moubarak. Conférer au président actuel des pouvoirs quasi absolus porterait un coup fatal aux droits humains en Égypte », a déclaré Said Boumedouha.

    Le projet de loi antiterroriste a été présenté par le Conseil d'État peu après le meurtre du procureur général d'Égypte, le 29 juin, et la vague d'attentats meurtriers dans le nord du Sinaï qui ont fait au moins 17 morts parmi les membres des forces de sécurité.

    « La loi antiterroriste est une réaction instinctive visant à consolider la poigne de fer des autorités afin de contrer les menaces à la sûreté de l'État. Si les autorités égyptiennes sont tenues de maintenir l'ordre, elles ne doivent pas le faire en piétinant les droits humains », a déclaré Said Boumedouha.

    La loi antiterroriste est une réaction instinctive visant à consolider la poigne de fer des autorités afin de contrer les menaces à la sûreté de l'État. Si les autorités égyptiennes sont tenues de maintenir l'ordre, elles ne doivent pas le faire en piétinant les droits humains
    Said Boumedouha

    Le texte impose également de fortes restrictions aux journalistes et aux personnes qui publient sur les attentats « terroristes » des informations ou des statistiques qui contredisent les communiqués officiels. Ils encourent au moins deux ans de prison. Les journalistes ne seraient pas autorisés à recueillir des informations de sources diverses, y compris de témoins oculaires et de familles de victimes, pour remettre en cause la version du gouvernement. Au moins 18 journalistes se trouvent actuellement en détention, entre autres pour « diffusion de fausses informations », infraction non reconnue par le droit international.

    « Ces nouvelles mesures reviendraient à bâillonner les journalistes indépendants qui souhaitent rendre compte des faits tels qu'ils les perçoivent. Il s'agit d'une tentative des autorités de faire pression et d'intimider les journalistes qui contestent la version officielle », a déclaré Said Boumedouha.

    Ces nouvelles mesures reviendraient à bâillonner les journalistes indépendants qui souhaitent rendre compte des faits tels qu'ils les perçoivent. Il s'agit d'une tentative des autorités de faire pression et d'intimider les journalistes qui contestent la version officielle
    Said Boumedouha

    Le projet de loi élargit la définition d'un « acte terroriste », en utilisant des paramètres vagues tels que « trouble à l'ordre public et à la paix sociale », « atteinte à l'unité nationale et à l'économie nationale » et « entrave à l'application des dispositions de la Constitution et des lois de la nation ».

    « Si la loi est adoptée sous sa forme actuelle, elle pourrait criminaliser l'exercice légitime des droits humains, notamment du droit à la liberté d'expression, d'association et de réunion pacifique, ce qui fait planer une menace particulière sur les journalistes, les blogueurs et les défenseurs des droits humains », a déclaré Said Boumedouha.

    Des milliers de personnes, notamment des manifestants pacifiques, des défenseurs des droits humains et des journalistes croupissent déjà dans les geôles égyptiennes pour des accusations de « trouble à l'ordre public et à la paix sociale » et « entrave à l'application de la loi ».

    La loi prévoit également la création de tribunaux spéciaux pour juger des infractions liées au « terrorisme » et allonge la liste des crimes passibles de la peine de mort. Or, en vertu des normes internationales, les juridictions militaires ou autres juridictions spéciales ne doivent pas être habilitées à prononcer la peine de mort et son champ d'application ne doit pas être étendu.

    Le projet de loi prévoit que les tribunaux traitant d'affaires de terrorisme rendent des verdicts hâtifs et limite les recours devant la Cour de cassation. La procédure d'appel comportait jusqu'à présent deux recours, et le nouveau texte supprime une garantie majeure en matière d'équité des procès pour les personnes condamnées par ces tribunaux spéciaux. Des centaines de personnes risquent ainsi d'être exécutées à l'issue de procédures expéditives et entachées de graves irrégularités.

    « Des centaines d'Égyptiens ont déjà été condamnés à mort en Égypte à l'issue de procès ne respectant pas les normes d'équité. Avec la loi antiterroriste, beaucoup d'autres risqueraient d'être exécutés au terme de procédures tout aussi iniques. Les autorités ne doivent pas chercher à élargir le champ d'application de la peine de mort, mais prendre des mesures en vue de son abolition », a déclaré Said Boumedouha.

    Sept hommes ont été exécutés en Égypte en 2015 à l'issue de procès manifestement iniques, y compris devant des tribunaux militaires spéciaux. 15 juillet 2015, 14:30

    https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/07/egypt-draconian-counterterrorism-law/

  • Nouveautés sur Orient 21

     

     

  • A deux ans de la chute de Morsi (CCR)

    thumb_lenin_trotsky_arab_cover.jpg

    Débats

    Egypte et théorie de la révolution permanente

    Le texte ci-dessous a été rédigé dans le cadre du débat stratégique récemment ouvert au sein du Nouveau Parti Anticapitaliste. Les contributions étant limitées à 5000 signes, le sujet est loin d’être abordée de façon exhaustive. L’occasion de l’anniversaire de la chute de l’ancien président Morsi et du coup d’Etat de l’armée du général Al-Sissi nous a semblé justifier sa publication, au moins à titre de « porte d’entrée » à la discussion.

    La Révolution Permanente à l’épreuve des premiers processus révolutionnaires du 21e siècle

    Comment penser le problème de la stratégie révolutionnaire, et en l’occurrence une théorie de la révolution adaptée à la période au sein de laquelle nous agissons ? Dans notre tradition cela ne s’est jamais fait de façon purement abstraite mais, au contraire, en concevant la théorie en grande partie comme une généralisation des expériences concrètes de notre mouvement, de ces succès, comme de ses échecs.

    On peut songer au rôle qu’a pu jouer dans l’élaboration de Marx l’analyse des évènements de 1848 ou de la Commune de Paris. Ou encore, pour les marxistes du XXe siècle celle des révolutions russes de 1905 et 1917. Et ce n’est pas anodin que la théorie-programme de la révolution permanente ait été systématisée par Trotsky sur la base d’un bilan de l’échec de la révolution chinoise de 1927.

    Après la longue période marquée par l’absence de tout processus révolutionnaire, l’éclatement du « printemps arabe » en 2011 a changé les coordonnées, et nous devons nous confronter à ces premiers processus révolutionnaires du 21e siècle, pour voir en quoi la théorie de la révolution permanente, ou en tout cas ses « lois essentielles », ont pu ou non « passer l’épreuve » de ces processus.

    Un premier aspect concerne la question du caractère international de la révolution dans son développement. L’effet contagion déclenché dans la région par le processus tunisien tend à confirmer « en positif » cet aspect de la théorie de la révolution permanente. Le caractère également international de la contre-révolution, matérialisé dans le rôle des puissances régionales ainsi que de l’impérialisme, tend lui à le confirmer « en négatif », rappelant que loin de tout impératif moral, la nécessité d’une démarche internationaliste a un caractère éminemment pratique.

    Pour ce qui est de la dynamique interne, le cas égyptien est central, d’une part car il s’agit probablement, avec la Tunisie, du processus le plus profond, mais aussi à cause du caractère plus « moderne » (et donc plus « généralisable ») du pays et de sa composition de classes : l’existence d’une classe ouvrière relativement nombreuse et concentrée a joué un rôle important dans les moments critiques du processus révolutionnaire, en particulier dans la chute de Moubarak.

    L’existence de régimes autocratiques imposerait-elle l’existence préalable d’une révolution démocratique en tant qu’étape indépendante ? Ou l’affirmation de Trotsky selon laquelle « dans les pays à développement bourgeois retardataire et, en particulier pour les pays coloniaux et semi-coloniaux, la théorie de la révolution permanente signifie que la solution véritable et complète de leurs tâches démocratiques et de libération nationale ne peut être que la dictature du prolétariat, qui prend la tête de la nation opprimée », reste-t-elle opératoire ?

    Loin d’être une discussion abstraite ou un simple éloge de l’orthodoxie, cette question nous semble avoir été posée aux marxistes révolutionnaires de façon concrète et pratique en Égypte. La première conséquence est celle de savoir quelles sont les classes et/ou secteurs de classe sur lesquels repose la tâche d’être le moteur de la révolution, dès ses premiers épisodes.

    Nombreux ont été ceux qui, au sein de l’extrême gauche internationale, ont défendu la nécessité d’un bloc des « forces progressistes », ce qui pouvait inclure dans certains cas (quoique pas forcément en Égypte) l’aide matérielle des puissances impérialistes (interventions dites humanitaires, livraisons d’armes).

    D’un côté certains ont pu à un moment donné soutenir de façon critique Morsi et les frères musulmans (les socialistes révolutionnaires d’Égypte, par exemple). D’autres ont pu voir dans les premiers temps la chute de Morsi conduite par le général al-Sissi (comme celle de Kadhafi par l’OTAN et le CNT libyen par ailleurs) une « bonne nouvelle ». Gilbert Achcar a ainsi pu, par exemple, parler à ce moment-là de « deuxième révolution égyptienne ». Des courants internationaux comme la Ligue Internationale des Travailleurs (LIT) se sont même félicités de la mise dans l’illégalité des frères musulmans. A l’aune de la suite des événements et de la répression sanglante qui s’est abattue sur toutes les composantes du mouvement de masse, on peut mesurer la gravité de ces positions.

    Avec un peu de recul, la question qui se pose, à l’évidence, est celle de la nécessaire intervention, de façon indépendante, du mouvement ouvrier. En absence d’une telle perspective, les processus révolutionnaires continueront de se faire exproprier par différentes variantes bourgeoises ou petite-bourgeoises. On constate en même temps la fragilité de toute voie ou étape intermédiaire (de type « réformiste » ou « démocratique ») entre la révolution et la contre-révolution. D’où l’actualité brûlante de la théorie de la révolution permanente.

    Tirer ce bilan aujourd’hui n’est surtout pas une simple tâche d’« historien » ou un exercice vain visant à « avoir raison après coup ». Les processus révolutionnaires en Égypte ou en Tunisie ne sont pas nécessairement fermés et pourraient ressembler davantage à une dynamique espagnole qu’à celle qui a présidé à la révolution russe : des processus plus longs, avec des avancées et des reculs à l’image des deux « années noires » de 1934 à 1936. D’où l’importance d’ouvrir cette réflexion de façon à s’armer pour la suite.

    Publié le 2 juillet 2015 Daniela Cobet

    Membre du CE du NPA et directrice de publication de Révolution Permanente

    http://www.revolutionpermanente.fr/Egypte-et-theorie-de-la-revolution-permanente

  • Solidarité avec les prisonniers politiques égyptiens face à la machine répressive de Sissi (Essf)

    Collective death sentence

    Une campagne de solidarité internationale a été lancée il y a quelques semaines par des activistes égyptiens avec les prisonniers politiques égyptiens et dénoncer la répression massive et sanglante du régime militaire au pouvoir, présidé par l’ex maréchal Sissi, contre toute forme d’opposition.

    En effet depuis l’arrivée au pouvoir de Sissi, en juillet 2013, la machine répressive s’est mise en mouvement de façon extrêmement violente.
    Les estimations des conséquences de la répression à ce stade tournent autour de 2 500 morts et 17 000 blessés, quelque 16 000 arrestations, et plus de 1000 condamnations à mort au terme de procès expéditifs.


    Il faut notamment ne pas oublier le massacre commis en août 2013 par les services de sécurité contre les membres des Frères musulmans au Caire, causant la mort de plus de 1 000 manifestants, ou encore l’assassinat par un policier, au cours d’une manifestation pour les 4 ans de la révolution, en janvier 2015, de la militante de la gauche révolutionnaire Shaimaa el-Sabbagh.
    Les prisonniers politiques sont aujourd’hui plus de 40 000 dans tout le pays. Le régime a condamné à mort des centaines de membres du mouvement islamiste des Frères musulmans, y compris l’ancien président Morsi, sans parler des milliers d’entre eux qui sont détenus.

    La nature contre révolutionnaire et réactionnaire du mouvement des Frères musulmans, comme on a pu le constater lors de leur période au pouvoir et depuis le début du processus révolutionnaire en Egypte avec une alliance quasi totale avec le leadership militaire, qui le réprime depuis juillet 2013, contre les autres composantes démocratiques et de gauche, ne doit en aucun cas nous arrêter de défendre les droits démocratiques de toutes et tous, y compris des membres du mouvement islamiste, dans le cas contraire nous retrouverions dans le camp de l’oppresseur.

    Les militants démocrates et de gauche n’ont pas été épargnés. Ainsi, plusieurs figures de la révolution comme Mahiennour Al Masry et Youssef Chaaban, membres des socialistes révolutionnaires, l’activiste Alaa Abdel Fattah, ou encore des leaders du mouvement du 6 avril, organisation de jeunes révolutionnaires, ont été victimes de la répression.

    De plus, le mouvement « Liberté pour les courageux », qui lutte contre les arrestations de militants, a recensé 163 disparitions depuis avril 2015, pour la plupart des militant-es de gauche et démocrates. On a retrouvé la trace de la plupart des interpellés, mais 66 restent introuvables. Dans le passé, tous ses activistes s’étaient battus contre les politiques autoritaires et antisociales, que ce soit sous le régime Moubarak, ou sous celui des Frères Musulmans.


    Des milliers de militants révolutionnaires, laïcs, athées, démocrates ou syndicalistes, sont emprisonnés, réprimés ou poussés à l’exil. La censure de la presse est également imposée : toute critique du régime des militaires est impossible. Les manifestations sont quasi interdites, tandis que le droit de grève est étranglé. Le régime discute aussi de mettre hors la loi les syndicats indépendants, et interdit la grève aux employés de l’État…


    Le régime n’a pas hésité à dissoudre le club de supporters de foot des « Ultra », qui avait joué un rôle important dans le processus révolutionnaire, en décrétant qu’il s’agit d’une organisation terroriste. Le « Mouvement du 6 avril » est menacé d’être désigné comme groupe terroriste, tandis que les « Socialistes révolutionnaires » sont accusés de conspirer avec des forces étrangères pour semer le chaos dans les rues égyptiennes.

    Cette répression massive a reçu l’appui déterminé des monarchies réactionnaires de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. L’Arabie Saoudite, le Koweit et les Emirats Arabe Unis ont d’ailleurs annoncé en Mars dernier des aides cumulées de 12 milliards de dollars, sous forme d’investissements pour l’économie égyptienne et d’aides au développement, et dont trois milliards seront déposés à la Banque centrale lors d’une conférence économique internationale, avec la présence de représentants de plus de 100 pays et 25 groupes ou organismes internationaux, organisée par le régime égyptien dans la station balnéaire de Charm el-Cheikh pour attirer les investisseurs étrangers.

    De leurs côtés, les gouvernements occidentaux ne se préoccupent guère des violations des droits démocratiques en Egypte, tout en autorisant toujours la vente d’armes et de technologies de surveillance au régime de Sissi. Par exemple les relations avec le régime autoritaire de Sissi en Egypte se sont normalisé rapidement ces derniers mois suivant l’accord commercial conclu entre le gouvernement français et le régime égyptien concernant la vente des avions militaires Rafale, en plus d’autres contrats conclus par différentes sociétés françaises avec le régime égyptien. C’est sans oublier la récente visite de Sissi à la chancelière allemande Merkel qui préfère les intérêts des hommes d’affaires allemands à la défense des droits démocratiques. Lors de la visite en Allemagne, Sissi a en effet signé un contrat de 9 milliards de dollars avec la société allemande Siemens, la plus grande commande de l’histoire de la société, pour fournir l’Egypte avec de nouvelles centrales gaz-vapeur et l’énergie éolienne.


    Les Etats Unis de leur côté ont finalement annoncé mi avril le dégel de la dernière enveloppe de 650 millions de dollars pour le régime égyptien qui avait été bloqué après la destitution de Morsi et conditionnée par des réformes démocratiques. Cette enveloppe fait partie des 1,5 milliards de dollars d’aide au régime égyptien alloué chaque année par les Etats Unis, dont 1,3 milliard en assistance militaire. Cela s’ajoute aux hélicoptères de guerre Apache livrés récemment pour soutenir Le Caire dans sa lutte contre les jihadistes dans le Sinai. Ils ont annoncé aussi que l’aide annuel pour l’année 2016 sera délivré sans aucun changement.

    Face à ce constat, les organisateurs des actions de protestation à l’échelle internationale demandent, en collaboration avec les militants égyptiens, la fin de la répression des manifestations en Egypte, la libération des prisonniers politiques, des procès équitables pour toutes et tous, l’arrêt de la torture et des exécutions arbitraires. En plus de cela, il nous faut montrer notre solidarité avec les prisonniers politiques en Egypte et apporter notre soutien à toutes celles et tous ceux qui luttent pour les objectifs originaux de la révolution : « pain, liberté et justice sociale » comme scandaient les manifestant-es en 2011 sur Tahrir.

    DAHER Joseph  16 juin 2015

    Ce texte a été publié sur

    https://syriafreedomforever.wordpress.com/2015/06/16/solidarite-avec-les-prisonniers-politiques-egyptiens-face-a-la-machine-repressive-de-sissi/


    Une version courte a été publiée dans le journal le Courrier : 


    http://www.lecourrier.ch/130698/solidarite_avec_les_prisonniers_politiques_egyptiens


    Un tract d’appel à un rassemblement est en ligne sur

    http://www.solidarites.ch/geneve/international/885-18-06-2015-manif-egypte

     

    http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35252